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LES CHANTS D'ELIE-G. - Petites morts et renaissances
« La procrastination ne produit rien, ne sert à rien, c'est un frottement infini, un pur boulet ! »
C’est par ces mots que l’on pourrait tenter de bousculer les scénaristes – et les auteurs en général -, lorsque ceux-ci prennent un temps fou, non pas à travailler, mais à glander avant de se mettre au travail. Or, la procrastination a une véritable fonction : elle est destinée à nous rendre meilleurs. Démonstration.
Nous caressons tous le fantasme d’être un Super-auteur à la rigueur d’acier, levé à 7, habillé-pomponné à 8 et devant notre traitement de texte de 9 à 12, puis de 14 à 18. Laborieux, sans état d’âme quant au mouvement calendaire, la joie au ventre et rendant toujours nos copies (forcément merveilleuses) à temps.
Or, ceci ne concerne que dix pour cent des auteurs, moins, peut-être, d'après un sondage que j'ai fait moi-même en pesant le pour et le contre avec mes mimines à moi.
À la vérité, la plupart d’entre-nous sommes des urgentistes, souvent très largement en retard – mais jamais trop tard. Il nous est arrivé d’inventer des excuses hallucinantes pour justifier nos manquements. Nous avons perdu une vingtaine de grand-mères. Et nous ne comptons plus les bogues informatiques qui tombent toujours au mauvais moment, ah c’est trop con.
Si toute la question est de rendre un travail à temps - et on sous-estime trop souvent l'incroyable élasticité des calendriers -, elle se situe surtout sur le fait de rendre un "bon travail".
Rendre "un bon travail" signifie, pour l'ensemble d'entre tous les urgentistes (et donc, procrastinateurs), la reconnaissance de ses pairs ("pères", bonjour à Lacan !) et au-delà, l'assurance de pouvoir continuer : un bon scénario, c'est l'assurance qu'on va nous en commander un autre ; qu’on va nous aimer ; qu’on va enfin être reconnus pour notre vraie valeur ; qu’on va mettre un pied dans l’Histoire du Septième Art ; qu’on va enfin pouvoir draguer comme des malades ; etc…
Or, rendre "un bon travail", lorsqu'on est un tantinet consciencieux, pas cynique et perclus d'envie de reconnaissance - moteur indispensable, ça et la culpabilité, on n'a pas trouvé mieux pour faire tourner la planète dans nos contrées judéo-chrétiennes - implique la peur de ne pas être à la hauteur, ne serait-ce qu'à ses propres yeux.
Relisez cette phrase, elle est un peu compliquée, je la corrigerai demain.
Bref, seconde Théorie Foireuse : plus l’enjeu est fort, plus la procrastination est intense...
Qui dit "enjeu", dit "peur" d'icelui. Or, la peur a ceci de remarquable qu'elle est à la fois un formidable moteur et une puissante inhibitrice. Du coup : résistances, et donc, freinage des deux pieds. Et pétage de plombs puisque conflit interne ("il faut mais je ne peux pas").
Pas la peine d’aller chercher plus loin : il est évident que nous recherchons, plus ou moins inconsciemment, par cet état maëlstromique qui ferait passer la cocaïne pour du pipi de marcassin, une transe qui nous permettrait, à chaque fois, de nous dépasser.
D'où la recherche désespérée de cet état second, qui nous facilitera le travail et nous rendra plus "efficaces".
Ah. L'efficacité. L'argument massue de tout bon procrastinateur. Mais, au fond, cette justification est très arf-arf : elle est dictée uniquement par notre culpabilité car ne rien faire, c'est mal.
Si l'efficacité est le but avoué, elle n’est qu’une conséquence. La vérité est ailleurs, agent Squeuli : cette transe a pour unique but de nous déconnecter du réel, ainsi, de nos peurs afin de nous rendre la tâche possible.
Hors la position semi-masochiste de finalement ne jamais jouir pleinement de sa procrastination, hors cette position qui pourrait être une des bonnes raisons de toujours reporter à demain, la procrastination contribue à la construction intérieure de l'auteur du "bon-travail-à-rendre" que nous sommes.
Bien que nous cachons tous honteusement dans l’ombre grasse nos flemmes intimes, nous répétons tous, dans nos grands moments de solitude, le même synopsis, la même histoire, le même comportement.
En voici la preuve : j'ai trouvé, lors de fouilles archéologiques (dans un iMac de l’année dernière), le journal de bord d’un scénariste très très connu. La bienséance m'interdit de vous citer son nom. Je me suis borné à rajouter en italique l’endroit où devrait en être le travail, et en gras, le cheminement psychologique de l’auteur (très très connu).
Frères et sœurs procrastinateurs, vous allez vous sentir moins seuls :
1 - Commande du travail à rendre (J-90 jours)
Joie, gloria, allélouïas. Plein d'idées, pêche de folie, désir de révolution, renaissance (car des doutes s'envolent).
Je vais me poser un peu histoire de commencer à débroussailler tout ça.
2 - Réflexion préliminaires (J-80)
Boarf. J'ai le temps pour ça. Je vais plutôt aller à la crémaillère de Denis et Germain. Oui, je sais, j'ai toute la journée pour m'y mettre, mais bon, si je commence à bosser maintenant, je vais être interrompu, j'ai pas envie d'être interrompu, tant pis, tant pis.
3 - Prises de notes (J-67)
10h34 : Waow, cool, ça, ils m'ont renouvelé mon accès la la BNF. Je vais pouvoir trouver plein de docs.
11h20 : Je prends un café, il fait encore beau, la terrasse est belle.
18h30 : Penser à revenir plus tôt. Ça ferme super tôt, la BNF.
4 - Organisation du travail (J-40)
Alors, bon.
Avant tout, il faut que je fasse le ménage à fond. Impossible de bosser dans ce foutoir.
5 - Choix des outils de travail (J-39 )
Trop cool de faire le ménage à fond. Je viens de retrouver une caisse pleine de vieilles photos et une malle trois mètres cube de vieux courriers.
Il faut absolument que je relise tout ça.
6 - Début de l'écriture (J-15)
"Allô ? Ah, c'est toi, Max ? Oui, bien sûr, j'ai commencé ! Ecoute, j'en suis à la séquence 78, c'est une tuerie, tu vas a-do-rer !"
(Raccrochage.)
Putain, merde, comment on fait une feuille de style sous Word, déjà ?
7 - Consolidation des acquis (J-8)
"Allô, Max ? Ecoute, je vais être un peu en retard, on me propose d'animer un stage en Haïti, ça me prendra la semaine, mais je trouve ça passionnant, je voudrais pas louper ça, tu comprends, c'est un pays qui a soif de culture, et surtout, il doit absolument exporter son cinéma rapport aux ennuis qu'ils ont et... Allô ? Allô ?!..."
8 - Fin de l'écriture de la structure (J-1 [+8 : "stage en Haïti"])
Putain, trop triste le dernier épisode de Six Feet Under.
Je supporte pas.
Je me refais la série depuis le début, tiens.
9 - Début de l'écriture de la continuité dialoguée (J-5)
Je devrais peut-être me changer. Huit jours dans le même peignoir, ça commence à faire.
10 - Fin de l'écriture de l'acte 1 (J-1)
Bon, cette fois-ci, je débranche le téléphone.
Et le répondeur.
11 - Relecture de l'acte 1 et début de l'écriture de l'acte 2 (J+5)
Tous des cons, de toutes façons.
Et puis, sans déconner, vu ce qu'ils me paient, je vois pas pourquoi je me casserais le cul ! Quel con, ce Max, en plus, il produit que de la merde !
Je vais téléphoner à Marjo, je vais dire du mal de tout le monde, j'aime bien.
Et pis, tiens, je vais faire chier les admins de Facebook©™®, je n’arrive plus à me connecter, c’est eux, c’est de leur faute, il m’aiment pas, il veulent écarter les intellectuels, c’est des minables.
12 - Ecriture de l'acte 2 (J+10)
"Allô, c'est Corinne. Petit message parce que Max est inquiet, on attend de tes nouvelles, il avait rendez-vous avec la chaîne aujourd'hui avec ton script. Rappelle-nous vite, salut."
(Raccrochage.)
Je suis une merde.
13 - Fin de l'écriture de l'acte 2 (J+15)
"Allô, Corinne ? Non, c'est pas grave, s'il est pas là passe lui le message. Voilà : ma mère est morte. Mais vous inquiétez pas, je vais me reprendre et bientôt finir. Mais tu comprends... Merci... Oui, merci... Non, non, ça ira... Bises, oui."
(Raccrochage.)
Je suis une sous-merde.
14 - Ré-écriture de l'acte 2 (J+22 [-8 "Obsèques"])
C'est curieux, le riz, ça moisi vachement plus vite que le Canigou qui, lui, sèche.
NB : penser aussi à retirer le linge de la machine à laver.
15 - Ecriture de l'acte 3 (J +30)
La corde ou une balle ? Pas le feu ni la noyade, ça, c'est sûr.
Je vais regarder sur le net.
Tiens, je vais télécharger 745 Go de musique, en même temps, j'ai plus rien à me mettre.
16 - Ré-écriture de l'acte 3 (A ce stade, l’auteur (très très connu) ne vit plus sur le même calendrier que les Terriens. Rien n'est grave.)
J’avais jamais regardé la chaise verte de la cuisine. Elle est super belle, en fait. Surtout vue d'en dessous. On regarde jamais assez les choses insignifiantes.
Trop fort.
Je vais sucer un pied voir quel goût ça a.
17 – Relecture du tout. (J-754 766)
Ok.
D’abord, arrêter de me masturber douze fois par jour.
Résilier mon abonnement à www.q_bit.com.
Je suis pitoyable.
18 – Corrections (88 AV-JC)
Je suis pitoyable.
19 – Corrections, mise en page finale (J-1 nanoseconde)
Rien à foutre.
Je m’autorise une bonne nuit, je mets le réveil à 7:00 et DEMAIN, je m’y mets !
Rien à foutre si ce que je rendrais est merdique. Rien à foutre même pas si c'est français ce que j'écris.
Que ce soit clair : J’EMMERDE L’UNIVERS !
Allez, réveil à 9:30.
20 – Livraison par mail (J-2 années-lumière)
Debout à 18 heures.
Ça fait sept heures trente que je snooze.
M’en fous, j’ai récupéré.
Ça fait jamais qu'une nuit de 27 heures.
J'en avais besoin.
Fuck.
21 – Congé bien mérité, attente de l’avis du producteur (Max) (J-1 semaine)
« Allô ? Caroline ?… Pardon, oui : Corinne... Ouais, c’est moi. Ecoute, j’ai eu un bug technique, je me suis enfoncé dans une fausse bonne idée, c’est de la faute de Max, je ne m’en suis rendu compte qu’à l’acte trois, j’ai été obligé de tout reprendre. Ouais ben, crois-moi, le plus emmerdé dans l’affaire, c’est moi, hein, j’ai pas DU TOUT envie de rire, je te ferais dire ! Ouais, je te rends ça dans une semaine. Non, non, pas la peine de me le passer, tout va bien… Dis-lui que je fais CE QUE JE PEUX, hein ?! Ah oui, dis-lui aussi que comme ça me fait le double de boulot, je VEUX une rallonge de 15%, et encore, je suis gentil. »
(Quasi-raccrochage au nez.)
L’envol de la colombe
Le reste des archives est illisible (les morsures du temps). Mais à ce stade, l’auteur que vous êtes a totalisé 43 heures de travail intensif sans dormir. Vous vous êtes explosé les oreilles avec votre iPod™©®, mais vous avez enfin – et bien – entamé votre script.
Vous avez passé la peur, parce que passés les doutes, passée la porte basse.
Vous avez le désir impérieux de vous racheter à vos propres yeux, et aussi aux yeux de votre bonne maman qui croit très sincèrement que vous travaillez honnêtement. Et puis surtout, le plaisir, intense, fabuleux, affamé, boulimique qui ne vous lâche plus jusqu’au mot « FIN ». Là, pour rien au monde, cher procrastinateur, vous ne voudriez faire autre chose que ce que vous faites. Et naturellement, comme tout bon urgentiste que vous êtes, vous vous dépasserez.
Ensuite, viendra le jour de la Libération Suprême – qui n’est pas le moment où vous livrerez votre travail, mais celui où Max vous donnera son avis (il sera content).
Enfin, vous prendrez un plaisir incommensurable à nettoyer votre bureau pour effacer toute trace de la sanglante guerre intestine qui s’est déroulée sous vos yeux, malgré vous ; vous laisserez longtemps les fenêtres ouvertes. Puis vous reprendrez le cours de votre vie normale.
Jusqu’à la prochaine fois.
A dans quinze jours et surtout, faites ça bien qu’on soit pas embêtés...
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