Un thème dépoussiéré
Tetro est avant tout une histoire de famille, celle de deux frères. L’un s’est exilé à Buenos Aires pour écrire et a coupé les ponts avec ses racines américaines : Angie (Vincent Gallo) natif de New York s’est réinventé en Tetro, écrivain torturé. L’autre frère, Bennie (Alden Ehrenreich), vient d’avoir dix-huit ans et est barman sur un bateau de croisière. Il profite d’une escale à Buenos Aires pour rendre visite à son frère, qu’il n’a pas vu depuis des années. Seulement, si Tetro a choisi de rompre avec sa famille, c’est qu’il a ses raisons. Et Bennie l’apprend à ses dépens, notamment lorsqu’il découvre le manuscrit de son frère, véritable pamphlet dénonçant les dysfonctionnements d’une famille qui cache pas mal de cadavres dans son placard.
Le pitch peut paraître banal. Le sujet du film, une rivalité entre frère, est vieux comme le monde (comme le souligne Tetro lui-même lorsqu’il mentionne le sujet de son manuscrit). Pourtant, le résultat est à la fois moderne, stimulant et captivant. Coppola réussit à transcender une histoire vue et revue, en en faisant un film puissant et hypnotique. Une preuve qu’avant d’avoir une idée, il faut posséder assez de ressources pour trouver l’art et la bonne manière de la développer.
Le noir et blanc
Tetro est filmé principalement en noir et blanc, pour souligner le fait que cette histoire est un fantasme, un rêve éveillé imaginé par le cinéaste pour se démarquer des inflexions personnelles de son projet. Il a souvent été fait mention du caractère autobiographique de cette histoire pour Coppola (le réalisateur a lui-même subi la séparation d’avec son frère aîné lorsqu’il avait quatorze ans).
En refusant le réalisme (Buenos Aires est privée des tons jaunâtres qu’on lui prête d’habitude), le cinéaste peut se concentrer non sur sa propre expérience, mais sur les accents universels de l’histoire, qui trouveront en chaque spectateur une résonance sensible.
Seuls certains passages, dont des flashbacks disséminés tout au long du récit, sont filmés en couleur. Ces scènes font état des événements du passé de Tetro, et le contraste entre le noir et blanc et la couleur accentue le caractère cruel de la relation entre Tetro et le reste de sa famille (son père notamment), et justifie l’attitude déroutante du personnage dans le présent. Si Tetro est si troublé par l’irruption de son frère dans sa vie, c’est parce qu’il est meurtri par un secret de famille et par des liens fraternels teintés de sang, comme le rappelle l’irruption de la couleur dans ces flashbacks aux accents pourpres et orangés.
Une construction classique ?
Malgré cette construction faite de retours en arrière, la structure du scénario reste assez classique avec trois actes bien distincts. Elle n’en est pas moins efficace et il est plaisant pour le spectateur de voir cette structure parfois détournée par des chorégraphies de danse, qui sont des incursions oniriques rendant compte visuellement de l’état d’esprit des personnages.
Le bémol de la construction du scénario se situe principalement à la fin. En effet, le troisième acte est trop morcelé et pâtit d’une révélation finale qui aurait eu besoin d’une séquence longue et forte, dans la lignée de celle de Secrets et Mensonges de Mike Leigh. Même si les dernières images sont empreintes d’émotion, on reste un peu sur notre faim, déçu de ne pas avoir fait l’expérience de l’intensité dramatique que le reste du film annonçait.
Inspiration argentine
À l’instar de son collègue Woody Allen, qui avait trouvé une seconde jeunesse en tournant des films en Europe, Coppola semble se fondre parfaitement dans son cadre argentin. Comme son personnage principal, il choisit de prendre racine à l’étranger pour nourrir sa créativité. Heureusement, il ne fait pas l’erreur de vouloir rendre compte d’un certain réalisme social, qui aurait pu être lourd et hors-sujet. Comme dans Vicky Cristina Barcelona de Woody Allen, qui se révélait être un hommage aux comédies américaines des années 50, Tetro utilise son décor comme s’il s’agissait d’un stimulant pour la rétine et les sens. Dans le film, Buenos Aires est une version fantasmée, symbole de l’imagination du réalisateur. La capitale argentine est le canal narratif parfait pour une histoire comme Tetro : c’est une ville vive, passionnée et culturelle, à l’image du personnage principal. C’est aussi un cadre parfait pour Coppola, soucieux de retrouver l’énergie créatrice de ses débuts.
Le choix des acteurs est aussi très réussi. Le réalisateur pioche dans la jeune garde du cinéma indépendant américain, en choisissant Vincent Gallo, qui interprète le sulfureux Tetro à merveille. Le jeune inconnu Alden Ehrenreich livre aussi une performance impressionnante et réussit le tour de force de traduire l’ambiguïté tout en préservant un jeu subtil. Du côté des acteurs hispanophones, Maribel Verdu (déjà appréciée dans Y tu Mama También) contrebalance habilement cette histoire très masculine, en y apportant une sensibilité féminine authentique. Enfin, on peut saluer la présence de l’énigmatique Carmen Maura, clin d’œil à l’outrance des films de Pedro Almodovar, vers laquelle Tetro lorgne par moments.

Tetro est donc une expérience rare dans le cinéma actuel. Il s’agit d’un film qui trouve une cohérence artistique et narrative, en s’affranchissant des codes actuels. C’est un film sensuel et sensé, signé par un cinéaste accompli et inspiré par une Argentine libérée et énergique, loin du conformisme insidieux et étouffant du cinéma commercial. C’est un moment privilégié, passé avec un créateur dont on espère avoir des nouvelles très vite.
Découvrez
ici la bande annonce.
Tetro
Scénario : Francis Ford Coppola
Réalisation : Francis Ford Coppola
Production : American Zoetrope, BIM Distribuzione, Instituto Nacional de Ciné y Artes Audiovisuales (INCAA), Tornasol Films, Zoetropa
Casting : Tetro (Vincent Gallo), Miranda – l’amie de Tetro (Maribel Verdu), Bennie (Alden Ehrenreich), José (Rodrigo de la Serna), Alone (Carmen Maura)