écrit le 28/11/2009 à 09:00
par Bernard Besserglik

CHANNEL 4 - La Red Riding Trilogie ? De l'English glauque. A voir absolument !

La série policière britannique de l'année est actuellement à l'affiche du Reflet Médicis au quartier latin. Série? Mini-série? Trilogie? Triptyque? Foin des définitions.Les trois téléfilms : 1974,1980 et 1983 ont été diffusés en mars dernier par Channel Four Television. Si vous en avez le courage, il est recommandé de voir les trois d'affilée.

Admettons le terme "mini-série". Il s'agit en fait d'un trio d'intrigues distinctes avec quelques personnages récurrents et à chaque fois un nouveau protagoniste principal. Cet enchevêtrement de personnages et d'intrigues constitue un genre, ou plutôt un mélange de genres, dont les britanniques ont le secret et qu'on n'a jamais vu, ou à peine, à la télévision française.


Et n'admettons pas le terme "policier." Car même s'il s'agit de flics, de meurtres et d'enquêtes, l'ambition de cette fiction dépasse de loin le cadre du polar classique, visant plutôt le portrait d'une société rongée par un mal, sinon le Mal, dans son essence même.
D'abord une explication de texte : un "riding" est un district du Yorkshire, dans le nord de l'Angleterre. Le comté en compte trois, dont le West Riding, longtemps un centre névralgique de l'industrie lourde et haut-lieu de la culture ouvrière, donc politiquement rouge. Mais le titre fait irrésistiblement penser au "little red riding-hood," c'est-à-dire au Petit Chaperon Rouge, et le champ d'action de ces téléfilms est un paysage digne des frères Grimm, traversé de loups, d'oiseaux de proie et d'autres prédateurs voraces, tous bipèdes.


Un tueur en série sème la terreur dans la région. Depuis 1975 l'Eventreur du Yorkshire est à l'oeuvre. Mais le ver était dans le fruit. Dès 1974, quand l'action commence, deux fillettes ont déjà été retrouvées mortes. Que fait la police? La hiérarchie de la West Yorkshire Constabulary s'acoquine avec un richissime homme d'affaires pour former une espèce de confrérie du crime. Les personnages récurrents, c'est eux - les piliers d'un système de corruption généralisée. Les assassinats de jeunes filles se succèdent. La trouvaille dramaturgique de David Peace, l'auteur des quatre romans dont ces téléfilms sont tirés, a été d'imaginer ces meurtres en parallèle, attribués à l'Eventreur mais en réalité commis par des tiers, à l'indifférence de la police qui, aidée par des avocats véreux, se contente d'épingler des "coupables" de circonstance.


Le monde de la trilogie fait penser à celui du peintre Francis Bacon avec, au centre, l'homme déchu, nu, toutes tripes dehors. Ce n'est sans doute pas par hasard que le sous-sol du commissariat où se déroulent les interrogatoires, avec un sadisme décomplexé, est surnommé "le Ventre."


Ciel bas et gris, effets d'ombre et de lumière, gros plans ténébreux, musique insistante au lyrisme sombre : c'est du glauque de chez glauque. De rédemption, point. Les habitants de cette triste tropique, les gens du peuple, sont impuissants, passifs, abrutis, parfois débiles. Le protagoniste du premier téléfilm, un jeune journaliste, après une tentative de justice individuelle, se tue, ou plutôt se suicide, en voiture. Le protagoniste du second, un flic honnête mais adultère, est abattu par ses collègues. Seul survivant de ce jeu de massacre, un jeune schizophrène témoin des crimes policiers, lui-même victime d'abus sexuels, qui n'a d'autre recours que de quitter la région. En somme, du Ken Loach revu et corrigé par Dostoïevski. D'ailleurs l'un des personnages, handicapé mental victime de l'injustice policière, est nommé Mychkine, en référence à "L'Idiot" de l'auteur russe.


Ici et là les ficelles de cette tragédie du monde moderne sont visibles. On peut reprocher à l'auteur un symbolisme parfois lourd, un acharnement à ôter tout espoir de transcendance. Mais la conviction l'emporte, aidée en cela par une distribution de qualité. Le scénario de Tony Grisoni a été porté à l'écran par trois réalisateurs de cinéma, Julian Jerrold (1974), James Marsh (1980) et Anand Tucker (1983), chacun filmant sur un support différent : 35 mm pour le premier, 16 mm pour le second et en numérique pour le troisième. Un quatrième téléfilm, adaptation du tome "1977" de la tétralogie de Peace, avait été envisagé mais a été abandonné faute de moyens financiers.


Les spectateurs marchent-ils pour ce genre de vision hautement personnelle, noire à souhait? Côté audience, on peut parler d'un demi-succès. Diffusés trois jeudis de suite sur une chaîne à vocation minoritaire, les trois téléfilms ont recueilli, selon Channel Four, 3.3 millions de spectateurs en moyenne, catch-up et VoD compris. Selon le BARB, la Médiamétrie britannique, le dernier des trois n'en a accueilli que 1.7 million le soir de la diffusion. En revanche, le succès d'estime est sans équivoque. Red Riding a reçu la TV Dagger, attribuée par la Crime Writers Association pour la meilleure série policière de l'année. Les droits de remake ont été acheté par Columbia Pictures, avec Ridley Scott pressenti pour la réalisation.

The Red Riding Trilogy, 1974 (102 mins), 1980 (93 mins) et 1983 (100 mins), écrit par Tony Grisoni et réalisé par Julian Jerrold, James Marsh et Anand Tucker, avec Andrew Garfield, David Morrissey, Sean Bean, Warren Clarke, Jim Carter, Ron Cook, Rebecca Hall, Paddy Considine, Lesley Sharp, Mark Addy, Peter Mullan. Produit par Revolution Films et Channel 4 Films pour Channel Four Television. Un DVD de la trilogie est en vente sans STF.

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