Marco Bellocchio, scénariste et réalisateur engagé, signe ici une œuvre magistrale, bouleversante et tragique. Vincere, en compétition officielle lors du dernier Festival de Cannes, retrace un événement inconnu dans l’histoire italienne, dont l’impact prend aujourd’hui comme un visage de justice. En salles le 25 novembre
Vincere est un mélodrame politique, coécrit avec Daniela Ceseli (Buongiorno, Notte), qui dresse avec brio le portrait d’Ida Irène Dalser, femme d'une volonté et d'une force hors du commun, dans l'Italie du XXème, et brillamment interprétée par la détonante Giovanna Mezzogiorno. Ce focus historique, inspiré d'un documentaire* et de livres**, révèle l'histoire de sa relation amoureuse secrète avec Mussolini, dont elle a eu un fils, Benito Albino, tous deux incarné par Filippo Timi.
Un récit qui décrit progressivement le combat d’Ida jusqu’à sa limite humaine, dont les images arrivent de plein fouet dans une temporalité non linéaire. Toutefois, Bellocchio parvient à donner de manière elliptique une réalité cohérente et efficace, en établissant des modes d’interaction entre les personnages.
Dès le début du film, les intentions de Bellocchio se portent avec insistance sur le regard de chaque personnage. Dans la scène d’ouverture, la caméra s’attarde sur des visages en gros plans qui marquent au fer rouge les deux personnalités : Ida, totalement subjuguée et fascinée par ce jeune syndicaliste socialiste, et Mussolini, avec son regard révolté, dur et déterminé qui frôle déjà la folie.
Vincere se place sous l’angle psychologique d’Ida, une femme émancipée issue de bonne famille, qui dirige son propre salon d’esthétique, rare à cette époque. Au delà de cette représentation sociale, à l’opposé de l’idée de la bonne épouse fasciste (scène du tête à tête avec le psychiatre), c’est avant tout une femme amoureuse, passionnée, intelligente et naïve, endurante, lucide et prête à tout. Son amour pour Mussolini est absolu alors qu’il n’est encore personne.
Dans son traitement, Bellocchio reste toujours à la frontière du réalisme sans jamais faire dériver son personnage principal vers la folie ou vers une quelconque figure de martyr. Il réalise ainsi un véritable tour de force. Le va-et-vient permanent d’images, rapide et soutenu, rythmé par les envolées d'opéra lyriques du compositeur fidèle au cinéaste, Carlo Crivelli, déplace constamment les perceptions du spectateur. Bellocchio balade sa caméra tout au long du film sous l'angle d'observation d'Ida dans un décor froid et sombre. En révélant l’existence de l’épouse officielle, Rachele Guidi, élément déclencheur coup de poing, le cinéaste fait sauter les verrous un par un pour permettre au personnage principal et aux spectateurs de prendre connaissance simultanément de cette relation parallèle. Par ce biais, il renforce l’empathie et relance la machine en créant constamment des fossés narratifs, au travers de toutes les tentatives d’Ida pour revendiquer ses droits et ceux de son fils.
La montée en puissance entre la passion partagée, la découverte de la vie parallèle et la prise de pouvoir de Mussolini, montre pourquoi et comment cette femme est entrée en résistance. Son obsession pour lui l’entraîne vers un point de non retour : le refus de tout compromis, qui la conduit à sa perte. Nous sommes ici clairement dans l'ironie négative. Bellocchio expose comment au cours de son ascension, de Mussolini au Duce, ce manipulateur cynique a trahi les idéaux du début et les valeurs de la famille qu’il avait fondée. D’abord en résidence surveillée, Ida est ensuite internée et tous les documents attestant officiellement d’un lien entre elle et le Duce sont alors détruits ou presque.
En terme de dramaturgie, Bellocchio prend le parti audacieux de faire disparaître l’acteur de l’écran pour laisser place aux images d’archives afin de formaliser sa transformation de Mussolini en Duce. Il nous plonge ainsi dans l’espace où la fiction rejoint la réalité. Il n’y a plus de face à face. Les actualités sur grand écran deviennent le seul moyen pour Ida d’avoir de ses nouvelles. Bellocchio projette sa vision du cinéma en lui rendant toute sa force. Avec son arrivée au début du XXème et la participation active du public, Mussolini découvre le pouvoir de l'image, qu'il utilise dès son accession au pouvoir. Au travers de ces images d’archives, le cinéaste révèle l’irréversibilité de la situation ; le spectateur prend ainsi conscience de l’inaccessibilité de Mussolini et de sa dépersonnalisation.
Par ailleurs, Bellocchio met également en exergue l’essence même du potentiel cinématographique via un extrait de The Kid de Charlie Chaplin, rythmé par les musiques au piano. Par ce parallèle, qui évoque du point de vue d’Ida la séparation avec son fils, le cinéaste installe à nouveau le spectateur entre réalité et imaginaire.
Extrait d’un passage d’une des lettres retrouvées d’Ida, adressée à Mussolini, qui souligne toute sa clairvoyance : « (…) Tu as souffert, je sais, tu as pleuré, mais à chaque fois tu te raccroches à de nouvelles machinations diaboliques (…), et qui sait si un jour tu ne finiras pas plus en lambeaux que tes victimes. Que le ciel te sauve de cet infâme marché qui a fait de nous deux innocents (…). Ah ! Mourir sans pouvoir à nouveau serrer mon fils dans mes bras ! (…) Va donc, Duce ! Tu n’es qu’un misérable ! ».
*Il segreto di Mussolini de Fabrizio Laurenti et Gianfranco Norelli
**La moglie di Mussolini de Marco Zeni et Il Figlio segreto del Duce d’Alfredo Pieroni
Vincere de Marco Bellocchio - Sur les écrans le 25 novembre