Crédits : © Warner Bros. France



écrit le 13/02/2010 à 22:00
par Nathalie Dassa

DÉCRYPTAGE - Coco Chanel, l'initiatrice

Jeune orpheline d’origine modeste, Gabrielle Chanel est devenue une créatrice de mode qui a su imposer un style à contre-courant des conventions du début du XXe siècle, avec génie et détermination. Avec 6 nominations aux César, dont Meilleure Adaptation, Coco avant Chanel est avant tout un portrait de femme, écrit en toute sobriété. Retour sur le décryptage du film avec la coscénariste Camille Fontaine.

 

Un projet ambitieux
Coco avant Chanel est une commande de la production Haut et Court, lancée en 2006. Les productrices Caroline Benjo et Carole Scotta souhaitaient faire un film sur Gabrielle Chanel, adapté du roman L’irrégulière ou mon itinéraire Chanel d’Edmonde Charles-Roux, avec Anne Fontaine à la réalisation. À l’époque, la cinéaste hésitait encore sur l’idée de faire un biopic, très en vogue aujourd’hui. Après avoir lu quelques scénarios de Camille Fontaine, les productrices lui demandèrent de rejoindre l’équipe. Celle-ci leur fit une proposition de 5/6 pages, basée essentiellement sur la première partie de la vie de Coco, la moins connue et la plus émotionnelle : ses années d’apprentissage. Ce résumé débutait au cabaret et se terminait au château à Royallieu. 

Anne et Camille se rencontrèrent et l’idée générale fut validée. Mais il fallait aller plus loin en montrant Chanel à Paris. Restait aussi un point crucial à régler pour Anne : obtenir l’accord d’Audrey Tautou pour interpréter le rôle-titre. En janvier 2007, Anne et Camille rédigent un traitement élaboré d’une trentaine de pages. En juin, la comédienne accepte. Pour mener à bien son premier film d’époque, au budget ambitieux de 20 millions d’euros, Anne Fontaine tient à réunir sur le scénario comme consultants : Christopher Hampton (oscarisé pour la Meilleure Adaptation pour Les Liaisons Dangereuses) et Jacques Fieschi (collaborateur attitré sur Augustin, roi du Kung-fu, Comment j’ai Tué mon Père et Nathalie et consultant sur La fille de Monaco). 

Camille Fontaine co-signe ainsi son plus important scénario : « Le luxe n’est pas un de mes domaines de prédilection, mais l’histoire de Chanel est très romanesque. Rares sont les femmes avec autant de charisme. Je ne le soupçonnais pas avant de me plonger dans ce projet. Coco a compris très tôt que sa différence était un atout. Elle a créé un style neuf à partir de sa propre vie. Je trouve passionnant qu’elle n’ait jamais voulu devenir couturière. Dans le film, elle essaie d’être chanteuse, danseuse, actrice… Être orpheline à son époque n’offrait aucune possibilité d’avenir. On était soit courtisane, soit petite main dans les maisons de couture, ce qu’elle refusait absolument. Et on se mariait avec un serveur de restaurant, au mieux avec un fonctionnaire des chemins de fer. Qui aurait pu croire qu’elle bâtirait un véritable empire de la mode ? ».

Jamais un mot de trop
Les deux femmes ont développé le traitement jusqu’à aboutir à « un scène à scène » très précis. Camille écrivait soit chez Haut et Court, soit chez Ciné@, le coproducteur du film. Elles travaillaient chacune de leur côté et se retrouvaient une à deux fois par semaine au bureau de Anne ou se contactaient par téléphone : « Anne réagissait, annotait, me guidait, corrigeait, reformulait. Le « scène à scène » terminé, sur lequel Christopher Hampton est intervenu, j’ai commencé à écrire les dialogues. J’ai proposé à Anne une trentaine de pages qu’on a réécrites. Ce qui est difficile pour moi dans les dialogues, c’est d’être seule. Avec Anne, on jouait la scène et je notais toutes ses remarques et changements à effectuer. Quand on collabore avec elle, il n’y a jamais un mot en trop ! Le travail d’écriture a été plus difficile ensuite ; elle était en prépa, puis en tournage sur La fille de Monaco et de mon côté, j’étais enceinte. On se contactait le plus souvent par téléphone. Jacques Fieschi, lui, est intervenu plus tard vers la fin, je ne l’ai pas rencontré. Il a apporté son regard neuf sur le scénario en resserrant la structure ». 

L’écriture du scénario a duré un an et demi. Haut et Court s’est chargé de préparer une documentation assez riche, notamment en images d’archives de l’Ina et en partitions de chansons de l’époque que Camille souhaitait avoir. Ses lectures ont été nombreuses pour saisir la complexité du personnage, allant des classiques tels que Colette, Cocteau pour s’imprégner de l’atmosphère, en passant par les biographies jusqu’aux romans de gare à l’eau de rose que Chanel affectionnait tout particulièrement. Mais L’Allure de Chanel, de Paul Morand fut l’élément déclencheur pour capter sa personnalité et son vocabulaire. 

Ses répliques et citations ont été, pour la plupart, inventées ou inspirées. La citation de Jules Renard « J’ai le dégoût très sûr » est une réplique qu’elle formulait vraiment. En revanche, « Un jour, ils se battront pour dîner à notre table » est un dialogue inventé : « Je voulais en ajouter d’autres, mais ses expressions les plus connues sont dites quand elle est célèbre. Anne me freinait car au début de sa vie, Coco n’avait pas la maturité pour les dire. Il nous a été très difficile de la cerner et de discerner le vrai du faux, cette femme mentait sans arrêt avec l’obsession de ne jamais dire qu’elle était orpheline. Elle était à la fois très dure, maligne, drôle et surtout excessivement menteuse et orgueilleuse ; un personnage atypique à plusieurs facettes. Mais une fois que nous avions compris que le principe de sa vie créait son style, les événements réels nous importaient peu. Nous nous sommes concentrées sur l’idée de la vraisemblance par rapport à la vérité ».

 

Des personnages déterminants
Lorsque Camille s’est plongée dans la construction des personnages masculins, le plus facile à percevoir fut Étienne Balsan, incarné par Benoît Poelvoorde, décrit notamment dans L’irrégulière : « C’est un personnage que j’adore car c’est l’âme sensible, l’homme blessé derrière la goujaterie. Il y a une contradiction du personnage entre ce qu’il montre et ce qu’il est. C’est un peu le cliché du bourgeois de l’époque. Dans la réalité, c’était un homme libre qui n’aurait jamais épousé Chanel et qui ne lui aurait même jamais proposé. Ce qui n’est pas le cas dans le film. À ses yeux, elle était une excentrique qui l’importait peu et qu’il cachait par honte. Après en avoir discuté avec Anne, nous avons rencontré Edmonde Charles-Roux. Il s’avère que Balsan était dévasté lorsqu’elle est partie car il comprend trop tard qu’il est amoureux d’elle. Une confidence qui n’est pas évoquée frontalement dans le roman. Et c’est ce qu’on a utilisé dans le scénario. »

Boy Capel, incarné par Alessandro Nivola, son premier et véritable amour, qui fut le seul à croire en elle, a été plus difficile à créer. Les descriptions de lui étaient trop élogieuses et sans faille : « Ce qui a réussi à débloquer la situation de manière périphérique, c’est Lewis et Irène, de Paul Morand ; une histoire un peu inspirée de celle de Chanel et Boy. Lewis est un peu un salaud, davantage obsédé par ses affaires que par les femmes. Le lien était là : Boy est un bâtard, Chanel orpheline. Il s’est fait tout seul, elle également. Ils étaient faits pour se marier. Mais leurs points communs ont fait une différence. Il a un désir de réussir beaucoup plus fort. L’intégrité de Chanel commence là où s’arrête celle de Boy ; il préfère un mariage de raison pour faire partie de la haute. Lorsque j’ai compris cela, Boy est né ».

Les personnages féminins ont été modelés sur la personnalité de plusieurs femmes pour le besoin du scénario et pour une compréhension plus simple. En réalité, Adrienne est la tante de Chanel qui avait un an de différence avec elle et la même volonté de réussir. Marie Gillain prend l’identité de la sœur de Chanel en s’inspirant du caractère de la tante : « En terme de dramaturgie, elle l’humanise et à statut égal, elle montre également un autre destin de femme. Anne et moi sous-entendons qu’elle n’épousera jamais son baron alors que dans la vie, il l’a épousée… 20 ans plus tard ». Émilienne, campée par Emmanuelle Devos, est en revanche la véritable danseuse et courtisane Émilienne d’Alençon, qui s’inspire également de la comédienne Gabrielle Dorziat. Elle est l’une des premières à porter ses chapeaux et à l’encourager à poursuivre dans cette voie.


Des ellipses nécessaires

À partir de la mort de Boy Capel jusqu’à la scène finale sur l’escalier de la Maison Chanel rue Cambon, le parti prisdes ellipses est volontaire. Camille et Anne se sont longtemps penchées sur l’intérêt de décrire son investissement personnel dans la création : « On ne voulait pas s’attarder sur le travail de couture en lui-même. En réalité, la mort de Boy dans un accident de voiture est arrivée bien plus tard. Leur relation a duré plus de 4 ans alors que dans le scénario, on peut l’estimer à un an et demi. En terme de dramaturgie, déplacer sa mort était nécessaire pour montrer qu’elle devient Chanel. Elle n’est plus modiste, elle crée des vêtements. Chez Warner Bros, les Américains l’ont souligné également. Ils n’arrivaient pas à cerner le temps qui s’était écoulé entre la mort de Capel et le défilé. Anne et moi avons donc ajouté un carton à la fin du film ». 

Dans le plan précédant la scène finale, élégante et toute en retenue, Chanel triture un tissu en tweed rose évoquant le célèbre tailleur de Jackie Kennedy. Le film se termine alors par le premier défilé de Coco, mais présente les modèles, créés sur plusieurs années. 

« C’est une expérience que j’aie beaucoup aimée. » conclut Camille Fontaine « Collaborer avec Anne Fontaine et Christopher Hampton fut constructif. J’ai trouvé vraiment stimulant de réussir à « fictionner » une histoire vraie et à combiner une cohérence et une progression dramatique à une vie et à son fouillis. Comme disait Truffaut « le cinéma, c’est la vie sans les embouteillages ». ».

 

Article paru dans Scénaristes Magazine #2  (mai/juin 2009) 


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