écrit le 26/10/2009 à 13:00
par Frédéric Davoust

CINÉMA - Le Ruban Blanc : un excès de dramaturgie nuit à Haneke

Palme d’or du dernier festival de Cannes, Michael Haneke poursuit sa réflexion sur le mal, la violence et la perversité en en cherchant l’origine. Malgré une mise en scène brillante, une photographie époustouflante, il passe à côté de son film. La faute à la dramaturgie.

Un village de l’Allemagne du Nord protestante. 1913/14, à la veille de la première guerre mondiale. Un petit village allemand, microcosme sociologique hiérarchisé et ordonné comme Haneke les aime (Caché, Funny Games). L’histoire des enfants et adolescents d’une chorale dirigée par l’instituteur du village, leurs familles : le baron, le régisseur, le pasteur, le médecin, la sage-femme, les paysans. D’étranges accidents surviennent...

Cueillir à la racine les fleurs du mal à venir
Jusqu’à ce film, Michael Haneke a tissé une œuvre atypique sur le mal, la violence et la perversité. En quelques films, il a su créer son propre style, en dehors des sentiers battus et des règles établies. De manière clinique il donnait à voir le mal qui se propage comme un gaz inodore, les conséquences d’une soumission à ses pulsions et à ses fantasmes. Il flirtait avec les limites de l’âme humaine et donc du supportable.
Depuis Benny’s Vidéo jusqu’à Caché il montre et montre encore la violence, la barbarie, en se passant des mobiles ou d’une quelconque justification ou jugement.
Cette approche impose d’adapter la narration du film. Il se joue des règles dramaturgiques, les détourne pour suivre au mieux les méandres de sa démonstration. Haneke est un réalisateur méticuleux, perfectionniste, c’est le film lui-même qui impose son mode narratif, et non l’inverse.
Dans Le Ruban Blanc, il montre les causes (et non plus les conséquences) d’une horreur à venir : le nazisme et le IIIème reich. S’il s’intéresse autant aux enfants, c’est que ce sont eux qui amèneront 20 ans plus tard Hitler au pouvoir. Il cherche dans ce village les justifications à la barbarie à venir.
Pour ce faire, il revient à une conception plus classique que le film ne le nécessiterait, à tort.

La rigidité d’un scénario trop classique
Au départ Le Ruban Blanc devait être une minisérie pour la télévision allemande, mais celle-ci ne vit pas le jour. Haneke a donc décidé d'en faire un film pour lequel il lui fallait réduire la voilure de quelques centaines de minutes. Sur proposition de la production, il a travaillé avec Jean-Claude Carrière, consultant de luxe pour un auteur qui le vaut bien. L'objectif était de savoir sur quel axe développer le scénario, quelles séquences abandonner (comme celles où les enfants complotent dans leur coin) pour créer une nouvelle cohérence.

Comme si son sujet le réclamait, et probablement dépassé par l’ampleur de son histoire et le nombre de protagonistes (une douzaine), Haneke assoit son écriture sur des bases dramaturgiques solides, au demeurant classiques, avec une exposition, un élément déclencheur, des nœuds dramatiques amenés et développés avec une précision de bon élève, des personnages à la caractérisation soignée et imparable… Il fait même, chose rare chez lui, la concession d’un climax et d’une résolution. Mais Haneke s’est pris les pieds dans le tapis du petit traité de dramaturgie illustrée. Le classicisme ne lui sied guère et il ne se montre pas à son avantage dans certains axes de développement. Par exemple, l’intrigue secondaire (l’histoire d’amour entre l’instituteur et la jeune nourrice) plombe le filme et casse le rythme et le ton général. Les séquences qui en résultent font fausse note (la scène du bal est particulièrement désagréable). La résolution elle-même n’amène rien, et achève le film sur une note bien terne.

On sent Haneke enferré dans un style qui n’est pas le sien. On le retrouve vraiment dans le cœur du film, où son style atteint son paroxysme. Les séquences chez le Pasteur (les punitions, les humiliations où l’on retrouve toute la rigueur protestante), chez le médecin ou encore quand le fils du paysan découvre les conséquences de sa vengeance…Toutes ces séquences sont d’une virtuosité et d’une rigueur hallucinantes.

 

Les concessions au spectateur
Haneke n’a jamais été homme à concéder quoique ce soit au spectateur. Il noue avec lui une relation étrange, teintée de sadomasochisme. Il le provoque, le choque, le bouscule tant dans ses convictions que dans ses habitudes, se servant des images pour dévoiler la perversité, non de ce qu’il filme (ce qui est du domaine du champ) mais du spectateur qui regarde et qui poursuit l’image en construisant un hors champ qui lui est propre.

Certains théoriciens ont parlé d’un pacte tacite conclu entre le réalisateur, le film et le spectateur. Haneke rompaitt ce pacte, substituant le réalisateur aux images, qui selon lui ont une existence propre et indépendante du film : jusqu’où les supporter ? A quel moment quitter la salle ? A quel prix rester ?
En rompant ce lien entre trois entités, il ne laissait que rarement au spectateur la possibilité de s’identifier au protagoniste, il ne concédait pas non plus une quelconque justification. Son libre arbitre pouvant ainsi jouer à plein,  le spectateur était finalement responsable de sa vision des choses.
Dans Le Ruban Blanc, Haneke concède au spectateur la possibilité d’une empathie, qui ne se pose pas forcément où on l'attend. La sage femme, rigide, dure, nous laisse froid, puis finit par nous émouvoir. On souffre avec la fille du pasteur, qui finit par nous glacer. Le fils de l’ouvrier agricole entraîne notre empathie alors qu’on songe à la réprobation.

Une œuvre d’anthologie
Malgré le scénario, ses détours, ses lourdeurs, son artifice, Haneke demeure un des grands réalisateurs de ces 20 dernières années, un cinéaste qui a su revisiter la grammaire cinématographique. Il reste de ce film des moments de bravoure, des plans séquences où il fait preuve de son génie, et le mot n’est pas trop fort. La séquence où le benjamin du pasteur vient lui offrir son oiseau est magistrale, tout comme la séquence où le médecin perce les oreilles de sa fille… Là, Haneke est dans son élément, il émerveille, choque, provoque et crée le malaise… Ce qui fait la grandeur de son œuvre c’est la précision des cadrages, la maîtrise du rythme mais surtout la distance qu’il place entre les protagonistes, l’action, et le spectateur, là où il n’interfère jamais. Il se place en observateur, donne à voir sans s’impliquer complètement.
La qualité essentielle du Ruban Blanc réside dans la qualité de sa photographie exceptionnelle signée Christian Berger, qui mérite à elle seule d’être vue. Jamais un noir et blanc moderne n’a été conçu de manière aussi subtile et brillante.

Il n’en demeure pas moins que le réalisateur, qui jusque là n’a cédé à aucun style, sinon le sien, semble chercher les réponses à ses doutes chez ses illustres prédécesseurs comme Dreyer ou Bergman, tout en faisant un clin d’œil à Buñuel (probablement l’un des plus beau plan du film, bien qu’un peu furtif). Même la voix off nous renvoie étrangement à une autre, celle d’Adso de Melk dans Le Nom de la Rose, même voix de vieil homme, même façon d’entrecouper les événements d’histoires plus personnelles, comme son amour pour la jeune Eva… Les deux se font écho. Le Ruban Blanc aurait pu être le meilleur film de Haneke, il aurait probablement été le film le plus important par sa dimension cinématographique, si le scénario n’avait pas, par son classicisme, oppressé le réalisateur lui-même.
 


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