écrit le 15/01/2010 à 10:00
par Frédéric Davoust

CINÉMA - Bright Star, écrit et réalisé par Jane Campion : le romantisme plein champ

Terni par des années de galvaudage, le romantisme avait viré au cliché. Sous la plume et la caméra de Jane Campion, il retrouve quelques couleurs et ses lettres de noblesse.

Que serai-je sans toi...

Résumer le film à l'histoire vraie de la passion entre Fanny Brawne et John Keats, poète romantique du XIXème siècle, le réduirait à son plus simple appareil. Bright Star narre une histoire d'amour contrarié entre un poète désargenté et une jeune fille éprise de liberté dans l'Angleterre pré-victorienne. Un amour rendu impossible par les moeurs,  les règles sociales et la morale de l'époque.

L'opposition première entre les deux personnages est flagrante, et l'amour ne naît pas au premier regard. D'un côté Fanny, jeune fille issue de la petite bourgeoisie, vivant seule avec sa mère, son frère et sa soeur, couturière hors pair qui devance sans cesse la mode. Jolie, douce, superficielle, elle se révèle être une jeune fille à la langue bien pendue. De l'autre côté, John Keats, jeune poète romantique et tourmenté, admiré par certains, malmené par la critique. Un jeune homme désargenté qui passe son temps entre la poésie et un frère atteint de tuberculose.

Dans un premier temps, la superficialité de Fanny se confronte à la profondeur de Keats. Il veut l'amour, le vrai, le beau, celui qui touche à l'éternité, peut-être pour échapper à la mort qui le cerne de toutes parts et le hante. Elle veut danser, flirter et coudre. Keats se dévoue corps et âme à son frère mourant. Sa dévotion interpelle Fanny, émue par la situation. Quel homme passerait sa vie à s'occuper d'un malade ? La compassion, empreinte de curiosité, la pousse à rendre visite au frère qui se meurt. C'est à cet instant que l'amour explose. Il n'aura de cesse de croître dans un univers corseté et codifié.

 

 

La relation entre Fanny et John est difficile à assumer. Ils se rapprochent, se fuient, se bousculent, se heurtent. Keats est conscient des choses de la vie, conscient de son amour pour cette "petite peste" et de son impossibilité. Il n'a pas les moyens de l'épouser, ni même de se fiancer. L'amour interdit grandit dans le corps et le coeur des deux jeunes gens, qui profitent de rares moments de liberté pour échanger quelques baisers et de chastes caresses.

Une écriture au fil des saisons

La grande intelligence du scénario est de retranscrire les états d'âmes et l'amour des protagonistes en suivant le rythme des saisons. Cela permet d'évoquer de manière discrète mais efficace, presque intime, le romantisme et la mélancolie dans lesquels baigne Keats, et où Fanny plonge au fur et à mesure que ses sentiments mûrissent. Jane Campion excelle dans cet aspect du film : la perception de la nature dans l'intimité des sentiments amoureux. Elle reprend le terme à sa source : les sens, les sensations, le parfum, le toucher, la vue, les couleurs... Sans oublier la danse et le jeu (une partie déguisée de un, deux, trois soleil merveilleusement mise en scène). C'est sur ces séquences qu'elle s'appuie pour construire le climax. Tout prépare au dénouement, les papillons que Fanny attrape et conserve dans une chambre surchauffée et qui finiront par mourir asphyxiés, les réflexions sur la légèreté des vêtements de Keats, leurs mots, leurs gestes... Campion tisse sa toile avec intelligence et finesse, elle tient parfaitement la promesse des premières images du film : un fil passe à travers le chas d'une aiguille qui vient percer un morceau de tissu.

 

 

 

Les intrigues secondaires sont solidement rattachées à la principale, tant la relation entre Keats et Fanny n'est pas coupée du monde qui l'entoure. Au contraire, elle le subit autant qu'elle cherche à lui échapper. L'une de ces intrigues secondaires tourne autour du personnage de Charles Armitage Brown, poète, ami et défenseur de Keats. Homme affable, enjoué, donnant son temps et son argent à la poésie. Sa relation à Fanny est ambiguë, entre attirance et répulsion. Il tente de protéger Keats de la "petite peste" mais n'y parvient guère. Est-il amoureux de Fanny ? De Keats ? Toute les suppositions sont permises.

Aimer à perdre la raison

Peindre une histoire d'amour, romantique de surcroît, n'est pas chose aisée. Jane Campion avait déjà montré son savoir-faire en matière de perception des sentiments amoureux dans ses oeuvres précédentes: La Leçon de Piano, Portrait of a Lady, In the Cut ou encore Holly Smoke

Avec Bright Star, elle relève à nouveau avec brio le défi. Tant par la texture romantique du film que dans les images mais aussi dans l'approche de l'écriture du scénario. Il s'agissait de capter la nature des sentiments amoureux, la mélancolie, le rêve, le cauchemar... Donner une vision à la fois classique et moderne du romantisme, sans détourner ou dévoyer le terme. Ni mélo, ni film à l'eau de rose, Bright Star est un film sur l'amour, la passion dévastatrice, à la frontière de la conscience.
 
On pourra lui reprocher la  rupture de rythme dans les minutes qui précèdent le climax. Keats est parti, et n'existe plus qu'à travers ses lettres. Jane Campion a quelques difficultés à préserver l'intérêt que l'on porte aux personnages. Elle essaye de maintenir du conflit sans y parvenir. Pourtant, quand le climax arrive, il fait l'effet d'une bombe, frôlant le ridicule sans y tomber, laissant la magie du cinéma opérer tout simplement, avec une grande sobriété et une mise en scène totalement épurée.
 
L'art du point de croix
 
On pourra également reprocher à Bright Star un certain classicisme. Alors disons-le, oui, c'est un film classique dans sa structure dramaturgique, et c'est ici une qualité. Tout colle à la peau des personnages, totalement incarnés (Ben Whishaw et Abbie Cornish sont au diapason). La mise en scène et la photographie de Greg Fraser, jeune chef opérateur australien, créent une atmosphère magnifiée en référence à un poème de Keats : "Un objet de beauté est joie pour l'éternité".
 
 

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