écrit le 16/02/2010 à 11:00
par Emma Scali

DESSIN ANIMÉ - La Princesse et La Grenouille

Avec ce nouvel opus, les studios Disney souhaitaient s’inscrire dans la lignée des dessins animés traditionnels qui ont fait leur succès… Adieu les images en 3D, retour à la 2D, aux airs musicaux entraînants, aux danses divertissantes, aux animaux délirants, à la magie et aux contes de fées, avec en sus une princesse noire !!! Seulement l’histoire ne se déroule pas tout à fait comme prévu...


... des controverses émergent et la polémique grandit. Avec sa toute nouvelle princesse, la société Disney crée le premier personnage noir de son histoire, et cette nouveauté suscite de vives polémiques au sein de la communauté noire aux Etats-Unis et en Angleterre. Depuis l’écriture jusqu’à sa sortie, le film a soulevé bien des discussions et a été accusé de racisme, mais que lui reproche-t-on réellement ?
 

 

La première princesse noire : une polémique justifiée ?

Il était une fois, dans un quartier français de la Nouvelle-Orléans, Tiana, une jeune domestique noire au service d’un riche propriétaire terrien… Le conte de fée version nouvelle Cendrillon afro-américaine intitulé La Princesse et La Grenouille peut commencer. En créant sa première héroïne noire, Disney lance une opération marketing de choc pour séduire un nouveau marché. Mais le conte de fées vire rapidement au cauchemar…

A la genèse du projet, Tiana s’appelait Maddy et était femme de chambre pour une riche famille blanche. Scandale : le prénom est lié à l’esclavage, tout comme l’emploi de l’héroïne. Plus caricatural, c’est difficile… L’image du pauvre noir aux ordres du riche blanc dans un état négrier du Sud des Etats-Unis agace et exaspère. En Grande-Bretagne comme outre-Atlantique, la grogne est palpable.

Joan Gosier, afro-américaine, mère de deux enfants témoigne de l’image négative du dessin animé dans le South Florida Times : « J’étais très excitée à l’idée d’une héroïne incarnée par une princesse noire. Quand mes deux filles, qui adorent les films de Disney, ont vu les images, elles m’ont posé plein de questions sur ce personnage, je leur ai dit que c’était Maddy, une princesse grenouille et, là, elles ont froncé les sourcils. Avec les larmes aux yeux, ma fille de trois ans m’a répondu qu’elle ne voulait pas être une grenouille. J’avais beau leur expliquer, le dégoût se lisait toujours sur leurs visages. C’est à ce moment là que je me suis rendue compte du caractère dommageable de ce dessin animé ».

Grâce à son blog et aux multiples lettres envoyées à la société hollywoodienne, Joan Gosier a obtenu gain de cause. Disney opère certaines modifications, le prénom et l'emploi de l’héroïne changent : Maddy devient Tiana, fille de couturière et virtuose de la cuisine qui rêve de devenir chef et d’ouvrir son propre restaurant. Elle finit néanmoins par devenir princesse, en épousant son prince… 

Seulement, le prénom et le métier de l’héroïne n’étaient pas seuls à poser problème. Beaucoup n'ont que très modérément apprécié le fait de situer le conte à la Nouvelle Orléans, alors que la ville ne se remet encore que très difficilement de l'ouragan Katrina. Pourtant l'idée, jusqu'ici inexploitée chez Disney de situer le récit dans les Bayous est une excellente, permet des développements sans fin et surtout, donne lieu à la création d'une vraie bande originale jazzy… Mais voilà, Katrina. 
                                                                                            

Une autre controverse a porté sur le titre original du dessin animé : The Frog Princess. On a pensé que ce titre pouvait être blessant pour nous autres Français – "frog" étant une façon injurieuse d’appeler les habitants de l’hexagone. Le titre a donc été changé en The Princess and The Frog, autrement dit : La Princesse et La Grenouille. Franchement, où ça va se loger ?! 

Enfin, le dernier reproche concerne le prince « blanc ». Ce qui n’est du reste pas tout à fait exact : le prince n'est en réalité ni blanc ni noir, mais « café au lait ». Pourquoi pas un Prince noir ? Trop risqué et Disney est du genre à prendre des risques… très calculés. Pourquoi pas un Prince blanc ? Ç'aurait été s’attirer les foudres d’une bonne partie de la population noire américaine ET de la population blanche – le KKK reproche déjà à Disney d’avoir mis en scène une princesse noire, alors un couple mixte, vous imaginez...

Soumis à la pression, le studio a donc opté pour un prince « gris », sans saveur et ne convenant réellement à personne. C'est d’ailleurs le seul personnage raté du film. Il aurait été préférable que la société de production assume ses choix jusqu'au bout : faire un prince blanc et vanter la tolérance grâce au mariage final, ou faire un prince noir pour la première fois de son histoire. D'ailleurs ce non choix a (évidemment) relancé la polémique autour de la couleur de peau des personnages – polémique qui, soit dit en passant, au XXIème siècle a encore de graves relents de ségrégation raciale ! –, enfin...

En revanche, pas de doute pour le méchant : il a eu droit au « tout compris » ! Il est noir, grand amateur de vaudou et cupide ! Est-ce à dire qu’un noir n’est pas assez bien pour être un Prince Charmant mais a toutes les caractéristiques requises pour être un méchant ? Il n’y a qu’un pas… qui aux Etats-Unis se franchit aisément (et pour bien moins que ça)…

                                                  

La solution Lasseter : l'histoire

Pour pallier ces problèmes médiatiques et passer outre les difficultés, le studio s’est tourné vers John Lasseter, désormais aux commandes. Et quel fut le remède à ces obstacles ? L’histoire elle-même. Pour Lasseter, rien n’est plus important que l’histoire, « l'histoire, c'est la base de tout ». A son sens, impossible de mettre en scène un film, en particulier un dessin animé, sans un récit consistant, cohérent et émouvant. (Surprenant, non ?) C’est sur cette base que se choisit – que se dessine – le design des personnages, leur style, leurs vêtements, leur regard, leur tenue, leur attitude toute entière… C’est sur ce principe primordial que l’esthétique du film se construit, que l’univers prend forme et puis, prend vie.

C’est du reste grâce à ce travail sur l’écriture en particulier, qu’est finalement née Tiana, le personnage principal et vraiment original du film. Au final, en reprenant et en malmenant, l’air de rien, les codes de ses classiques, Disney réussit son pari. Première héroïne noire, la jeune demoiselle ne rêve pas de vivre dans un château mais d’ouvrir un restaurant... Fini les Blanche-Neige en péril, les Belle au Bois Dormant, ensommeillées, et autre Cendrillon sans ressource, cette héroïne-là est indépendante et ambitieuse. Entre deux airs de trompette et un bal costumé, elle rencontre certes un prince, Naveen ; mais là aussi, le jeune homme n’est pas à l’image de preux chevalier auquel Disney avait habitué son public : il s’agit d’un baratineur et paresseux, auquel le costume de grenouille va presque mieux que celui de royal golden boy. 

Finalement, le nouveau Disney raconte donc l’histoire d’un prince transformé en grenouille qui veut redevenir humain, le tout dans l'esprit de l’Amérique post-Bush. Des symboles revisités, sans doute plus adaptés à l’imaginaire des filles d'Obama et des enfants nés après l’an 2000. Reste que dans ce conte de fées moderne, entièrement conçu en 2D comme au bon vieux temps, quelques valeurs sûres perdurent : un méchant très méchant, une étoile magique, un baiser fatal et un épilogue bien connu, le fameux « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants. » , qui nous fera toujours rêver … Moi, en tout cas.

          

Dès lors, si La Princesse et la Grenouille est avant tout un conte de fées comme on les aime, on se demande si la polémique avait bien lieu d'être. Etait-il judicieux, pertinent, nécessaire, d’accuser les animateurs (dont plusieurs sont afro-américains) de racisme, parce qu'ils ont conçu un alligator musicien de jazz et une libellule un peu bébête, en qui d’aucuns reconnaissent la reproduction de lieux communs archaïques ? 

On s’interroge sur les raisons d’une telle controverse et on se demande si, finalement, toute cette polémique n'est pas la résultante du "politiquement correct" à tout prix qui frappe les Etats-Unis ; et, ce, bien que les craintes ressenties et exprimées par la communauté noire – trop souvent malmenée et mal représentée à l'écran – soient compréhensibles et totalement légitimes.

 

Le film, finalement 

Malgré tout le débat qui entoure les choix scénaristiques, esthétiques et artistiques du film, La Princesse et la Grenouille apparaît donc comme un très bon Disney 2D : une bande musicale formidablement jazzy et entraînante, des personnages sympathiques bien que trop peu nombreux et une ville magique très bien représentée … Et si La Princesse et La Grenouille est un succès, c’est certainement parce que le conte qui se dessine sous nos yeux témoigne de ce à que nous rêvons, encore parfois, malgré l’âge ou les soucis : le fait que quel que soit notre âge aujourd’hui, nous avons tous été, un jour, un petit enfant qui a pris un crayon et un papier et qui s’est mis à dessiner…

Ce film, je l’ai adoré ; ma petite cousine, aussi… Elle ne s'est d'ailleurs pas interrogée sur le fait que la princesse soit noire alors que le prince était blanc ou « café au lait »… Elle a juste apprécié le film pour ce qu'il est : un dessin animé de divertissement … pas une tribune politique !
                                                                                


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