écrit le 12/02/2010 à 01:00
par Martin Clément

SORTIE - « Lovely Bones » : Peter Jackson est-il tombé sur un os ?

Le réalisateur de la trilogie du Seigneur des Anneaux et de King Kong adapte le best-seller d’Alice Sebold, La Nostalgie de l’Ange. À l’arrivée, un film coupé en deux, entre lyrisme pataud et thriller efficace. Lovely Bones, ou l’expérience schizophrène du mois !

 

L’adaptation d’un best-seller américain

On attendait beaucoup de ce projet : l’univers visuellement riche de Peter Jackson allait se mettre au service de l’intrigue imaginée par la romancière Alice Sebold, mêlant habilement fantastique et drame.

La Nostalgie de l’Ange est un best-seller international paru en 2002, vendu à trois millions d’exemplaires et traduit dans une trentaine de langues. Son adaptation cinématographique était donc attendue avec une certaine fébrilité chez les amateurs du livre.

Le film Lovely Bones (qui reprend le titre original du roman en anglais, la traduction littérale étant "Les Jolis Os", expression qui prend sens à la toute fin du film) reprend la trame du roman et se focalise sur la vie de Susie Salmon dans les années 70. Susie est une adolescente de 14 ans au quotidien banal. Son destin tourne au tragique lorsqu’un soir d’hiver elle est sauvagement assassinée en rentrant du lycée. Son âme quitte alors la terre pour entrer dans un monde parallèle, à mi-chemin entre le monde réel et le paradis. Susie n’oublie pas pour autant sa vie écourtée. De son purgatoire, elle continue d’observer ses proches et découvre les ravages de sa disparition. Ses parents sont incapables de faire leur deuil. Son frère et sa sœur tentent de grandir malgré la tragédie. Ses amis essaient d’oublier son souvenir, trop douloureux. Mais Susie scrute aussi chaque faits et gestes de son bourreau, un voisin en apparence inoffensif, qui menace pourtant de faire d’autres victimes…

Aux commandes de l’adaptation du scénario, on retrouve l’équipe du Seigneur des Anneaux : Peter Jackson lui-même, sa femme et co-productrice Fran Walsh et Philippa Boyens, scénariste et dramaturge aguerrie. On se dit alors que ces professionnels de l’adaptation vont faire un travail fantastique et transcender une œuvre littéraire déjà intense. Bizarrement pourtant, la mayonnaise ne prend pas. Le scénario est bâclé ? La réalisation déçoit ? Les raisons de ce ratage partiel sont multiples, mais l’un des facteurs important de cet échec est que le film comprend…

 

 

…une galerie de personnages trop inégaux

En effet, les personnages secondaires flirtent régulièrement avec le cliché. C’est souvent le cas avec les adaptations de romans (comme dans la saga des Harry Potter et ses foules de personnages tracés à la serpe) et  Lovely Bones n’échappe pas à cette règle. Le cas le plus frappant étant celui de l’amoureux transi de Susie, Ray Singh (Reece Richie). Sa caractérisation - un anglais d’origine hindou amateur de… Shakespeare (quelle originalité !) - frise le ridicule. Même problème pour le personnage de Ruth Connors (Carolyn Dando), qui dans le roman, garde un contact inconscient avec l’esprit de Susie. Là, Ruth est une jeune fille au look pseudo-gothique qui passe son temps à regarder le monde les yeux grands ouverts pour bien montrer au spectateur qu’elle « perçoit les choses d’une manière différente ». Ce procédé peu subtil est particulièrement agaçant tout le long du film, car ces deux personnages participent souvent à des scènes-clés, censées faire naître émotion et empathie chez le spectateur.

Heureusement, les autres personnages sont mieux écrits et interprétés. Mention spéciale à Susan Sarandon qui interprète une grand-mère rock’n’roll dont chaque apparition à l’écran est un régal. Rachel Weisz apporte sa grâce et sa sensibilité en interprétant la mère de Susie, un personnage complexe et pas très attachant, que l’actrice réussit à incarner sans tic ni outrance dans le jeu. Enfin Saoirse Ronan, qui interprète la jeune Susie, s’en sort plutôt bien et réussit même à nous faire oublier les dialogues pseudo-philosophiques abscons qu’il lui est parfois demandé de déclamer.

 

 

Un thriller angoissant

Le meurtrier de Susie fait partie des personnages marquants de Lovely Bones. L’interprétation glaçante de Stanley Tucci rend crédible cette figure de tueur à l’apparence ordinaire. Il est d’ailleurs à l’origine des meilleures scènes, celles où le film s’aventure sur les terres du thriller. La séquence du meurtre de Susie, montrée alors que nous assistons en même temps au dîner quotidien de la famille Salmon, est très intense.

Le reste de l’enquête, centrée sur la résolution du meurtre, est aussi l’un des éléments qui tient le spectateur en haleine jusqu’à la dernière minute.

 

Un mélo gonflant

Pourtant, ce suspense est constamment plombé par des passages oniriques aux accents hamiltoniens. Dans ce sens, l’affiche du film nous avait prévenus, avec ses tons pastel et rosacés ! En effet, une fois que Susie est assassinée, la narration se divise entre les éléments du monde réel et les événements qui ont lieu dans les « limbes » où se trouve Susie. La partie thriller est certes intéressante, mais la reconstitution très visuelle de « l’entre-deux monde » donne lieu à des scènes ridicules : Susie et une autre disparue dansent dans l’herbe un peu comme dans le générique de La Petite Maison dans la Prairie. Susie regarde l’horizon avec en fond une musique tribale, déjà utilisée dans une pub pour parfum (prophétique !). Susie commente, en philosophe de cour de récréation, la vie de ses proches,… Bref, la liste est aussi longue qu'est profond l’ennui qui s’empare du spectateur lorsqu’il assiste à ces scènes.

Cette difficulté à allier ces deux intrigues est pourtant surprenante. Dans son roman, Alice Sebold réussissait à bien équilibrer ces deux types de narration et utilisait le « paradis » comme un reflet très parlant pour le lecteur, de l’état d’esprit de Susie. Dans le film, on admire juste la qualité des images de synthèse, qui restent toutefois totalement dissociées du ressenti de l’héroïne.

On croyait aussi que Peter Jackson serait le réalisateur idéal pour opérer la transition d’un récit aussi complexe, du papier à l’écran. En effet, l’un de ses premiers films, Créatures Célestes, abordait avec beaucoup de sensibilité la cruauté et la fantaisie suscitées par les émois adolescents. Malheureusement dans Lovely Bones, ce sont ces mêmes sujets qui subissent un traitement trop académique et finalement, assez niais. On peut aussi dénoncer l’aspect conservateur du film, notamment concernant les références à la sexualité naissante de Susie. C’était un aspect important du roman qui est complètement édulcoré dans le film, uniquement par pudibonderie.

A la sortie de Lovely Bones, c’est donc la déception qui prime. La déception de voir comme souvent, une adaptation littéraire ratée alors que le roman se suffisait à lui-même - pourquoi ne pas miser sur une œuvre originale plus adaptée à la durée d’un film de deux heures ? Déception aussi d’assister au déclin (temporaire, on l’espère bien !) de Peter Jackson qui, depuis King Kong et malgré un entourage de comédiens souvent inspirés, ne cesse de faire des choix narratifs douteux.


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