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CINÉMA - La Dame de Trèfle de Jérôme Bonnell : vague à l'âme
Après Le Chignon d'Olga, Les Yeux Clairs (prix Jean Vigo 2005) et J'attends Quelqu'un, Jérôme Bonnell, jeune réalisateur français, s'essaye au film noir, qui n'en est pas vraiment un. Mais qu'est-ce donc ?
Aurélien vit avec sa soeur Argine dans une maison isolée d'une petite ville d'Eure et Loire. Orphelins, ils entretiennent une relation étrange et ambiguë à la frontière de l'inceste. Lui est fleuriste le jour et receleur de métaux la nuit. Il veille sur sa soeur, jeune femme à la dérive, qui enchaîne les relations amoureuses passagères dénuées de sentiments sincères et qui ne fait rien pour s'en sortir, sinon apprendre vaguement l'anglais. Un soir, il reçoit la visite d'un de ses complices (inquiétant Jean-Pierre Darroussin au crâne rasé), une de leurs opérations a mal tourné, traqué par la police il demande sa part du magot. Cerné, poursuivi, harcelé, Aurélien sent le piège se refermer sur lui. Il n'y aura pas d'autres solutions pour lui que de se débarrasser de cet homme, de faire face à sa propre violence et de gérer sa culpabilité quitte à devoir faire accuser un autre à sa place.

Une mauvaise main
On peut éprouver un certain malaise à la vue de ce film. Certes, il ne manque pas de qualité : Jérôme Bonnell est un grand directeur d'acteur, Malik Zidi est dôté ici d'un magnétisme et gratifie son personnage, Aurélien, d'une force et d'une profondeur qu'on ne lui soupçonne pas. Florence Loiret-Caille est parfaite dans le rôle d'Argine, cette soeur inadaptée à la vie sociale, solaire, sauvage, et faussement fragile, quant à Jean-Pierre Darroussin il est totalement inquiétant. Le souci est que ces acteurs sont au service d'une histoire trop vague ou plutôt d'une vague histoire. Tout est flou, trouble... Comme d'habitude la faute revient au scénariste.
Le problème réside dans les choix scénaristiques, pour peu que l'auteur ait concédé à en faire un, de choix. Que nous raconte-t-il ? L'histoire d'un frère et d'une soeur prisonniers l'un de l'autre ? Une histoire de recel qui tourne mal ? L'histoire d'un crime ? Il nous raconte cela et tout autre chose.
Jérôme Bonnell ne manque pas de talent dans un certain genre de films : la chronique intimiste et chorale qui laisse la part belle aux acteurs et aux sentiments disséqués plus qu'à l'histoire (minimaliste). Quand il s'agit d'aller sur d'autres sentiers, plus narratifs, il s'égare, essaye de se raccrocher à ce qu'il sait faire sans y parvenir. Le film aurait pu se limiter à l'histoire de recel qui tourne mal, ou à cette relation étrange et incestueuse entre un frère et une soeur. C'est en mêlant les deux que le courant ne passe pas. La première erreur réside dans la caractérisation du personnage d'Aurélien (Malik Zidi) parfaitement défini dans un premier temps comme jeune fleuriste troublé par soeur, attirance, répulsion, amour trouble, protecteur à distance, mais aussi timide, fragile, incapable de dormir seul la nuit... qui est séduit par une jeune mère de famille fraîchement divorcée (Nathalie Boutefeu).
Quant à faire passer ce personnage pour un receleur en métaux volés, il n'en a ni l'aplomb, ni le caractère. C'est un costume beaucoup trop grand pour lui et on peine à y adhérer parce que cette violence il ne la porte pas en lui, contrairement à sa soeur, plus sauvage et instinctive. D'ailleurs la scène de meurtre non prémédité tend à renforcer ce trait de caractère. Il est trop tendre, pas assez mûr pour évoluer dans un tel milieu. Il peinera d'ailleurs à s'en sortir. A l'opposé, la résolution apportée par Argine (genre switch final que je ne dévoilerai pas pour vous en laisser toute la surprise) fonctionne plutôt bien car le personnage est bâti pour, c'est elle qui porte la violence, la rage, l'aplomb.

Jouer avec les bonnes règles
De cette erreur dans la caractérisation naît le déséquilibre du film. Bien sûr il y a une ambiance sombre, un suspens pas trop mal mené, parfois un peu trop artificiel. Mais ce film, présenté comme un polar n'en est pas un dans la mesure où il n'y a aucun policier à l'oeuvre (les gendarmes interviennent dans 4 séquences et ne sont là que pour renforcer la tension dramatique et alimenter la peur et la culpabilité du protagoniste). Ce n'est pas non plus un film noir, même détourné. Quand James Gray réalise Two Lovers, il joue avec les règles, et tisse une comédie faussement romantique sur une intrigue de film noir en en respectant les règles et les codes (le protagoniste désabusé, la femme fatale manipulatrice, et les thèmes que sont l'infidélité, la trahison, la jalousie, le fatalisme...) Chez Bonnell point de tout cela, même en cherchant bien ou en approfondissant l'analyse. Aurélien n'a rien d'un privé ni d'un policier, il n'a rien de désabusé. C'est au contraire un archétype du protagoniste de la chronique "à la française" déchiré entre sa soeur et l'amour naissant pour une belle inconnue.
Contrairement au scénario, la réalisation reste ancrée dans un style cher à Bonnell, proche des visages, des corps, des gros plans et des plans rapprochés en veux-tu, en voilà. Ce procédé désaxe un peu plus la relation du spectateur au sujet. Même les scènes dans le bar, lieu qui crée du lien social, lieu de vie où chacun vient tromper son ennui à coup de vin et de bière, même dans ce bar on ne croit pas à la sincérité du point de vue.

Comme beaucoup d'éléments du film, le titre lui-même est une fausse piste : La Dame de Trèfle, Argine pour les adeptes des cartes à jouer, n'a aucune signification propre, sinon qu'être le prénom de la soeur, affublé de ce prénom par sa mère, joueuse de carte. Pour le réalisateur cela renvoie au lien entre le passé, l'enfance qu'on doit quitter, et l'avenir. Comme le dit Argine : "C'est chiant l'avenir" !
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