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CINEMA - Plein Sud de Sébastien Lifshitz : un moment d'égarement scénaristique
Les auteurs français se sont-ils à ce point éloignés du scénario qu'ils n'en connaissent plus les règles fondamentales ? A voir Plein Sud nous sommes en droit de poser la question. A l'arrivée, un road movie en roue libre, sans carte ni GPS, qui égare le spectateur et le perd en cours de route.
C'est l'été, Sam, 27 ans, file tout droit vers le Sud au volant de sa vieille Ford. Avec lui, Mathieu et Léa, un frère et une soeur rencontrés au hasard de la route. Léa est belle, pulpeuse, archiféminine, et enceinte. Elle aime beaucoup les hommes, Mathieu aussi. Partis pour un long voyage, loin des autoroutes, en direction de l'Espagne, ils vont apprendre à se connaître, s'affronter et s'aimer. Mais Sam a un secret, une ancienne blessure qui l'isole chaque jour un peu plus. Séparé de sa mère depuis l'enfance, ce voyage n'a qu'un seul but : la retrouver.
Le film s'ouvre sur une scène d'échographie. Léa est enceinte mais ne sait pas si elle va garder l'enfant. Dans la séquence suivante, elle signe un numéro de danse et de charme dans un pré d'herbe verte. Qui cherche-t-elle à séduire? Sam, que cette scène n'émoustille pas une seconde, même quand la jolie petite allumeuse l'enfourche. Pourquoi cette absence de réaction ? Pourquoi le numéro de charme ? Il faudra attendre un trop long moment pour le comprendre...

L'ouverture est visuellement réussie mais n'apporte strictement rien au récit. Elle porte en elle les défauts d'une dramaturgie à l'emporte-pièce. Qui sont ces personnages, que font-ils ensemble ? On n'en sait strictement rien. Seuls les dialogues apportent quelques éléments de réponse, dont un, primordial : Sam les a pris en stop. C'est à peu près le temps qu'il faut pour déposer dans la voiture un troisième auto stoppeur, Jérémie, un beau jeune homme peu bavard qui part lui aussi vers le sud. Qu'apporte-t-il à l'histoire? Pas grand chose. A peine un peu de rythme.
Petit à petit, de façon fort maladroite, à coups de flashes-back et de scènes dont l'intérêt n'est qu'esthétique, on commence à comprendre. Le protagoniste principal n'est pas Léa mais Sam, qui a reçu une lettre de sa mère. Elle vit en Espagne et c'est là qu'il va. Pourquoi ? Pour la tuer. D'où la présence dans son sac de ce révolver, sorti à plusieurs reprises de sa cachette pour bien nous faire comprendre l'objectif du personnage...

Ce voyage n'est donc pas gratuit. Les objectifs et les enjeux du protagoniste sont portés par des flashes-back aussi artificiels que mécaniques, à l'exception du tout premier, assez réussi: une voiture garée devant un pavillon, dans un lotissement. A l'intérieur, le père et la mère qui ne cessent de parler, de se plaindre, de se lamenter. Derrière la fenêtre, un jeune enfant les observe. L'homme prend un pistolet et se suicide. La mère reste figée, ensanglantée et abasourdie. Cette seule séquence aurait suffi à justifier le parcours de Sam. Mais le réalisateur n'en reste pas là, et les flashes- back récurrents rompent le rythme du film, sans rien dire de plus sur le personnage.
Entre deux flashes- back, la petite troupe poursuit sa route, s'arrêtant pour quelques scènes fort belles, mais sans intérêt. Ils atterrissent sur une plage au bord de l'Atlantique, plantent leurs tentes avec une communauté de joyeux babas cools adeptes de capoeira, nagent dans l'océan déchaîné...

Mathieu séduit enfin Sam, mais le mufle le plante pour partir en Espagne régler ses comptes avec sa mère. A partir de là, il se retrouve seul avec son objectif : buter cette folle qui a poussé son père au suicide, lui a pourri son enfance, et qui en plus n'est jamais venue le rechercher.
Arrivé sur place, il la retrouve, elle a l'air en bonne santé mentale (on est content d'apprendre qu'elle est guérie!). Ils parlent, elle lui présente son compagnon, il s'en va, s'arrête au bord d'une rivière, jette le revolver et va se baigner nu dans le soleil couchant...

Mis à part les clichés, les dialogues "foireux" faussement posés, le film peine par une grave absence de construction dramaturgique, et plus que tout, dans la psychologie et la caractérisation des personnages. Certes, ils ont droit à leur part d'ombre, de mystère, mais ici il n'y a que ça, aucune explication, aucune évolution psychologique. Le héros en devient totalement inconsistant; on sait d'où il vient, où il va, on connaît ses motivations, son objectif, mais à aucun moment il n'est pleinement caractérisé. Le réalisateur cherche l'effet de style. Plutôt que la ligne droite, il opte pour les déviations, les itinéraires bis. Quels sont les enjeux, les objectifs des autres personnages, Mathieu (on a une vague idée : se taper Sam) et Léa ? Que fuient-ils ? A quoi sert Jérémie ? En l'état ils ne sont que des faire-valoir qui viennent combler les trous d'une intrigue trop minimaliste. Rien n'est à sa place, ni l'élément déclencheur, ni le climax (inconsistant au possible), beaucoup de scènes purement esthétiques vont contre le sens de l'histoire. Par contre on sent lourdement les intentions du réalisateur : le road-movie à l'américaine, un peu façon western (avec héros taiseux, sombre et mystérieux à la Clint Eastwood), les grands axes, les ruptures de rythme, comme autant de stations-service dans lesquelles on s'arrête... Mais un film n'est pas qu'une intention, c'est aussi (enfin, ça devrait être aussi) une narration qui sert de socle au tout.
Dans le dossier de presse, Sebastien Lifshitz précise que le film est fidèle au scénario, et là ça devient fâcheux. Pourquoi financer un film dont l'écriture est à ce point inaboutie ? Pourquoi les producteurs ont-ils mis ce projet en production ? Pourquoi les régions Aquitaine et Haute-Normandie ont-elles suivies ? Sur quel fondement ? Certes c'est alléchant de produire Lifshitz, ce réalisateurs ne manque pas de talent : Wild Side, La Traversée, Presque Rien, Les Corps Ouverts... Mais ici il déçoit, même si la grande qualité de la mise en scène (et Yannick Rénier, impeccable) parviennent à sauver les meubles de temps à autre. Il n'en reste pas moins que la narration est mieux aboutie dans la bande-annonce que dans le film.
Plein Sud réalisé par Sebastien Lifshitz, scénario de Stéphane Bouquet, Vincent Poymiro et Sebastien Lifshitz.
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