Pour son premier long métrage Gainsbourg (vie héroïque), Joann Sfar, dessinateur et scénariste de bande dessinée, démarre sur les chapeaux de roue avec un sujet fort et un casting original au budget très confortable. L’union de ces deux artistes fait-elle bon ménage ?
Insistons d’abord sur le fait queGainsbourg (vie héroïque) n’est pas un biopic, mais un conte musical surréaliste de 2h10, écrit-réalisé-imaginé par Joann Sfar, plus connu pour ses bandes dessinées Le Chat du Rabbin, dont l’adaptation en film d’animation verra le jour prochainement. « Un conte de Joann Sfar » est mentionné sous le titre, à la demande de Jane Birkin, pour mettre en évidence l’imaginaire plutôt que l’authenticité des dialogues et situations des personnes qui ont réellement existés.
Deux artistes, deux univers distincts
♪♫ … nous nous aimions, le temps d’une chanson ♪♫
Comment l’auteur de Mon cahier d’Éveil dans Charlie Hebdo, qui a publié plus de 150 bandes dessinées, dont Petit et Grand Vampire, Klezmer, Le Petit Prince et Donjon, a été amené à réaliser son premier long-métrage sur Gainsbourg ? Le tout jeune dessinateur a été initié très tôt au rythme gainsbourgeois par l’entremise de sa mère où entre vinyles et magazines, Gainsbourg était partout : « Adolescent, je me suis mangé l'intégrale de Gainsbourg. Je l'écoutais en dessinant. J'aimais l'idée qu'il ait voulu dessiner et qu'il n'y soit pas parvenu, qu'il ait été en recherche d'amour et de légitimité vis-à-vis de la France comme je l'étais moi, avec ma famille mi-russe mi-algérienne ». Mais c’est surtout son travail sur la bande dessinée du peintre bulgare Pascin, qui le conduit à rencontrer le Producteur Marc de Pontavice (One World Films). Fan de l’œuvre subversive, il lui propose de réaliser un film et plus précisément, une création originale. Sfar lance son idée de long métrage car ce ne sont pas les vérités sur Gainsbourg qui l'intéressent mais ses mensonges.
Joann Sfar, Eric Elmosnino et Mylène Jampanoï
Un scénario poétique storyboardé
♪♫ … je fais des trous, des p’tits trous, toujours des p’tits trous ♪♫
Ce film, au budget de 16 millions d’euros, a conquis dès le scénario les partenaires producteurs : Studio 37, Canal+, Universal Pictures France, France 2 Cinéma, Orange et la région Ile-de-France. Le scénario bien linéaire et elliptique de Gainsbourg (vie héroïque) retrace des bribes de vie du poète, Lucien Ginsburg devenu Serge Gainsbourg, et de sa fameuse gueule, qui a décidé de conquérir la France. Sous la plume et le trait de Joann Sfar, l’histoire imaginée s’écrit et se dessine naturellement. De l’enfance d’un petit garçon juif sous l’occupation, aux amours tumultueuses et scandaleuses en passant par la verve de ses œuvres subversives, le cinéaste s’approprie le sujet dans un rendu parfois trop personnel, trop feutré, trop sfarien. Il en fait toutefois un mélange de poésie, d’onirisme, de créativité, de stylisme, d’esthétisme et aussi de maniérisme exagéré (geste de la Gitane à la main). Le cinéaste réussit à faire revivre le phrasé littéraire et poétique de l’artiste poète qui, par la voix d’Elmosnino, fait vibrer nos sens. Pour se préparer à son premier tournage, Sfar s’est attelé dès le début à storyboarder entièrement le script en guise d’antisèche.
Le petit Lucien Ginsburg et les femmes
♪♫ On va danser… le Nazi Rock… Nazi…Nazi-Nazi Rock Nazi ♪♫
Le film s’ouvre sur le petit Lucien Ginsburg, incarné par un Kacey Mottet-Klein inconnu mais incroyable, dans un Paris sous l’occupation. Ce petit garçon juif, qui doit porter l’étoile jaune (l’étoile du sheriff comme il le dit) se rêve de devenir artiste peintre. On découvre alors les croquis du cinéaste lui-même (premier clin d’œil pour les connaisseurs de l’univers de Sfar). Par la volonté de son père, Joseph Ginsburg (Razvan Vasilescu), qui le pousse à apprendre le piano, la vie du petit Lucien, déjà bien en verve auprès des femmes, annonce les prémisses d’une véritable icône de la culture française. Ce petit garçon juif est présent en fil rouge tout au long du film.
De l’emploi de caméra fixe du début, le cinéaste prend ensuite le parti de filmer à l’épaule afin de briser le classicisme et de muter avec son personnage pour ainsi générer l’effervescence des années 60. Sfar sublime la féminité et la beauté pulpeuse, sensuelle, diaphane et androgyne des femmes qui entourent la vie de Gainsbourg, très stylisées par les costumes de Pascaline Chavanne.
Laetitia Casta (Brigitte Bardot)
Lucy Gordon (Jane Birkin)
Un casting original, mais pas forcément crédible
♪♫ Shebam! Pow! Blop! Wiizzzz! ♪♫
Gainsbourg (vie héroïque), c’est la révélation sur grand écran d’Eric Elmosnino, littéralement métamorphosé en un spectre gainsbourgeois. C’est aussi un casting original telles Laetitia Casta en BB, nageant sur les vagues du Mépris, feue Lucy Gordon qui jumellise Birkin, Mylène Jampanoï en Bambou fille perdue et Yolande Moreau, excellente Fréhel chantant La Coco, au côté d’un Riad Sattouf discret. En revanche, le choix n’est pas forcément judicieux et crédible pour d’autres. Sara Forestier s’enlise en France Gall dans un mimétisme facile et Philippe Katerine asphyxie Boris Vian avec sa vraie personnalité. La scène du duo avec Gainsbourg au piano dans un cabaret des swinging sixties se voit casser en deux dès que le père de J’adôôôôÔÔÔÔÔôôôôôre pousse la chansonnette. Quant au court passage d’Anna Mouglalis en Juliette Gréco, hélas il laisse derrière elle, les effluves d’un Chanel n°5 encore trop présent. Cependant, Sfar introduit son second clin d’œil pour les fans du Chat du Rabbin en donnant la parole au chat de Gréco.
De Gainsbourg à Gainsbarre
♪♫ Looove… on the beat… Loooove… on the bea-bea-beat ♪♫
L’idée fantastique du dessinateur, dans tous les sens du terme, provient surtout de La Gueule, interprétée par Doug Jones (Batman le Défi, Le Labyrinthe de Pan), qui nous transporte dans un délire onirique. Ce personnage double à la Dr Jekyll et Mr Hyde de deux mètres, très anguleux avec un nez et des oreilles exagérés, représente Gainsbarre, sorte d’alter égo, qui mêle ses vices, colères et perversions. Par le biais du fantastique, Sfar achève la composition de son personnage imaginé, qui l’a fait devenir ce qu’il est : un poète maudit et provocateur de la culture française. La scène de la première apparition de la Gueule dans une luminosité bleutée bascule le film dans une dimension presque cartoonesque. 5 heures de maquillage et d’effets spéciaux ont été nécessaires à David Marti pour que Doug Jones devienne ce « Nosferatu » chaque jour (fascination de Sfar pour ce personnage).
Séquence apparition de La Gueule - Universal Pictures France
Un film photographique aux décors fantasmagoriques
♪♫ 69, année erow-tique ♪♫
Le travail du Chef Op’ Guillaume Schiffman et celui du décorateur Christian Marti, en harmonie, plongent le film dans l’atmosphère musicale désirée et suivent l’évolution de l’auteur-compositeur entre jazz, swing, pop et reggae avec la Marseillaise. Tout au long du film, des visuels lumineux aux couleurs chaudes subliment les décors des années 30 et 60, des cabarets, de la mansarde qui servait d’atelier au jeune Gainsbourg peintre où sont disposées pour l’occasion des peintures de Joann Sfar, de la chambre de Dali et de l’appartement mystérieux de la Gréco, paré de rouge et de tentures noires.
Le point faible du film réside probablement dans l’union des deux univers marqués et distincts des deux artistes, qui ballottent sans cesse le spectateur entre l’un et l’autre. L’objectif de Sfar est de montrer sa vision personnelle de l’homme à tête de chou. Malheureusement, là où le cinéaste parvient à créer une complicité avec les initiés, en introduisant son propre univers, il peut perdre le néophyte en cours de route, qui passe à côté de ses clins d’œil.
Bande-annonce Gainsbourg (Vie Héroïque) - En salles le 20 janvier 2010