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Crédits : Le Chasseur : Yannick Soulier. DR
DÉBAT - La réponse des Créateurs du "Chasseur"
La critique du pilote de la série "Le Chasseur", parue sur note site, a provoqué de nombreuses réactions. Enfin une critique sérieuse de la fiction française, disent les uns. Comment pouvez-vous ainsi attaquer des confrères? s'indignent les autres. Scénaristes.biz continuera régulièrement à faire de la critique de télévision, positive ou négative, toujours respectueux des professionnels qui essaient des choses, le moins possible liés par des attachements personnels ou professionnels (ne rêvons pas, on ne va pas dire "jamais"). Parmi toutes ces réactions, la réponse des créateurs du Chasseur, Gérard Carré, scénariste, Nicolas Cuche, réalisateur, Yannick Soulier, comédien, et Vassili Clert, producteur, est certainement la plus intéressante. Ils ne sont évidemment pas d'accord avec nous, mais apportent un éclairage essentiel pour ceux qui s'intéressent à la fiction TV, "au Chasseur", ou plus généralement au principe de la critique. Qu'ils en soient remerciés.
Nous remercions Frédéric Krivine de son long article consacré au Chasseur. Son texte a le grand mérite de lancer le débat, de le recentrer sur les questions de fond que pose — et que voulait poser — notre série. Et si nous sommes, naturellement, en désaccord avec lui sur bien des points, nous lui sommes profondément reconnaissants de nous offrir à tous l'occasion de nous positionner sur la portée de ce programme, et de permettre ainsi à la fiction française de poursuivre le travail d'introspection qu'elle mène actuellement. Le texte de Frédéric Krivine est sincère, sérieux et dépassionné ; nous voulons tenter de lui répondre avec autant de rigueur.
Nous avons voulu, avec notre série de six épisodes, faire avancer les choses, en osant une fiction dont le héros n'est pas un justicier, pas un chevalier blanc. Mais Samuel Delaunay n'est pas pour autant privé d'émotions. Il est d'emblée présenté comme une victime de sa mère abusive et quasi-incestueuse, et nous comprenons à l'occasion des flashes-back que son enfance est marquée par un funeste événement. Notre personnage éprouve même quantité d'émotions : il a peur pour sa femme menacée, il tente d'apparaître comme une figure paternelle et amie aux yeux de son beau-fils, il cède à la pulsion de tuer le serial-killer qu'il fait libérer parce que celui-ci pourrait s'en prendre à son épouse… Yannick Soulier, qui prête ses traits à Samuel, n'es pas "neutre", dans Le Chasseur. Son visage est comme un masque, crispé, tout entier tourné vers l'accomplissement de desseins qu'il manigance et subit tout à la fois. Il n'inspire clairement pas le détachement badin qui lui est reproché. Samuel Delaunay est un personnage privé de la conscience morale commune, comme l'avait diagnostiqué chez les serial-killers le Dr Daniel Zagury, dont Frédéric Krivine connaît bien le travail. Privé de conscience morale, notre drôle de héros ; mais bien en vie, bien chargé de toutes sortes d'affects, d'émotions et de sentiments ("Maîtrise donc tes pulsions", lui dit même sa mère dans le premier épisode). Il peut donc provoquer l'empathie, l'identification ou la colère du spectateur, et le processus de fiction peut dès lors se mettre en action.
Certains pensent néanmoins qu'on ne peut en aucun cas s'attacher à ce personnage. Parce que Samuel Delaunay, dès le premier épisode, tue une innocente, et ne subit aucun châtiment. Parce qu'après avoir commis son meurtre, il ne sombre pas dans la dépression. Samuel ne liquide pas de criminels impunis ni ne se substitue à la peine de mort, comme Dexter. Comparer Le Chasseur à Dexter est aussi incongru que d'opposer Nuit et brouillard d'Alain Resnais au Village français. Notre propos n'était pas le même, nous n'avons jamais cherché à créer un "Dexter à la française". Et quand bien même, découper en morceaux un pédophile est-il moins immoral que de briser la nuque d'une comédienne ?
Quant à l'univers qui entoure Samuel Delaunay, nous l'avons voulu aussi hostile et déshumanisé que possible. Parce que tout se monnaye dans Le Chasseur : la vie, la mort, la liberté d'un homme qui veut quitter sa femme, le cœur défaillant de Natacha Delaunay, les apparences, le plaisir un peu factice du poker… Le Chasseur tue plus pour gagner plus. Et au milieu de ce champ mercantile, notre héros tente de vivre une histoire d'amour, tente de faire exister un lambeau d'humanité dans un monde, dans des appartements, dans un système qui en sont dépourvus. La mise en scène de Nicolas Cuche, jugée "pubarde", ne pouvait espérer de meilleur adjectif. Tout est spectaculaire chez le Chasseur. Sa voiture, son train de vie, sa sexualité sous la douche : tout est image, tout est masque, tout est factice ou menacé de le devenir. Tout est spectaculaire et marchand, si vous nous permettez ce clin d'œil.
Mais nom d'un chien (de chasse), cela ne vous rappelle donc rien ? Vous n'avez pas le sentiment que notre monde contemporain, le vrai, celui dans lequel nous vivons quotidiennement, ressemble parfois à celui du Chasseur? Tuer tout le jour ses concurrents (plus ou moins métaphoriquement), pour gagner plus d'argent, pour s'offrir une vie sur-mesure, pour ressembler coûte que coûte à l'image que nous nous faisons de la réussite et tenter, l'instant d'après, de gérer l'adolescence du fils de sa femme, dans une famille recomposée? Cela nous semble peut-être intolérable, c'est pourtant un reflet fidèle du monde qui nous entoure. Et c'est bien à la fiction d'en rendre compte, n'est-ce pas?
Le Chasseur, son héros, ses personnages, sa thématique, son amoralité, est une série métaphorique. Le Chasseur nous parle du monde qui nous entoure, du monde de la performance et de l'argent, questionne la valeur de la vie et brosse le portrait, à travers Samuel Delaunay, d'une société toute tournée vers le profit, au point d'en oublier l'essentiel. Notre personnage a poussé cette logique jusqu'à l'absurde : il tue pour de l'argent, et il veut de l'argent pour être heureux. Notre série renvoie une image brutale de notre société, une image qui fait mal.
Nous sommes donc parfaitement conscients que Le Chasseur pose des questions. C'était même là notre intention première…
- Un personnage de fiction a-t-il le droit d'être privé de morale ?
- Peut-on s'attacher à un tel personnage ?
- Peut-on aujourd'hui en France faire une fiction qui dérange ?
- La téléfiction doit elle instamment et toujours renvoyer une image embellie (et donc trompeuse et mensongère) de notre monde ?
Notre profession toute entière se plaint ces temps-ci de notre manque collectif d'audace. IMCA organisait il y a quelques jours un colloque sur les tabous à la télévision, en insistant sur l'impossibilité ressentie par les professionnels d'aborder certains thèmes, de présenter des personnages trop négatifs, de prendre trop de libertés. Briser les tabous? Oui! Mais à condition que les héros de nos fictions restent polis, et véhiculent auprès de nos téléspectateurs une Morale en acier trempé.
Car lorsque Frédéric souligne avec beaucoup d'élégance notre audace et loue notre ambition, il nous rappelle aussi que "le public a une Morale".
Mais de quelle Morale s'agit-il ? Quel est ce mauvais procès ? Il nous en rappelle un autre, de procès, et pas des plus récent. C'était en 1857, Flaubert, puis Baudelaire, étaient poursuivis pour "Atteinte à la Morale publique et outrage aux bonnes mœurs".
Épargnons-nous le ridicule d'une comparaison entre Les Fleurs du Mal, Madame Bovary et Le Chasseur, mais force est de constater que 150 ans plus tard, la Morale Publique s'est muée en Morale du Public…
"On ne peut pas s'identifier à un personnage dépourvu de Morale", nous assène Frédéric. Au-delà du succès ou de l'échec de notre entreprise, pouvons-nous aujourd'hui affirmer avec tant de certitude ce que tant de livres, de films et de séries ont contredit avec autant de conviction ? Nous confessons, avec un peu de honte, à tous les professionnels de l'empathie, que nous nous sommes souvent attachés aux héros sans morale.
Qu'il s'agisse de Profit (de John McNamara et David Greenwalt sur la Fox en 1996) ou d'American Psycho de Bret Easton Ellis (1991), de certains livres de James Ellroy (notamment Un tueur sur la route en 1986) ou encore de Natural Born Killers, d'Oliver Stone (1994), voire de Lacombe Lucien, de Louis Malle (1974), les héros immoraux, les héros amoraux nous ont souvent transportés. Et Jonathan Littell, avec Les Bienveillantes (2006), a créé un personnage à côté duquel Samuel Delaunay passerait pour Blanche Neige. Près d'un million de lecteurs s'y sont pourtant plongés : le mystère s'épaissit…
Hier, Baudelaire était condamné pour avoir esthétisé une charogne. Ne nous condamnez pas pour avoir, à notre minuscule mesure, osé faire la même chose aujourd'hui à la télévision…
N'est-ce pas là plutôt l'occasion, pour nous tous, professionnels, qui voyons disparaître nos repères, nos recettes, nos audiences, notre public, nos formats, de chercher des pistes pour la fiction que nous créerons demain ?
Nous avons produit, écrit, réalisé et joué une fiction. Une pure fiction de divertissement, avec des références visuelles empruntées aux Comic Books, aux super-héros, aux mangas. Nous avons résolument créé une série de pur divertissement, où tout réalisme est proscrit. Les décors, la musique, les voitures, le ton de la série, les éclairages, les meurtres, leurs préparation et leur exécution sont clairement fantaisistes, décalés, irréels. Pourquoi lire notre série (que personne n'a au demeurant encore vue) au premier degré ? Pourquoi lui disputer, sous un prétexte moral finalement assez malvenu, son statut même d'œuvre de fiction, en regardant Le Chasseur comme un documentaire apologétique sur le crime ? Pourquoi, soudain, appliquer une grille de lecture humaniste sur une œuvre métaphorique de pur divertissement ? Il faut urgemment prévenir les producteurs de James Bond 007 que son permis de tuer peut heurter la Morale du Public…
Il reste un point sur lequel nous voulons insister. Notre série compte six épisodes. Six épisodes au cours desquels nous avons tenté de dessiner une trajectoire à notre anti-héros. Notre série recèle une chute, et même, dans une certaine mesure, une Morale. Mais certains n'ont pas attendu de voir notre projet dans son ensemble pour bâtir et clore leur jugement.
Nous en tirons un enseignement : nous sommes en France tellement imprégnés de la culture du film unitaire qu'on ne juge une série que sur son pilote. Drôle de coutume… Le pilote d'une série doit révéler d'emblée toutes les clefs, toutes les explications, toutes les chutes, tous les aboutissements. La série doit être toute entière contenue dans son pilote. Nous, qui avons fait une série, aurions bien aimé être jugés, même sévèrement, sur notre travail plutôt que sur ses prémices.
G. Carré, V. Clert, N. Cuche, Y. Soulier
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