écrit le 21/11/2009 à 22:00
par Frédéric Davoust

CINÉMA - Au Cinéma, le monde n'en finit pas de finir

A l'occasion de la sortie de 2012 (lire notre critique), Scénaristes.biz s'intéresse à la fin du monde telle qu'elle a été montrée au cinéma, émanation d'un genre bien particulier : le film catastrophe. Cependant, il est amusant de noter que la plupart des films détournent la notion de fin du monde pour se fixer sur la survie, la mémoire d’un temps passé, l’analyse sociologique d’un groupe de survivants d’où renaissent les éternels maux de la vie en société. Finalement, la fin du monde c'est pas pour demain. Heureusement, sinon on n'irait plus au cinéma !

Bien avant que le cinéma n’en fasse une affaire de blockbusters à grands renforts d’effets spéciaux plus spectaculaires les uns que les autres, l’apocalypse et la fin du monde étaient avant tout affaire de religion. Parmi les premiers scénaristes, l’évangéliste Saint Jean, suivi des prophètes comme Daniel. Puis, Michel de Notre-Dame, dit Nostradamus, dont les derniers quatrains porteraient sur la troisième guerre mondiale (nucléaire, qu'il avait prévue en 1999, disait-on jusqu'à 1999) et sur l’Antéchrist.

La tour infernaleIl ne faut pas non plus sous-estimer les chercheurs et scientifiques de tout poil    dont les travaux et les découvertes attisent l’inspiration de moult scénaristes : astrophysiciens, climatologues, géologues… Il ne faut surtout pas sous-estimer les faux devins qui prédisent à l’homme sa fin imminente, genre cavalier de l’apocalypse médiatique qui alimentent les fantasmes de chacun.

Derniers arrivés dans les sources d’inspiration, et pas des moindres, les Mayas et leur fameux calendrier qui s’arrête au 21 décembre 2012. Si le calendrier Maya s’arrête, le monde aussi forcément (reste à expliquer pourquoi ce jour, 20/12/2012, dans un calendrier maya qui n'utilise pas cette façon de compter les jours et les mois). CQFD.

Mais au niveau du contenu, aucune révolution majeure n’est apparue dans le traitement des films tant le genre joue et rejoue constamment sur les mêmes codes depuis 1959, Le Monde, la Chair et le Diable écrit et réalisé par Ranald MacDougall. Ces codes régissent l’élément déclencheur, la caractérisation des personnages et la résolution. Cette codification s’est accentuée à partir des années 60/70 avec des films comme La Tour Infernale, Tremblement de Terre et L’Aventure du Poséïdon.

Seuls les Etats-Unis avaient la capacité financière de monter des films qui, pour être amortis, devaient trouver un public toujours plus important. La codification permet l’universalité, et donc l’attachement d’un public plus nombreux, raison de plus pour s'appliquer à la respecter à la lettre.

Avec le passage à l’ère numérique, le développement et la modernisation des effets spéciaux, le passage à l’an 2000, les studios se sont remis aux films catastrophes (qu’on n’avait plus vu sur les écrans depuis 1980) mais en poussant encore plus loin les limites du genre sur le thème : l’apocalypse est pour demain. Ils ont développé cette politique en reprenant les vieilles recettes et les anciens codes, classiques mais efficaces.

Et à voir 2012, dernier film en date, dont les recettes explosent le box-office dans tous les pays où il est sorti, la recette fonctionne encore.

 

Les causes préétablies à la destruction finale

Dans la plupart des films sur la fin du monde, les causes de la destruction sont bien connues car fruit des fantasmes de l’inconscient collectif : une invasion extraterrestre, un astéroïde (qui se détourne de sa trajectoire), un virus, une guerre nucléaire, voire une catastrophe naturelle qui dépasse l’entendement. Petit tour des éléments déclencheurs :

 

Les virus : de l’invisible au visible

L’homme a toujours eu cette faculté incroyable d’apprenti sorcier. Des premières manipulations génétiques et des grandes avancées des sciences technologiques sont nés les Super-héros (Wolverine crée par Stan Lee et son squelette en adamantium fruit des recherches militaires, dans la pure tradition de la créature du Dr Frankenstein ; Spiderman, personnage crée par le même Stan Lee, qui se découvre des pouvoirs après avoir été mordu par une araignée OGM…)

Fruit de cette évolution et d’une certaine défiance vis-à-vis des progrès médicaux, les laboratoires pharmaceutiques et les grands instituts de recherches sont l’objet d’une paranoïa latente et souvent tue de la population mondiale. C’est cette paranoïa qu’exploitent les scénaristes en utilisant les virus comme élément déclencheur. Une phobie généralement alimentée par l’actualité : l’attaque au gaz Sarin dans le métro de Tokyo en 1995, la crise de l’Anthrax en 2001…

Parmi les films les plus aboutis, 28 Jours Plus Tard (2002) de Danny Boyle écrit par Alex Garland, et Je suis une Légende (2007) de Francis Lawrence écrit par Akiva Goldsman et Mark Protosevitch d’après le roman de Richard Matheson.
On peut aussi citer Les Derniers Jours du Monde écrit et réalisé par Jean-Marie et Arnaud Larrieu d’après l’œuvre de Dominique Noguez. Chez ces derniers, la fin du monde n’est pas une cause mais un prétexte à un road-movie décalé où le héros en quête d’un amour perdu jette ses dernières forces dans le stupre et la luxure. Hormis quelques scènes de foules et de destruction, ils s’éloignent des codes du genre sans pour autant les renouveler. La destruction de l’humanité n’est pas au centre de l’intrigue, mais une toile de fond qui révèle la démarche du protagoniste.

Du chaos et de l’anarchie qui s’installent nait la liberté, objet d’une quête et fruit des interdits que l’on s’impose. Le but n’est pas la survie, comme dans les autres films du genre, mais la vie. D’ailleurs le virus n’est pas la seule cause de l’apocalypse selon les Frères Larrieu, il y a aussi le terrorisme, la guerre, les cataclysmes naturels… Tout cela devient très fouillis, à l’image du chaos qu’ils mettent en place. La première règle du genre impose un seul élément déclencheur, une seule cause dont peuvent découler de multiples conséquences.

Dans les films où un virus se propage, la fin du monde est avant tout la fin de l’humanité. Le conflit naît de l’immunité d’un personnage ou d’un groupe de personnages. Dans 28 Jours plus Tard, les protagonistes sont aussi les responsables du malheur qui frappe la terre : ils ont libéré le virus. Au premier conflit s’ajoute la culpabilité. C’est aussi le cas dans Je Suis une Légende (1) où la culpabilité du survivant de ne pas être touché comme les autres est résolue par une équation toute bête : si je suis immunisé, je suis porteur de l'antidote donc je suis le sauveur.

Certains genres ne se privent pas d'être complémentaires, tels les films de Zombies, issus des séries B dans lequel étaient coincés les films de genre à partir des années 20. L’industrialisation du cinéma, le passage au numérique et les progrès en matière d’effets spéciaux ont renforcé l’intérêt des majors pour ce type de film. Le zombie a pour avantage de matérialiser le virus et ses conséquences. Un homme simplement immunisé contre un virus qui décime l’humanité n’aurait pas d’antagoniste direct. Le Zombie est un antagoniste puissant et effrayant, la part d’animal qui réside dans chaque être humain.

Dans Je Suis une Légende, le combat est autant dans la recherche d’un antidote que dans la lutte contre les zombies, qui se terrent le jour et sortent la nuit. Il y a d’ailleurs une double fin dans ce film : la fin initiale, inspirée directement du roman de Matheson, mettait définitivement un terme à l’espèce humaine, mais laissait à croire que les zombies avaient encore un fond d’humanité en eux et étaient capables d’amour. Suite à plusieurs projections tests, une nouvelle fin a été écrite et tournée, celle que l’on retrouve dans le film et qui met en scène, comme dans les adaptations précédentes, la sauvegarde de l’humanité.

 

L’astéroïde

Deep impact, affiche

Ce genre de film est propre aux années 90. Le passage au troisième millénaire a fait couler beaucoup d’encre et nourri beaucoup de fantasmes : le bug de l’an 2000, les faux devins qui ont fait croire à la fin du monde en se basant sur les écrits bibliques : le fameux « feu du ciel ». Un grand couturier avait même prédit la destruction de Paris suite à la chute de la station Mir. On calcule encore et toujours aujourd'hui les probabilités de la destruction terrestre par un astéroïde.

Deux films sortent d’une année sur l’autre : Deep Impact de Mimi Leder écrit par Bruce Joel Rubin et Mickael Tolkin (1997) et Armageddon de Michael Bay, écrit par Jonathan Hensleigh et J.J Abrams (1998).

Ces deux films sont construits sur une codification commune : un astéroïde sort de son orbite initiale menace de détruire la terre. Le gouvernement américain fait appel à des scientifiques pour sauver la plan. Le compte à rebours est lancé. La solution est commune aux deux films : détruire l’astéroïde.
Deep Impact axe sa structure dramaturgique plus sur l’imminence de l’impact et le désir de survie des habitants de la planète que sur les moyens mis en œuvre pour la sauver. Il montre les protagonistes face à leurs peurs, leur mort imminente, leur désir de survie, leur volonté de régler leurs conflits, menant un double objectif : sauver sa peau et résoudre un conflit interne.

Dans Armageddon les scénaristes développent leur narration sur la personnalité et le destin des héros qui doivent sauver la planète : Bruce Willis et Ben Affleck. Nous sommes dans la pure tradition du film catastrophe (la Tour Infernale) : un héros, une force antagoniste menaçante personnalisée ici par l’astéroïde, un conflit issu de la qualité même du héros, antihéros par excellence (il n'a pas les compétences requises), et le don de soi pour la survie de l’humanité.

 

Au-delà de l’aspect protagoniste/ antagoniste, la présence menaçante de l’astéroïde permet de créer une tension dramatique née du décompte : dès le départ, après une longue séquence d’exposition installant les différents protagonistes, conflits et objectif, le danger se profile, il est prévu, à la minute près. Le compte à rebours est lancé, avec pour le protagoniste un double objectif : sauver la planète et résoudre ses problèmes (avec sa femme ou ses enfants). Bref du classique. L’intérêt n’étant pas dans l’évolution du personnage mais dans le sauvetage de la terre, qui donne toujours lieu à une mise en scène spectaculaire à grand renfort d’effets spéciaux.

 

Les originaux

Certains films se distinguent par leur originalité de ton, ou par leur sens peu commun de la mesure dans pareilles circonstances. Le Jour d’Après écrit et réalisé par Roland Emmerich (le réalisateur de 2012), coécrit par Jeffrey Nachmanoff prend des allures de plaidoyer pour une véritable politique contre le réchauffement climatique et pour la réduction de l’émission de gaz à effets de serre. Ici pas de compte à rebours ni d’astéroïde, mais une brusque modification du climat qui entraîne des catastrophes naturelles en série, jusqu’à une tempête glaciaire qui mettra fin à l’humanité. Comme dans tout film du genre, la narration débute par une présentation des protagonistes, la catastrophe qui se profile dans la quasi indifférence (quand on s’en rend compte il est déjà trop tard) et les objectifs se dessinent : le fils doit se protéger, protéger ses amis, déclarer sa flamme, le père doit sauver son fils (et devenir un héros à ses yeux), la mère, médecin, doit évacuer son hôpital et poursuivre sa mission jusqu’au bout, dusse-t-elle y laisser sa vie.


 

Autre film à sortir de la routine du film apocalyptique, Le Fils de l’Homme (2005) d’Alfonso Cuaron, écrit par Alfonso Cuarón, Timothy J. Sexton, David Arata, Mark Fergus et Hawk Ostby, film d’anticipation sur les derniers soubresauts d’une humanité stérile et moribonde. L'histoire se déroule en 2021 et s’ouvre sur l’annonce de la mort de l’homme le plus jeune du monde. Il avait 18 ans et avec lui s'éteint l'espoir de reproduction d'une génération nouvelle. Un ancien activiste politique se retrouve chargé de guider jusqu’à une organisation secrète une jeune femme enceinte, probablement la seule femme sur terre encore capable de donner la vie. A partir d’une trame somme toute classique, Alfonso Cuarón rompt le rythme en prenant le temps de filmer les doutes, le désenchantement et les motivations de son personnage principal. L’ancien activiste, devenu modeste employé de bureau, se retrouve avec l'avenir de l’humanité sur les bras. Face au déclin du monde, à l’humanité qui montre son pire visage, à quoi bon sauver tout ça ? Y a-t-il un espoir que tout s’arrange enfin?

 


Fusion  de Jon Amiel, écrit par Cooper Layne John Rogers (2001), se base sur un pseudo fantasme scientifique : celui de l’arrêt de la rotation du noyau terrestre. Un groupe de scientifiques est alors chargé de partir au centre de la terre pour réactiver sa rotation et stopper le cataclysme annoncé. Ce film fut un échec commercial. Personne ne pouvant croire au postulat de départ fondé sur aucune croyance ni aucune recherche scientifique. 2012 reprend en partie une croyance concernant le noyau terrestre : l’inversion des pôles, qui pour sa part résulte d’une véritable recherche scientifique. Cela laisse à penser que, pour faire marcher le bouche-à-oreille des films sur la fin du monde, il faut une thèse de départ accréditée par un certain nombre de croyances, et si possible plus ou moins appuyée par des thèses scientifiques solides.

D’autres types d’éléments déclencheurs ont nourri l’imagination des scénaristes : la surpopulation et la surproduction entraînant la stérilité de la terre et la mort de la faune et la flore (Soleil Vert de Richard Fleischer), l’invasion extraterrestre : les différentes adaptations de La Guerre des mondes de H.G. Wells, dont la plus récente est de Steven Spielberg, sont les plus connues. Mais ces films appartiennent à un autre genre que les films catastrophe apocalyptiques.

 

La guerre et le cataclysme nucléaire

La liste ne serait pas tout à fait complète sans traiter de cette cause, purement humaine, du grand cataclysme fantasmé. Chaque film est le fruit d’une évolution ou d’un climat général : en 1959, en 1962, tout comme en 1980, la Guerre froide et les tensions entre les Etats-Unis et l’URSS, entre le Pacte de Varsovie et l’OTAN, fait craindre une dégénérescence du conflit de tous les instants. Depuis Hiroshima et Nagasaki, les hommes sont persuadés que les armées pourront refaire appel à la Bombe H, certains pays s’équipant encore de la force de frappe nucléaire… Cela nourrit les fantasmes de l’inconscient collectif.

 

Le Monde, La Chair et le Diable de Ranald MacDougall (1959) : Ralph, un mineur afro-américain, inspecte une mine en Pennsylvanie quand un éboulement survient. Pris au piège les secours s’organisent pour le dégager. Les secours se font de plus en plus rares jusqu’à leur absence totale. Ralph réussit à rejoindre la surface, il se rend alors compte qu’il est le seul survivant à une guerre nucléaire. Il rejoint New-York espérant y trouver des survivants, mais il trouve une ville désertée. Il organise sa survie, essayant de combler sa solitude, et de nourrir son espoir en lançant des appels radios à fréquence régulière. Au bout de quelques jours, il rencontre Sarah, puis Ben, qui arrive par la mer. Sarah et Ben tombent amoureux, mais un conflit, né de la possessivité de Ben, éclate entre les deux hommes.

Le Dernier Rivage de Stanley Kramer, écrit par Joe Paxton d’après Nevil Shute (1959) montre les derniers jours de survivants condamnés à une mort certaine. Stanley Kramer est le seul réalisateur à aller au bout de sa démarche en refusant de sauver ne serait-ce qu’un seul personnage. Nul ne survivra, laissant comme seul image de fin une banderole sur laquelle est inscrit : « It’s still time… Brother » (Il est encore temps…mon frère). Cette démarche a pour but de renforcer le fond du film, un plaidoyer contre la bombe atomique exprimé dans le film par Fred Astaire : Qui n’a jamais cru que nous pourrions maintenir la paix en organisant notre défense avec des armes que toute utilisation rend suicidaire !

 



 

Malevil écrit et réalisé par Christian de Chalonge d’après Robert Merle (1980) : un groupe de survivants guidé par Michel Serrault réapprend la vie en communauté avant de s’apercevoir qu’ils ne sont pas seuls. Il leur faut défendre la nourriture face aux pillards et par la suite libérer les autres groupes de l’oppresseur. Dans l’œuvre original de Robert Merle, il y a deux types de tyran : le faux messie et l’homme de guerre. Dans le film, l’homme de guerre n’est même pas évoqué, De Chalonge lui préfère le faux messie. Dans le roman, celui-ci profite de son aura et de sa force de manipulation pour violer toutes les femmes de sa « tribu » dans l’espoir d’offrir au monde l’avenir d’une nouvelle génération. Dans le film, il n’y a ni manipulation ni viol. Christian de Chalonge et Pierre Dumayet on d’ailleurs bien édulcoré les relations hommes/ femmes, quitte à affadir totalement le pessimisme de Robert Merle sur ce qui reste de l’humanité.

La Route écrit et réalisé par John Hillcoat d’après Cormac McCarthy. Si Malevil part du postulat de départ dans le livre, comme dans le film, de l’explosion nucléaire et de la destruction du monde, la Route part de ce postulat uniquement dans le film. McCarthy, auteur intelligent et rusé, ne donne aucune explication, au lecteur de le deviner - voire de le nier. Le monde est recouvert de cendres... Aux rares rescapés de la catastrophe il ne reste que l'horizon de la survie. Pourquoi le scénariste John Hillcoat a-t-il cru bon de donner une cause à la conséquence ? Pour McCarthy la cause importe peu, ce qui compte avant tout ce sont les sujets abordés : l’humanité, le bien, le mal, la justice, la générosité… Quand tout a disparu, que reste-t-il à l’homme pour ne pas sombrer dans la bestialité ? Pour cela il place l’homme, sujet et objet de son expérience, dans ce qu’on peut imaginer de pire : l’apocalypse, l’enfer.

Dans quasiment tous les films sur l’apocalypse nucléaire, l’élément déclencheur est hors champ, la narration ne s’axe que sur les conséquences. Nous ne sommes plus dans un film catastrophe mais dans un film post-apocalyptique. Pourtant la catastrophe est bien là comme élément déclencheur. Son invisibilité prendrait-elle racine dans la culpabilité des américains d’avoir fait usage de la Bombe par le passé ?

 

Le protagoniste : du loser au héros.

La figure du héros a connu une évolution majeure à partir des années 90, où on assiste à la réapparition d'un genre modernisé par l'envergure des enjeux. Dans la tradition du film catastrophe existait un lien ontologique entre le héros et la catastrophe. Dans la Tour Infernale, Douglas Roberts (Paul Newman), l'architecte du building en flamme lutte pour la survie de ceux qui sont prisonniers de l'incendie ("c'est mon building"), pendant qu'O' Hallorhan (Steve Mac Queen), colonel des pompiers, lutte contre l'incendie ("C'est mon incendie"). Dans Tremblement de Terre, le héros est géologue et sismologue... On retrouve cette relation, parfois décrite comme intime, dans des films plus récents comme Twister de Jan de Bont, écrit par Michael Crichton et Anne-Marie Martin (1996), ou encore Le Pic de Dante de Roger Donaldson, écrit par Leslie Bohem (1997). Dans les films catastrophe tendance fin du monde, la figure du héros évolue : le scientifique devient un personnage secondaire qui apporte des informations et le rôle du héros est assigné à Monsieur Tout le Monde , sa caractérisation est alors soumises à de nouvelles règles, pour devenir un code à part entière.

Quel qu'il soit, il répond alors toujours aux mêmes critères, celui d’un homme perdu dans sa propre vie, qui trouve la rédemption et sa véritable identité dans un acte héroïque qui le révèle à lui-même et aux autres. Cette image du loser est profondément ancrée dans l'imaginaire américain ; chacun peut devenir le héros de sa propre existence. D'où qu'il vienne, quoi qu'il ait fait, la compassion, le rachat de ses fautes, la prise de conscience de son pouvoir personnel peuvent conduire chaque homme à devenir un héros. L'expression de sa puissance réside moins dans ses actions que dans les conflits auquel il est confronté, et qui sont toujours les mêmes : homme divorcé, père absent ou éloigné qui doit accomplir un acte héroïque pour retrouver l’amour d'un enfant ou d'une ex-femme. Le héros endosse alors un costume quasi messianique, il devient ce que l’humanité fait de mieux, pétri de valeurs d’ouverture, de justice, de compassion, de respect et d’amour de son prochain.

Contrairement aux personnages secondaires, le héros affronte souvent trois niveaux de conflit : un conflit interne (son côté loser, ses doutes, son manque de foi en lui-même), un conflit personnel (la reconquête de ses enfants, de sa femme…) et un conflit extérieur : la catastrophe et ses corollaires, « les immondes », des antagonistes qui opèrent dans la sphère du conflit interne (la mauvaise conscience personnifiée) ou personnel. Leurs valeurs sont négatives : cynisme, égoïsme, cupidité, luxure… Rares sont ceux s'en sortent, ils meurent généralement dans des circonstances qui mettent en joie les spectateurs. Pour contrebalancer cette tentation scénaristique, il n’est pas rare de voir un personnage positif mourir dans des conditions similaires, cruauté du sort et injustice flagrante qui renforcent la crainte du spectateur de voir son héros disparaître.

Le film catastrophe ne fait pas dans la subtilité, c’est peut-être pour cette raison qu'on y retrouve souvent les mêmes ficelles (et quand on parle de ficelle, il s’agit souvent de drisses de marins !) Seuls Le fils de l’Homme et Le Dernier Rivage se distinguent par la finesse de la caractérisation des personnages. Dans les autres, la figure du héros n'est renouvelée que de façon artificielle : par son origine sociale (afro-américain) ou son travail (écrivain, étudiant…). A ce jour, aucune femme n’a réussi à obtenir le grade d’héroïne.

Le protagoniste peut être un groupe d’individu. Face à la catastrophe, ils doivent s'appuyer sur leur conscience et leurs valeurs pour lutter contre leurs instincts animaux. Dans Malevil, deux groupes s’opposent : l’un mené par le maire (Michel Serrault), l’autre guidé par un obscur personnage qui se fait appeler « Le directeur », gourou d’un monde post apocalyptique. Le Maire demeure dans des valeurs humaines de justice et de compassion, tout en faisant des entorses nécessaires à la survie du plus grand nombre. Le Directeur cède à la tentation totalitaire et profite de son ascendant sur les autres pour mieux les manipuler. 

On peut malgré tout constater une évolution dans le sort réservé au héros. Dans la tradition du film catastrophe, il n’était pas rare de voir le héros mourir dans une séquence salvatrice : Dans Armageddon, Bruce Willis vient de sauver la Terre d’une destruction assurée, sa mission a réussi, mais il ne peut revenir. Dans Tremblement de Terre, le héros disparait. La mort du héros résonne comme l’acte ultime de l’héroïsme humain.

 

Le classicisme de la structure dramaturgique.

Il ne faut pas chercher une quelconque révolution dans la dramaturgie des films catastrophes. Tous sont basés sur une structure des plus classiques : une longue séquence d’exposition à la manière de Robert Altman qui installe en vrac les protagonistes (Si vous voyez un pauvre paysan chinois au début du film, vous le verrez à la fin, rien n'est gratuit !) Le danger à venir est installé et on l’annonce au président (des Etats-Unis de préférence).

 

A partir de là nous avons les enjeux, les conflits et l’élément déclencheur. Le spectacle peut commencer : les premiers effets de la fin du monde se font sentir, on fait appel au fond vert, on recrute figurants et cascadeurs. Le héros se met en route, difficilement au départ, pour devenir de plus en plus assuré et performant. Cette complication dramatique dure généralement une bonne heure. Entre deux séquences de pur spectacle, on laisse un temps de respiration pour se recentrer sur les conflits internes ou personnels du protagoniste et sur les personnages secondaires. Jusqu’au climax, où les conflits ne sont pas tous résolus, la Terre est vraiment en danger, les morts ne se comptent plus, un tsunami par-ci (à New-York de préférence), un tremblement de terre par là… Le héros sauve le monde, et l’humanité se promet de prendre en compte l'avertissement et de repartir sur un bon pied. 

Cette structure est quasiment la même pour tous les films catastrophe. Pour les films post apocalyptiques, la structure est différente mais tout aussi classique : les survivants survivent, des antagonistes surgissent : pillards, personnes de peu de foi, zombies, cannibales et autres être à l’inhumanité métaphorique. Le conflit oppose alors au sein de la complication dramatique deux groupes biens distincts : les bons et les méchants. Les bons gagnent et l’humanité de repartir sur des fondations nouvelles, non sans un message digne des évangélistes et des prophètes.

 

L'apocalypse comme reflet du monde

Le film catastrophe reflète ainsi un monde à l’image de la boîte de Pandore : tous les maux de la terre sont condensés, montrés et exprimés, et au fond de la boîte reste l’espoir.

Le semi-échec du Dernier Rivage tend à prouver que les spectateurs ne supporteraient pas un film de destruction totale, un film où l’humanité disparaitrait dans son intégralité. Les romanciers ont moins de pitié pour l’espèce humaine. La fin du roman Malevil est beaucoup plus sombre que le dénouement proposé dans le film (un switch final assez mauvais au demeurant). Nombre de scénaristes usent d’un retournement de situation souvent non préparé pour éviter de donner une trop mauvaise image de l’humanité -  sans oublier qu’il faut fermer tous les tiroirs, sauver les plus méritants, et d'autres qui le sont moins mais qui tendent à prouver la survivance de valeurs judéo-chrétiennes. On trouve de beaux exemples dans à peu près tous les films catastrophes. Ce retournement s’effectue souvent au prix de quelques approximations. Quand on attend un miracle, on ne craint pas le deus ex machina.

Les films catastrophes ont été les premiers blockbusters, et demeurent des films de marketing. Ils permettent aux studios de rivaliser d’inventivité en matière d’effets spéciaux et de prouver leur savoir-faire. Au-delà de cet aspect, les films catastrophes sont les vecteurs idéaux des valeurs républicaines. Dans Le Jour d’Après, Deep Impact, Armageddon et consort, il est toujours question de valeurs républicaines (et chrétiennes de surcroît), aboutissant à une morale un brin réactionnaire, non dénuée de bons sentiments.

Tous ces films sont bourrés d’images et d’idées repères (la palme revenant sans conteste à 2012), le président de la République est afro-américain (Deep Impact, 2012…), Le héros prie et demande la bénédiction divine (quand le bateau coule on se raccroche aux branches), la Maison Blanche et le Congrès sont détruits par un tsunami, Los Angeles est détruite par des cyclones ou un tremblement de terre, la statue de la Liberté en prend pour son grade, mais il restera toujours la torche en guise de phare de la Liberté. La Tour Eiffel doit être détruite, tout comme le Taj Mahal, le London Bridge…


Autre lieu commun, qui peut paraître assez déstabilisant, les références bibliques : l’arche de Noé (2012 et ses vaisseaux dans lesquels embarquent les chefs d'Etat des pays développés, des milliardaires et des personnes sélectionnés pour leur code génétique), la fuite de Loth de Sodome et Gomorrhe (Deep Impact) , les trompettes de Jéricho, les cavaliers de l’apocalypse…
Cela participe pleinement à la moralisation de l’humanité : croire en Dieu, croire en l’Homme, et espérer un miracle. Cette morale gentiment réac et conservatrice est parfaitement intégrée dans les codes américains du genre. On ne met pas le monde en péril sans le sauver pour une bonne raison. Même Le Fils de l’Homme et Je suis une Légende contiennent leur petite morale : Will Smith trouve la solution et retrouve les survivants à la catastrophe, et la jeune fille enceinte du Fils de l’Homme rejoint le bateau jusque là décrit comme une légende moderne. Le switch est alors payé sur le dos de la morale et non des éléments dramaturgiques solidement installés dans la structure narrative.

Le film catastrophe, tendance fin du monde apocalyptique, est avant tout un produit de divertissement où l'enjeu est plus financier qu'artistique. C'est la politique du pur entertainment à l'américaine. La dramaturgie est appliquée à la truelle par des scénaristes en quête d'efficacité et d'universalité. Tout cela au prix de quelques approximations et compromis avec la morale dramaturgique, pour peu qu'il y en ait une.

 

(1) I'm a Legend est le remake d'un film de 1971, Le Survivant (The Omega Man), avec Charlton Heston dans le rôle-titre.


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