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FLASH-BACK - Quand Jeanne Moreau critiquait les scénaristes...
Nouvelle rubrique, FLASH-BACK se propose de parcourir les anciens numéros de La Gazette des Scénaristes et d’en extraire les bonnes feuilles. Ici, nous sommes en 1998… mais nous pourrions aussi bien être aujourd’hui. Jeanne Moreau s’est fendue d’une déclaration fracassante : « Si les ébénistes construisaient des chaises comme les scénaristes français charpentent leurs scénarios, tout le monde se casserait la figure. » La toute jeune Union des Scénaristes, premier syndicat du genre, un an et demi d’existence et 80 adhérents, répond à la comédienne dans un billet d’humeur acerbe. L’article est collectif, donc anonyme. Et c’est tant mieux. Car chacun d’entre nous peut s’en approprier les mots aujourd’hui.
Il y a onze ans, donc, on parlait déjà et encore de la crise du scénario. Ou plutôt, on imputait déjà et encore la crise d’audience aux soi-disant carences des scénaristes.
C’était Jeanne Moreau hier, comme c’est Josée Dayan aujourd’hui qui se répand sur les ondes en fustigeant l’incompétence, le non professionnalisme, le ronron des auteurs de télévision ; elle-même va d’ailleurs faire ses courses auprès d’autres plumes qu’elle jugera plus adaptées et que nous trouverons moins expertes, celles d’auteurs à succès comme Philippe Besson (Mourir d’Aimer), Emmanuel Carrère (les adaptations de Fred Vargas) ou le dramaturge Florian Zeller (Un Château en Suède).
C’était Jeanne Moreau hier comme c’est Gérard Lanvin aujourd’hui qui peste contre un cinéma mal écrit, contre des dialogues qu’il doit reprendre lui-même car heureusement, dans ce monde parfait du cinéma, le talent a privilégié les acteurs français ; non contents de savoir jouer la comédie, ils savent aussi, mieux que leurs auteurs, jouer du verbe et de la syntaxe.
C’était Jeanne Moreau hier et ce sont tant d’autres qui nous révèlent régulièrement qu’ils ont identifié la source de tous les maux, l’auteur, le scénariste, ce mauvais sujet qui fait si mal son travail.

Un billet d’humeur comme celui-ci a-t-il, onze ans après, porté ses fruits ?
Dans son poème L’Orgue de Barbarie, Jacques Prévert racontait l’histoire de musiciens qui passaient tant de temps à gloser que l’on n’entendait plus la musique. Ceux qui rabâchent encore cette antienne de l’incompétence des scénaristes me font penser à ces musiciens.
L’article qui suit fut écrit par des scénaristes joueurs d’orgue de barbarie. Ils choisirent un jour de devenir tontons flingueurs. Ils s’unirent pour que cesse le vacarme et qu’enfin, l’on puisse s’entendre écrire.
Je veux croire qu’aujourd’hui, certains écoutent notre musique, et qu’ils reconnaissent parfois en nous les auteurs d’une belle partition. Pas plus tard que cette semaine, par exemple, à l’antenne d’Europe 1, le féroce critique Frédéric Bonnaud louait l’écriture de la série Pigalle, la Nuit et insistait pour que l’on retienne les noms des scénaristes, Hervé Hadmar et Marc Herpoux.

Il y a quelques mois, le comédien Pierre Mondy me disait : « Il ne faut pas croire, Claude, les gens nous regardent, nous, les comédiens, c’est à nous qu’ils demandent des autographes, mais sans vous, les scénaristes, nous n’existons pas, nous ne sommes rien ». Entendre ces mots de la bouche du Père Mondy fait oublier les âneries proférées jadis par la tante Jeanne.
Cet article a été publié dans La Gazette des Scénaristes #6, en février 1998
Chère Madame,
A plusieurs reprises, depuis plusieurs années, vous prenez un certain plaisir obsessionnel à déclarer en public : « Si les ébénistes construisaient des chaises comme les scénaristes français charpentent leurs scénarios, tout le monde se casserait la figure. »
La réplique est excellente, voire digne de nos meilleurs dialoguistes. Toutefois, l’immense généralisation qu’elle exprime la prive de toute signification concrète.
Sincèrement, Dame Jeanne, que penseriez-vous d’un scénariste français – jouissant, comme vous, d’une notoriété amplement méritée – affirmant en public : « Si les banquiers jouaient en bourse comme jouent les acteurs(trices) français, le pays serait à genoux. »
Ne trouveriez-vous pas que cette assertion serait aussi infondée qu’anticonfraternelle ?

Anticonfraternelle car lorsque louis Malle et Louise de Vilmorin vous ont écrit Les Amants, ils étaient en quelque sorte vos confrères et plus si affinités…
Lorsque vous avez triomphé avec Jules et Jim, saviez-vous que François Truffaut et Jean Gruault étaient non seulement auteurs, scénaristes, mais aussi français ?
Votre profession de comédienne française, à l’instar de celle de scénariste français, offre une gamme de talents dont le spectre s’étend de génial à nullissime. Il se dit au demeurant qu’il existe même des ébénistes gratifiés de deux mains gauches.
Et puis, un point nous tarabuste, belle et incontournable Jeanne : vous affirmez sans vergogne, que les scénaristes français sont nuls. Soyez assez aimable pour nous indiquer le pays de cocagne dans lequel acteurs, réalisateurs et scénaristes scintillent sur le chemin lumineux de vos rêves passés.
Vous l’avez compris, votre généralité nous attriste, c’est un peu comme si l’immense Barbara, avant de commettre l’indélicatesse de nous quitter, avait déclaré qu’il n’y aurait plus de chanson française.
Le métier de scénariste est aujourd’hui si dur, si barré, si exploité et manipulé par les marchands de pellicules, les fabricants de produits lyophilisés qu’il n’a pas besoin d’un missile supplémentaire expédié par un leader d’opinion de votre qualité.
Vous connaissez trop les difficultés que rencontre notre métier pour faire accepter des histoires et personnages originaux en lieu et place de ceux que nous imposent les oukases conjugués des producteurs, responsables de chaînes et marchands de lessive.
Sans parler des acteurs(trices) vedettes qui ne savent pas toujours lire (un scénario a fortiori) et sont suffisamment convaincus et obsédés par la valorisation de leur image sur-égotisée pour « s’exprimer » au détriment de l’équilibre d’une histoire, de la cohérence ou de la profondeur d’un personnage.
Le cachet exorbitant et scandaleux qui leur est dévolu grignote, en outre, sur tous les autres postes, celui de scénariste ne représentant même pas 1% du budget total d’un film en France.
Vous auriez pu dire, ô Jeanne, bien des vérités en somme… par exemple que lorsqu’un film est réussi (s’entend : qu’il a du succès), les professionnels de la profession exclament volontiers leur gratitude béate pour le réalisateur et les acteurs. Mais, lorsque par malheur, l’affaire ne fonctionne pas, le scénariste est visé en première ligne. Le souillon sera alors jeté avec l’eau du bain dans la cabine d’ascenseur qui le mènera à son échafaud.

Chaque année, il y a environ 120 films de cinéma produits en France. On ne peut pourtant citer qu’une dizaine de scénaristes-ébénistes écrivant régulièrement pour le 7ème art… Et encore n’écrivent-ils pas tous un scénario par an. Alors, qui écrit la centaine de scénarios restants ?!
Des réalisateurs, des écrivains, des acteurs, des producteurs, des journalistes, le fils de la concierge du producteur , l’ex-commissaire de police de votre quartier, des humoristes vaguement dialoguistes, un philosophe à chemise blanche, des employés de chaîne cryptée… bref, l’ensemble des pages jaunes de l’annuaire…
Vous devriez le savoir, vous qui avez présidé la Commission d’Avance sur recettes du C.N.C. : aujourd’hui, en France, un scénariste n’est pas autorisé à présenter un projet sur son propre nom, sans l’appui d’un réalisateur. Autrement dit, le scénariste serait ce petit enfant qu’il convient de prendre par la main avant de le lancer dans le grand bain.
La chaise sur laquelle vous aimeriez vous asseoir, Divine Jeanne, c’est celle du cinéma français qui qui s’assoit depuis trop longtemps sur ses scénaristes. Ne vous étonnez donc pas s’ils s’effondrent sous le séant de tant de mépris.
De nombreux prix vous ont été décernés au cours d’une carrière jalonnée de personnages, de mots et de situations si joliment construits par des scénaristes à béret. Permettez-nous d’y ajouter, au nom de l’Union des Scénaristes, celui de la Camaraderie.
Recevez, madame la Diva, l’assurance que les scénaristes français vous ont enfin écoutée : notre atelier de menuiserie est dorénavant fortifié d’une batterie de mitrailleuses. Le calibre reste certes artisanal mais vos nouveaux camarades ébénistes sont prêts à faire un usage constructif de ces armes… en toute amitié et pour le bien de tous.
Union des Scénaristes
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