Ex: Bourges | France Télévisions | Vincent Meslet | Cannes
CINÉMA - Invictus : rassembler pour mieux régner
ARTICLE REVU ET AMPLIFIE. L’épopée de l’équipe de rugby sud-africaine lors de la coupe du monde de 1995, vue à travers la caméra de Clint Eastwood. Un film engagé et plutôt divertissant, signé par un réalisateur qui, en dépit d’une mise-en-scène un peu trop classique, étonne par le choix de son sujet.
Afrique du Sud, 1994
Clint Eastwood est un artisan du cinéma, un metteur en scène qui croit fermement en la force des images percutantes lorsqu’il s’agit de faire un film. En ce sens, le sujet de Invictus – un peuple divisé se retrouve au centre d’un événement sportif fort – lui va comme un gant. En un plan, le réalisateur résume toute la problématique de son histoire : alors que le spectateur découvre, derrière une solide clôture en métal, une équipe de joueurs blancs qui jouent en tenue au rugby sur un terrain en gazon, un mouvement panoramique révèle de l’autre côté de la route un terrain délabré où des joueurs noirs dépenaillés s’adonnent à une partie de football.
Quand passe un cortège de policiers entourant la voiture du Président Mandela, les enfants noirs se précipitent contre le grillage et scandent son nom. De l’autre côté de la rue, l’entraineur de rugby blanc conseille à ses joueurs de se souvenir de ce jour comme celui où leur ce pays aura été livré aux chiens…

L’année 1994 marque l’arrivée au pouvoir du premier président noir d’Afrique du Sud, Nelson Mandela, interprété dans le film par Morgan Freeman. Ancien dissident ayant passé vingt-sept ans en prison, Mandela connaît tout de la violence et de l’exclusion provoquées par l’apartheid.
Invictus s’étend de l’élection de Mandela à la victoire de l’équipe sud-africaine de rugby, les Springboks, lors de la Coupe du Monde de juin 1995. Le film procède par ellipses et ne montre pas le processus de pacification des relations entre l’ANC et le régime de De Klerk, qui prit près d’un an à compter de la libération de Mandela en 1990 (fin des rivalités sanglantes entre l’ANC et le parti de l’Inkhata zoulou, signature par l’ANC de la fin de la lutte armée, puis la suppression des ultimes lois de l’apartheid par le Parlement en juin 1991). (NDLR: voir le rappel historique en fin d'article).
Seule une scène montre Mandela lancer un appel au calme lors d’un speech télévisé, deux semaines après sa sortie de prison en février 90 : « Jetez dans la mer vos fusils, vos couteaux et vos machettes ».
L’accès au pouvoir de Mandela se fait dans un climat tendu où les populations noires et blanches, noyées dans le ressentiment, ne sont pas prêtes à travailler main dans la main. Les difficultés matérielles du nouveau gouvernement d’unité nationale sont résumées en quelques instants : constatant que des cartons de déménagement trônent dans plusieurs bureaux vides, Mandela convoque son staff. Deux fonctionnaires blancs persiflent que c’est parce qu’il veut avoir le plaisir de leur annoncer qu’ils sont virés. Mandela rassure son équipe : ceux qui pensent que leur couleur de peau leur vaudra d’être éjectés sont invités à rester pour travailler avec lui et donner le meilleur d’eux-mêmes. Ce discours, qui rappelle le I have a dream de Martin Luther King, électrise le staff présidentiel, les deux fonctionnaires blancs se pincent pour vérifier qu’ils ne rêvent pas…
Effet miroir, lorsque le chef noir de la sécurité présidentielle se plaint de manquer d’hommes pour protéger Mandela, ce dernier lui envoie… les gardes du corps blancs qui protégeaient l’ancien président blanc De Klerk, et combattaient l’ANC à coup d’assassinats il n’y a pas si longtemps. Les deux groupes de bodyguards noirs et blancs se jaugent, tous debout, dans un minuscule bureau. Coincés au sens propre comme au sens figuré, ils devront se résoudre à coopérer.
Car la cohésion sociale est bel est bien l’objectif que se fixe le nouveau président, qui pour arriver à ses fins, a recours à une méthode plutôt inédite...
L’incident déclencheur
Mandela assiste à un match de rugby au cours duquel l’équipe nationale, les Springboks, prend une raclée. Mandela remarque que les spectateurs blancs, dont certains brandissent l’ancien drapeau sud-africain, soutiennent les Springboks hués par les spectateurs noirs au profit de l’équipe adverse. Ce n’est pas une surprise : pour faire enrager ses gardiens lorsqu’il était en prison, Mandela avoue avoir systématiquement soutenu les équipes jouant contre les Springboks, symbole de l’apartheid.
Mais quand Mandela apprend que la coupe du monde de rugby de 1995 se déroulera en Afrique du Sud et sera vue par près d’un milliard de téléspectateurs, il décide d’en faire l’outil de cohésion sociale dont il rêve. Son allié dans cette bataille politique sera François Pienaar (Matt Damon), capitaine des Springboks. Pienaar a la surprise d’être invité à prendre le thé avec Mandela. Quand ce dernier lui demande comment il dirige son équipe, Pienaar répond « par l’exemple ». Mandela insiste : comment inspirer les gens pour qu’ils deviennent meilleurs ? Comment s’élever vers la grandeur quand on n’a pas le choix ? Pienaar sèche. Mandela lui montre un mot écrit sur le papier à en-tête présidentiel : Invictus.
Ce mot, « invincible » en latin, est le titre d’un poème que Mandela a appris par cœur en prison, et grâce auquel il a résisté à sa longue captivité. Il cite deux vers : « je suis le maître de mon destin, je suis le capitaine de mon âme ». Le poète William Ernest Henley les avait écrits sur son lit d’hôpital après avoir été amputé d’un pied. Abasourdi, Pienaar comprend que Mandela lui demande tout simplement de gagner la coupe du monde, dans un an.
Le scénario mêle alors habilement les trajectoires de trois groupes de personnages: Nelson Mandela et son staff politique, ses gardes du corps noirs et leurs renforts blancs, Francois Pienaar et l’équipe des Springboks.
Mais la route sera longue, car les Springboks ne disposent que d’une petite année pour s’entraîner…
Les limites du biopic
Évidemment, l’intérêt de Invictus ne réside pas dans le suspense lié au destin des Springboks. L’extraordinaire histoire de la « petite » équipe de rugby sud-africaine étant connue de tous, la résolution du film n’offre rien d’étonnant. C’est d’ailleurs la faiblesse majeure du film : le climax (le match final) s’étire trop lentement et sa charge émotionnelle s'en trouve affaiblie. La finale consiste essentiellement pour les Springboks à abattre le fleuron des All Blacks : l’ogre Jonah Lomu, terreur légendaire de 120 kilos, filant comme une gazelle. Et comme dans tout duel sportif qui se respecte, les Springboks échouent encore et encore, jusqu’au moment où Lomu est bloqué, littéralement submergé sous une montagne de joueurs en vert et or.
Heureusement, Clint Eastwood et son scénariste Anthony Peckham (lui-même sud-africain et auteur du Sherlock Holmes de Guy Ritchie ainsi que du thriller Pas un mot avec Michael Douglas) sont conscients des limites liées au suspens de l'événement. Ce qui les intéresse principalement, c’est que cette coupe du monde arrive à un moment particulier pour Nelson Mandela : il doit faire ses preuves et gagner la confiance de la population blanche qui le voit avant tout comme une menace. Le film devient l’occasion de dresser un portrait de l’ex-président de l’Afrique du Sud, pendant ces quelques mois cruciaux pour sa présidence. L’homme que dépeignent Eastwood et Peckham est un politique avisé, visionnaire, qui a su prendre les bons risques et osé se dresser contre l’opinion publique. Les meilleures scènes du film sont celles qui se déroulent dans les coulisses du pouvoir, et évoquent les thrillers paranoïaques des années 70.

Le scénario est aussi l’adaptation de Playing the Enemy: Nelson Mandela and the Game that Made a Nation, publié en 2008 par John Carlin, ancien journaliste spécialiste de l’Afrique du Sud. Le travail de Carlin fut très respecté par Mandela, au point qu’il écrive la préface de Heroica Tierra Cruel, livre sur l’Afrique écrit en espagnol par Carlin en 2004.
Des interprètes et un poème
Si le portrait de Mandela fonctionne bien, c’est aussi parce que l’interprétation de Morgan Freeman est impressionnante. Il était même prédestiné pour ce rôle : si le prénom de Mandela, Rolihlahla signifie « enlever une branche d'un arbre » et familièrement « fauteur de trouble », le nom de famille de l‘acteur signifie « homme libre » en anglais.
Surtout, Morgan Freeman a joué Malcom X à la télévision dans Death of the Prophet (1981) et joué un abolitionniste dans Amistad (1997). En 1993, Bopha !, le premier film qu’il a réalisé, dénonçait l'apartheid. De plus, les deux hommes sont amis depuis plusieurs années et Freeman a déjà essayé de monter un biopic sur Mandela.
Le tour de force de Freeman tient principalement à une longue analyse où l’acteur a dû dépasser le mimétisme pour se laisser habiter par le personnage réel. Il efface ainsi son jeu d’acteur pour que le spectateur entre directement en empathie avec Mandela. Même l’affiche du film va dans ce sens : les graphistes y sont sûrement pour quelque chose, mais toujours est-il qu’on a du mal à savoir si la silhouette qui nous tourne partiellement le dos est celle de Freeman ou de Mandela.
Matt Damon livre quant à lui, une performance solide. Il a pris conseil auprès du vrai François Pienaar, qui fait près de 110 kilos pour plus d’un mètre 90. Lorsqu’il se sont rencontrés, Matt Damon, de taille moyenne, aurait affirmé au capitaine des Springboks qu’il fait « beaucoup plus grand à l’écran ». Cette savoureuse anecdote est reprise dans le film : lorsqu’il est convoqué par Mandela, Pienaar prononce cette réplique quand un garde du corps afrikaner blanc le toise, l’air circonspect. L’acteur s’est aussi entraîné sur le plan physique avec le vrai Chester Williams, le seul joueur noir des Springboks. Il réussit à adopter un accent sud-africain réaliste. Son jeu d’acteur – grandement aidé par la caractérisation solide de son personnage – prend même une autre dimension dans une scène-clé du film, lorsque l’équipe de rugby visite la cellule où Nelson Mandela a passé la majorité de ses vingt-sept ans de réclusion. Alors que le Capitaine Pienaar découvre la geôle du président, on entend en voix-off la récitation d’Invictus. La scène n’aurait pas eu le même impact émotionnel sans le regard de Matt Damon, habité par l’ampleur du destin des deux hommes que raconte Invictus. Empreint de détermination, ce regard se superpose très justement au texte, nous offrant ainsi un beau moment de cinéma, représentatif d’un film qui, malgré des problèmes de rythme et un classicisme parfois ennuyeux, a sa place au panthéon des œuvres prônant intelligemment la tolérance et le respect.
A la fois biopic et feel good movie historique, ce film confirme la forme olympique du grand Clint. Invictus est en effet nominé dans une sacrée série de récompenses, et au-delà de l’aspect médailles en chocolat, le film mérite et engrangera certainement une moisson de prix. Clintius, Altius, Fortius !
Invictus
Réalisation : Clint Eastwood
Scénario : Anthony Peckham, d’après le livre Déjouer l’Ennemi de John Carlin
Production : Revelations Entertainment/Mace Neufeld, Malpaso
Casting : Nelson Mandela (Morgan Freeman), François Pienaar (Matt Damon)

*** Rappel historique : la fin de l'apartheid.
Début février 1990, le président F.W. de Klerk annule l’interdiction de plusieurs organisations anti-apartheid dont l’ANC, et Mandela est libéré de prison peu de temps après, devant les chaînes de télévision du monde entier.
En 1964, Nelson Mandela et d’autres leaders de l'African National Congress (ANC ou Congres National Africain) avaient été condamnés pour leur implication dans des actions armées et une prétendue conspiration en vue d'aider d'autres pays à envahir l'Afrique du Sud. L’ANC luttait contre l’apartheid (« vivre à part » en afrikaans, cette langue dérivée du hollandais parlée en Afrique du Sud et en Namibie) : un ensemble de lois de discrimination et de ségrégation raciale entre quatre groupes raciaux (blancs, noirs, métis et indiens), au profit d’une minorité blanche. L’ANC, parti politique créé en 1912 pour défendre la majorité noire, fut déclaré hors-la-loi en 1960.
Admirateur de Gandhi, Mandela avait expliqué lors de son procès en 63-64 que l’ANC n’avait commis des actes violents (notamment le sabotage d’objectifs principalement militaires), uniquement parce que la non-violence avait trouvé ses limites. Appliqué en Afrique du Sud depuis 1948, (et dans le Sud-Ouest africain de 1959 à 1979, alors sous tutelle sud-africaine), l’apartheid déclina durant les années 80 (création de droits spécifiques pour les indiens et les métis) et explosa en 1990 sous les efforts de l’ANC et la pression internationale (les Nations Unies définirent un crime d’apartheid en 1973).
Qui sommes-nous ? | Contact | charte des données et mentions
Copyright 2009-2010 - Tous droits réservés
Pas encore de réactions...
Soyez le premier à déposer un commentaire !
Scénaristes.biz vous donne la parole. Il suffit d'être connecté pour pouvoir déposer un commentaire sur cet article.
Si vous ne disposez pas encore d'un compte membre,
inscrivez-vous, c'est gratuit !