SERIES TV - Soyons psycho-logiques

Bonnes ou mauvaises, succès ou échecs d’audience, les séries françaises sont moins addictives que les séries américaines. Manque de talent, manque de métier, ou défaut de psychologie?

écrit le 07/11/2009 à 11:00
par Frédéric Krivine
 Bonnes ou mauvaises, succès ou échecs d’audience, les séries françaises sont moins addictives que les séries américaines.  Manque de métier, manque de talent, disent ceux des diffuseurs qui manquent de métier et de talent. Et s’il s’agissait plutôt d’un manque de connaissance de la psychologie humaine ? Frédéric Krivine, créateur et coproducteur du « Village Français », nous explique pourquoi il travaille maintenant avec une consultante psychologue. 
 
Tous les auteurs savent ce que c’est que la psychologie, mais fort peu s’en servent de façon sérieuse, c’est à dire en utilisant avec soin le matériau des pathologies de l’âme humaine.
C’est selon moi la principale cause de la différence du potentiel d’addiction des bonnes séries françaises et de leurs équivalentes américaines. On peut aimer Reporters, Braquo, Les Bleus, Un Village Français… mais ce ne sont pas selon moi des séries totalement addictives, c’est à dire créant une empathie très forte avec des personnages universels. Il ne s’agit pas ici de distribuer des bons et des mauvais points (je serais des plus mal placés pour le faire, étant praticien), mais simplement de faire comprendre ce que les auteurs et producteurs américains font avec la théorie psychologique, et que nous ne faisons pas. Il s’agit aussi de se souvenir que nous ne le faisons pas non par choix, mais par ignorance, ce qui, lorsqu’on y réfléchit (et là j’y réfléchis) est intellectuellement inadmissible.
 
L’antilope et le tigre
Le travail que j’ai fait sur les différentes séries que j’ai créées depuis 1993 a fini par développer chez moi une croyance : celle que le langage entre les auteurs de séries TV et le public repose, en plus de la maîtrise du conflit comme vecteur d’identification, sur la psychologie, ou plus exactement sur le savoir inconscient que chaque spectateur (et chaque auteur) possède des natures humaines et de leurs pathologies.
Je ne suis pas certain, contrairement à Descartes, que le bon sens soit la chose la mieux partagée du monde. Mais j’ai aujourd’hui acquis la conviction que la connaissance intuitive du bestiaire des psychologies humaines (et donc de leurs pathologies) est bel et bien partagée par tous les téléspectateurs.
Dans la savane une antilope ne connaît pas le mot « tigre », ignore la classification des mammifères et le régime alimentaire des félins, mais lorsqu’elle voit un quadrupède poilu à rayures qui fait « grrrr ! », elle s’enfuit sans coup férir. Je suis absolument persuadé que le téléspectateur réagit de même : il ne sait rien de la perversion narcissique ou du sadisme primaire, mais si vous lui montrez une fiction dans laquelle ce qu’il identifie inconsciemment comme un sadique primaire file le parfait amour avec une perverse narcissique, il zappe, ou en tout cas reste à une grande distance émotionnelle du programme.
Et ce quel que soit, par ailleurs, le degré de documentation, de réalisme de la série, et la qualité de la sturcture dramatique. Un réalisme documentaire peut faire vrai, mais il n’empêche pas de faire chiant. Une bonne structure rend les choses claires (ce qui devrait être un minimum), mais ne les rend pas scotchantes et universelles.
 
Du 90 au 52 minutes
Je suis maintenant convaincu que c’est la justesse de la peinture de ce bestiaire psychologique qui rend les séries américaines universelles. Ce n’est pas pour rien que les psychologues et psychanalystes auxquels j’ai proposés des épisodes de Nip/Tuck, Mad Men, House ou Urgences, ont tous déclarés être frappés par le fait que tous les personnages principaux constituaient des cas cliniques cohérents, ce qui n’arrivait jamais quand ils regardaient une série française.
Je pense donc aujourd’hui que ce défaut général de justesse psychologique des séries françaises (y compris celles sur lesquelles j’ai eu le bonheur de travailler) les rend peu ou pas addictives, car ce qui rend addict, précisément, c’est la sensation de voir dans une série une théatralisation des pathologies universelles dont chacun d’entre nous est, à un degré ou à un autre, porteur ou au moins connaisseur.
Les séries de 90 minutes s’en moquaient car dans leur projet audacieux de donner à presque tout le monde ce plaisir « modeste mais irréfutable[1] », elles ne visaient pas du tout l’addiction ni l’identification, au contraire ; mais les séries de 52 minutes, confrontées, contrairement à leurs aînées, à une concurrence directe des séries américaines, doivent impérativement intégrer cette problématique si elles veulent reconquérir le public.
Ainsi la saison 2 d’Engrenages me paraît-elle très prenante, d’une écriture très fluide, agréable à regarder, mais il ne m’en reste pas grand-chose une fois le dernier épisode terminé, car la psychologie des personnages, en-dehors peut-être de celle des deux frères délinquants, se révèle assez sommaire ; la saison 2 de Reporters, série audacieuse par sa mise en scène brillante, son propos politique et sa peinture des mœurs de la presse, pèche lourdement, me semble-t-il, au niveau de l’empathie, car les personnages y sont souvent incohérents ou illisibles au plan psychologique et, plus grave, leurs appariements sont parfois impossibles à avaler (je pense par exemple au couple formé dans les 3 premiers épisodes par Alain Massart, le présentateur TV, clairement un pervers, et Elsa la beurette, clairement impossible en partenaire de pervers).
La saison 1 du Village Français n’échappe pas à ce défaut, pour la bonne raison que quelle que soit la faculté d’un auteur à l’empathie, la justesse psychologique des personnages et de leurs interactions ne s’improvise pas, demande un travail soigné s’appuyant sur des outils et des concepts. Du coup, si Emmanuel Daucé, Philippe Triboit et moi-même avons tout fait pour que tout ou presque soit juste, convenablement écrit, bien joué, bien mis en scène et filmé de façon efficace, je considère qu’il manque encore quelque chose pour qu’on puisse parler de réelle addiction. Ce quelque chose, de mon point de vue, se trouve tapi quelque part dans la psyché et ses langages.
 
Le besoin d’une formation de base
Jusqu’à récemment, je n’analysais la dramaturgie des séries que sur le plan du conflit et des outils liés à l’effacité dramatique, auxquels s’ajoutaient le talent et la capacité à l’empathie des auteurs dont le réalisateur, éléments supposément non conceptualisables et vécus comme presques magiques.
Aujourd’hui, sans vouloir réduire la clé de l’empathie à des recettes tirées d’un cours accéléré de psychologie (pas plus qu’auparavant je n’accordais un crédit excessif aux livres de dramaturgie), je ressens à quel point la psychologie élémentaire est le langage permettant de bâtir des personnages humains jusqu’en leurs tréfonds, cohérents, sans être pour autant prévisibles.
 
Le problème est que pour pouvoir utiliser efficacement la psychologie dans la dramaturgie — autrement qu’intuitivement, ce que nous faisons tous… avec plus ou moins de psychologie ! — il est nécessaire de suivre un minimum de formation.
 
Ainsi, pour repenser les personnages du Village à partir de l’épisode 13 (écriture en cours, diffusion à partir de l’automne 2010), j’ai dû me lancer dans une formation accélérée en psychologie élémentaire, qui vu sa brièveté ne constitue à ce jour qu’un vernis dans lequel je suis pour l’instant peu mobile. Il me faudra de longs mois (peut-être des années) de lectures théoriques et surtout de pratique soutenue pour pouvoir en faire un véritable outil dynamique.
Le vernis que j’ai acquis est constitué, pour l’essentiel, des séances de vulgarisation données par Violaine BELLET, scénariste, réalisatrice et psychologue, en juin-juillet-août 2009, avec l’atelier d’écriture du Village ou en sessions à deux. J’ai complété ces séances par quelques lectures et, espérons-le, par une certaine compréhension intuitive de la psyché humaine.
La vulgarisation dispensée par Violaine BELLET — à mes yeux une des rares en France à avoir compris comment expliquer aux scénaristes, réalisateurs et producteurs la manière d’utiliser la psychologie pour faire des films et des séries —  a consisté schématiquement à l’exposé des notions suivantes :
 • les différents stades du développement psychique de l’enfant (oral, anal, œdipien, autrement dit : indifférenciation, différenciation, triangulation), la distinction entre psychose et névrose, et la constitution des différents types de psychopathologies en fonction des différentes empruntes ou « trauma » des premières années de la vie (grosso modojusqu’à 7 ans).
 • les quatre besoins fondamentaux de l’être humain (être désiré, reconnu, sécurisé, aimé), les failles qui se créent suite à la non-satisfaction, chez le petit enfant, de tout ou partie de ces besoins, le rôle que jouent ces failles dans la construction psychique dans un premier le temps, puis dans le choix d’un partenaire dont on attendra réparation ou en tous cas re-scénarisation des problématiques originelles.
• les différentes façons de gérer le rapport au désir et à sa frustration, et les principales pathologies qui en résultent (psychopathie, paranoïa, schizophrénie, autisme,   masochisme, sadisme, obsessionalité, hystérie, narcissisme, perversions)
• les différentes espèces de liens sentimentaux entre les êtres (réparation, complémentarité, puis/ou miroir)
 
Construire ou déconstruire
Lorsqu’un auteur se met à fouiller dans la besace psychologique, il ne doit jamais oublier qu’il est un dramaturge et non un psychologue. Le discours utilisé dans un atelier d’écriture en matière de psychologie n’a aucune valeur sur le plan clinique ou thérapeutique, en tant que parole sur ce que seraient réellement les natures humaines. Notre discours de scénaristes est même extrêmement réducteur car dans la fiction audiovisuelle, nous consacrons beaucoup d’énergie à catégoriser, simplifier, typologiser, c’est à dire faire l’inverse de ce que font les thérapeutes prenant en charge les pathologies humaines.
 
Pour nous, qui avons besoin de faire bouger un personnage pour lui faire vivre du conflit, il est nécessaire de disposer de boutons simples, de clés d’accès codées, d’outils nous permettant de caractériser un personnage de façon claire. Ce n’est pas le souci du thérapeute, qui le plus souvent, va rassurer en décatégorisant, dénormalisant, son but n’étant pas de créer du conflit mais d’aider un sujet à aller mieux. C’est ainsi : alors que nous scénarisons, le thérapeute, le plus souvent, déscénarise.
 
Une vraie prise de risques
Mais en plus de lectures à la fois nombreuses et prudentes — vu le faible niveau général de nous autres scénaristes en matière de psychologie élémentaire — l’intégration des pathologies psychiques demande aux auteurs que cela intéresse un effort bien plus important : en effet, il apparaît vite qu’il n’est pas possible de manier ces notions, en prétendant les intégrer à des personnages sortis de soi, sans accomplir un minimum d’introspection personnelle. Comment faire bouger sérieusement le sadisme de tel personnage ou le masochisme de tel autre si on se révèle incapable d’aller convoquer, d’une façon ou d’une autre, ses propres séquences sadiques ou masochistes ?
C’est que l’auteur n’est au départ qu’un être humain comme un autre, il a la mémoire (inconsciente) de l’oralité, de l’analité, de diverses pathologies qu’il a vues, survolées, ou dans lesquelles il s’est enlisé ; son écriture, sa vision des rapports humains, sociaux, amoureux, sexuels, est très largement modelée par cette mémoire-là.
Pour pouvoir profiter dans l’écriture de la grille d’analyse de la psychologie humaine, il paraît donc nécessaire d’avoir accès, d’une façon ou d’une autre, à ses propres pathologies, modelages et blocages.
Le chemin de cet accès est l’affaire de chacun, et n’est certainement pas du ressort de cet article. Il y a mille façons de faire des introspections personnelles de ce type. Mais je pense en revanche quil faut affirmer la nécessité de ce chemin, sans lequel le prisme du profil psychologique se cantonnera à un examen rhétorique et brillant, mais qui restera extérieur à l’auteur.
 
S’il croit à l’importance de la psychologie dans le dessin du personnage, l’auteur devra à un moment ou à un autre se poser la question de la relation qu’il établit, au moment où il écrit une situation ou formalise une idée, avec ledit personnage. Ainsi un auteur, mettant en scène un personnage fondamentalement masochiste et hystérique, devra réfléchir au sadisme personnel qu’il aura envie de convoquer au moment de créer la situation, d’écrire la scène. Là encore il ne s’agit pas de faire de la théorie mais bien de rendre l’auteur capable d’appuyer sur les boutons émotionnels qui rendent possible les grandes séquences en termes d’empathie.
 
 
Il s’agit aussi de rappeler un des intérêts de l’atelier d’écriture : aucun auteur n’est capable d’appréhender convenablement — c’est à dire avec justesse, empathie, profondeur — l’ensemble du bestiaire des psychologies humaines. Nous ne sommes pas émus par les mêmes postures psychiques, n’avons ni la même mémoire ni les mêmes émerveillements ; nous devons pourtant être capables, dans une série chorale à prétention universelle, de brasser l’éventail le plus large des pathologies de la psyché humaine. Un atelier, avec ses personnes lestées d’histoires, de traumatismes, de rapports aux actes et au langage différents, peut être cet animal multitête capable d’embrasser au plus large.
Certes, c’est le bestiaire du créateur de la série, du fameux Chaud-René[2], qu’il s’agit de faire vivre. Mais ce bestiaire, pour être individuel et unique, utilise la zoologie de tous. C’est pourquoi un seul auteur, fut-il talentueux et habité, ne suffit jamais selon moi à nourrir de façon charnelle plusieurs saisons d’une série, surtout si elle est feuilletonnante. 
 
Un parti-pris très politique
Reste à mentionner un dernier élément qui ne concerne pas l’écriture mais son idéologie, sa résonance politique à l’heure où la psychiatrie se voit largement sous-financée en France, et où le premier Magistrat de notre pays, scénariste occasionnel[3], ne manque pas une occasion de désigner la pathologie psychique comme une monstruosité à enfermer, occulter et stigmatiser : les auteurs de séries, qui s’adressent à des millions de téléspectateurs, ont une responsabilité politique et sociale fondamentale, qu’ils l’assument ou pas (la majorité n’y pense malheureusement même pas).
Tout projet de peinture d’une vision de la comédie humaine comporte une vision de la psyché et de ses pathologies, ce qui induit aussi une vision de la normalité et, en creux, d’une représentation de ce que pourrait être la folie et sa prise en charge.
Il est de simple bon sens d’intégrer qu’en présentant des personnages psychologiquement incohérents, qui ne constituent pas pour le public un miroir du bestiaire des pathologies de l’humanité, on ne participe guère à l’acceptation par tous du kaléidoscope humain.
Donner de la perversion l’image d’un être sournois et méchant, présenter le masochisme comme un goût abject et incompréhensible pour la douleur physique, montrer des personnages simplement incohérents, ce n’est pas seulement prendre l’inconscient des gens pour un imbécile, et donc prendre de gros risques d’audience face à la concurrence américaine : c’est aussi faire en creux une profession de foi réactionnaire, en prétendant faire le tri entre les humains « normaux », un peu névrosés mais pas trop, personnages auxquels le public est autorisé à s’identifier, et les « tarés », masos, sados, pervers, fusionnels, psychotiques, qui ne seraient bons qu’à être des méchants, personnages étranges dont il serait malvenu d’être trop proches.
The good news est que quels que soient les réticences des uns et l’ignorance des autres, le public connaît, aime, est cette procession d’êtres terrorisés à l’idée qu’on leur enlève quelque chose qu’ils ne possèdent pas, mobilisés dans le projet de reprocher à l’autre ce pourquoi ils lui parlent, excités à l’idée de martyriser la personne qu’ils aiment le plus, obsédés par l’évitement de ce qu’ils disent chercher désespérément, prêts à tout pour souffrir encore un peu avec la personne dont ils se plaignent…
Ils nous attendent, à nous de ne pas les décevoir.
 
 


[1] L’expression est d’Umberto Eco, appliquée à la télévision en général.
[2] Oui, c’est le cousin français du show-runner.
[3] Le père de Jean Sarkozy a écrit un scénario sur Georges Mandel, diffusé par France 2.

commentaires

2010-03-10 20:51:41

Psychologie en séries

Le contenu de cet article nous renvoit à l'enseignement de John Truby au sujet des faiblesses et des besoins psychologiques (et n'oublions pas les faiblesses morales).
Il n'est peut-être pas nécessaire de se référer à des connaissances en psychologie pour être un meilleur scénariste : les apprendre constituerait déjà une certaine lourdeur, quant à les assimiler, je n'en parle même pas, alors que toutes ne sont pas nécessairement utiles, ce qui ne serait donc pas le meilleur angle pour appréhender l'aspect psychologique d'un personnage. Par contre, apprendre à regarder autour de soi, parmi ses proches notamment, et s'intéresser aux raisons profondes de leurs actions ou réactions, devrait permettre de s'en sortir en les rapprochant de leur dimension psychologique, en s'aidant d'une investigation plus ciblée et plus adaptée autour du profil psychologique. Les autres fictions (américaines, mais pas seulement) peuvent tout autant le permettre, tant que l'on ne plagie pas. Après, rien n'empêche d'avoir recours à un professionnel de la psychologie, mais ce n'est pas nécessairement la solution la plus pratique.
En tout cas, effectivement, c'est ce qu'il manque à "nos" personnages, il n'y a pas de doutes.

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