CINÉMA - Avatar, de l'intérêt sociologique d'un film bien pensant

Les films aux scénarios bien pensants sont particulièrement intéressants parce qu’ils apparaissent comme des baromètres permettant de prendre la température des idéologies du moment. Outils merveilleux pour comprendre et appréhender nos sociétés actuelles, ils expriment, avec une fidélité exemplaire, les penchants vers lesquels tend la pensée commune ; du moins, c’est ce que l’on peut avoir tendance à croire ! 

écrit le 10/02/2010 à 19:00
par Emma Scali

Ce que les analyses comportementales ou les études sociologiques ne peuvent donner d’emblée, les gros films à succès nous en font part à travers l’enchaînement des concepts qui y sont véhiculés. Au cinéma, tout ceci transparaît avec une simplicité, une acuité et une justesse qu’aucun raisonnement intellectuel ne peut faire voir aussi bien.

 

Du manichéisme scénaristique:

En exposant, malgré lui, comment les desseins les plus louables peuvent engendrer la violence la plus terrible – la guerre et la haine –, Avatar, le long-métrage de James Cameron, informe le spectateur vigilant et observateur sur les dangers du « politiquement correct » et de l’autocensure.Sur la fabuleuse planète Pandora, tout est d’un bloc, absolument manichéen : le chef des Marines et ses officiers – autrement dit « les barbares sans cervelle » – sont à la botte des « méchants », symbolisés par les actionnaires peu scrupuleux d’une compagnie minière qui exploite sans détour les gisements prodigieux se trouvant au cœur de la terre sainte du royaume des Na’vi. Ces derniers, incarnés dans une race humanoïde, considérée comme primitive par les humains, mais en réalité pacifique et élevée spirituellement, sont des êtres, à priori mesurés, aptes à vivre en harmonie avec la nature qui les entoure. Quant au héros, un dénommé Jake Sully, il est présenté comme un ancien soldat blessé en faisant son devoir, aujourd’hui paraplégique, et malheureux d’avoir perdu son frère jumeau. Pour aider ses compatriotes, auxquels il fait confiance, au départ, le jeune homme n’hésite pas à infiltrer et à espionner les « gentils » autochtones, au moyen d’« avatars », des créatures hybrides constituée à partir d’ADN Na’vi combiné à de l’ADN humain. En contrôlant à distance ces organismes, Jake Sully et l’équipe de chercheurs qui le soutient parviennent à nouer le contact : cependant, peu à peu, ils se laissent attendrir au point de basculer, du côté obscur, au côté lumineux de la « Force ».

 

Une vision conservatrice et passéïste de la société:

Seulement, ce scénario au lieu de nous faire voyager dans un univers magique et plein d’espoir, en nous révélant par exemple la puissance de la pensée grâce à des données scientifiques fondées sur la physique et la mécanique quantiques, s’apparente plutôt à un plaidoyer hyper-consensuel en faveur des idées reçues forgées à partir de réflexions aussi subtiles que : « la guerre, c’est mal » ; « il faut s’aimer les uns les autres »… En rebondissant sur la thématique de la guerre en Irak et du réchauffement climatique, James Cameron propose un scénario caricatural qui fait croire au spectateur – à tort ! – qu’en s’immergeant dans le film, il s’implique dans le combat contre l’impérialisme occidental, lequel est présenté comme communément accepté par l’opinion générale (ce que l’on peut contester, du moins je l’espère ! ). En tentant d’émouvoir le public en appuyant sur sa corde sensible, Cameron nous plonge dans un monde, qui, soi-disant, pour dénoncer le racisme, met en avant le communautarisme et les valeurs les ultraréactionnaires d’une société où règne la loi du plus fort (le chef se distingue par sa capacité à dominer), le machisme (la femme est soumise à son « mari ») et les schémas familiaux les plus conservateurs. A mesure que les hommes détruisent leurs forêts à la recherche de précieux minéraux, les Navi déchaînent en effet leur puissante force guerrière. Ainsi, sous prétexte de critiquer l’attitude des êtres humains, qui sacrifient la nature au confort apporté par la technique, le scénario valorise une appréhension du monde totalement dualiste où domine le royaume de l’évidence. Enfin le film se contredit lui-même : dans les dernières séquences, en effet, les Na’vi, qui incarnaient à priori le respect des différences, l’intelligence et l’harmonie, bannissent les hommes d’un paradis, où, de toutes les façons, ils ne pouvaient survivre sans protection puisque l’air qui s’y respire – certainement trop pur ! – est insupportable à leurs poumons. Dès lors, tout ceci ressemble davantage à un mauvais conte de fée qu’à une histoire réellement réfléchie où les personnages, pour être merveilleux ou magiques n’en sont pas moins complexes et, par là même, attachants puisque profondément humains.

 

Le structuralisme nationaliste:


En définitive, avec Avatar, on a l’impression d’être face à une œuvre de Claude Lévi-Strauss revue et corrigée par des nationalistes d’extrême droite ou des démagogues inquiétants, qui sous couvert d’un combat contre le racisme, prônent le repli sur soi. La lutte du cinéma américain pour réhabiliter les peuples maltraités par l’ignorance, le mépris et l’irrespect occidental – déjà notable dans le film de Kévin Costner, Danse avec les Loups –, se manifeste, aujourd’hui, avec la mise en place de règles implicites, qui n’en sont pas pour autant moins contraignantes et moins dictatoriales. Pour combattre une tendance certaine à privilégier les normes politico-sociales américano-européennes, on en crée d’autres, toutes aussi dangereuses parce qu’empruntes d’un ethnocentrisme évident. Ce qui démontre bien que notre culture occidentale, soi-disant tolérante, manque son but lorsqu’elle vise l’ouverture et incite au respect. L’expression de notre culpabilité, à travers les poncifs du remords et de la honte, ne sont eux-mêmes rien d’autre qu’une représentation, ou devrais-je dire, un « avatar » de l’attitude paternaliste de l’Occident envers le reste du monde, attitude héritée clairement du colonialisme. Finalement il semble que nous n’ayons pas vraiment avancé et notre égo démesuré, sous prétexte de dénoncer le fanatisme et le manque d’ouverture d’esprit des autres nous maintient dans une posture qui n’est en aucun cas elle-même tolérante mais bien au contraire gouvernée par nombre de nos préjugés.


Peut-être aurait-il été judicieux, pour éviter ces écueils, que le réalisateur se consacre un peu plus à son récit : il aurait certainement ainsi évité les pièges d’une histoire racontée à la va vite ; ce qui l’aurait conduit à faire de son Avatar un véritable chef d’œuvre, car ce qu’on peut lui reconnaître, sans nul doute, c’est la beauté de ces images et surtout, l’efficacité incontestable de la 3D…

Voir nos autre critiques sur le film :

James Cameron voit la vie en bleu

Il était un petit Na'vi


commentaires

2010-02-14 21:34:35

absolument pas d'accord...

Je ne suis pas d'accord avec la plupart des points avancés dans cette critique qui me paraît juste "facile"... mue par une envie de critiquer absolument un film succès ??? une fausse critique d'un film pas si manichéen que ça... je ne vois aucunement l'intention de critiquer le racisme dans ce film... ni une société archaïque vantée avec le culte du chef et la soumission à son mari (au contraire les femmes sont des chasseuses, la grande chamane respectée, les époux se choississent réciproquement... et l'arbre des âmes est la "grande mère"...) dailleurs pour que ce film soit interdit au bout de quelques semaines en Chine ça n'est pas seulement parce qu'il nuit à la production national... on peut y voir simplement la critique d'une société industrielle devenue inhumaine à force de se soumettre aux lois du marché, et la prétention et la bêtise de notre matérialisme (et en effet moi aussi j'ai tout de suite fait le rapprochement avec la magnifique Danse avec les loups)

que ce film fasse un succès est tout au contraire plutôt rassurant... si un film a du succès il n'est pas forcément idiot, facile ou sans profondeur... et si "les gens" de nos sociétés ne s'y trompaient pas ?

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