écrit le 20/02/2010 à 08:00
par Caroline Pochon

CINEMA - Rue Cases-Nègres à nouveau en salle à Paris

La vie d'une plantation de canne à sucre aux Antilles dans les années 30, vue à travers le regard d'un jeune garçon. Créolité, racisme ordinaire, esclavage, valeurs républicaines, ascenseur social, le premier film d'Euzhan Palcy posait il y a déjà quart de siècle des questions d'une brûlante actualité aujourd'hui. Un des grands succès de 1983, à voir ou à revoir en famille à partir du 17 février.

L’histoire difficile de la naissance du film

Rue Cases-Nègres est l’adaptation du roman éponyme et autobiographique de l’écrivain martiniquais Joseph Zobel, publié en 1950 par les éditions Présence Africaine. Martiniquaise, Euzhane Palcy est une jeune réalisatrice. Au début des années quatre-vingt, elle s’empare de ce roman qui lui rappelle son enfance dans un petit village martiniquais. « Ce roman est comme une œuvre de Pagnol : tellement poétique, drôle, émouvant et tellement réaliste ! Même si je venais d’un milieu un peu favorisé, ces enfants de coupeurs de canne étaient mes petits camarades ! ». Ce sera son premier long métrage. Faire le film n’est pas une entreprise facile. Euzhane Palcy est une pionnière. Rue Cases-Nègres était un film avec des Noirs, il n’intéressait personne. J’avais pourtant obtenu l’avance sur recettes (…). Claude Nedjar a lu le scénario, a convoqué son staff dans la foulée dans un restaurant et a dit à tout le monde : « j’ai lu ce scénario. Cette histoire me plait. C’est beau, émouvant et drôle. On va faire ce film. » Je pleurais de joie, parce que pour la première fois dans les annales du cinéma français, quelqu’un des Antilles avait obtenu l’Avance sur recettes, et j’avais été sur le point de la perdre. »

"...comme une œuvre de Pagnol : tellement poétique, drôle, émouvant et tellement réaliste !"

 

Le succès du film en 1983 et sa portée symbolique

Le film sort en 1983. Et pour un premier long métrage, ce sera un grand succès. Chronique sensible et intelligente de la vie en Martinique pendant les années trente, à travers la trajectoire d’un petit garçon, il obtient de nombreux prix internationaux, dont cinq à Venise, au point qu’Hollywood demande la jeune cinéaste, qui y fera son film suivant, Une Saison Blanche et Sèche, en 1989. Aux Antilles, le film aura un succès phénoménal. « La diffusion de ce film a été, aux Antilles, un choc extraordinaire. Les responsables de la télévision locale n’avaient pas le choix : ils détrônèrent « Madame Bovary » pour le diffuser ! C’était le délire ! Une liesse populaire ! Pour la première fois, ce peuple se voyait et s’entendait parler à la télé… et en créole ! ». Il rencontre également le mouvement intellectuel et littéraire de la créolité, autour de Patrick Chamoiseau, Raphael Confiant et Edouard Glissant, poussant à une redéfinition de l’identité antillaise.

 

Un film créole

C’est le premier film où l’on parle aussi bien français que créole, où l’identité antillaise est enfin décrite dans la complexité : les racines africaines, incarnées dans le film par la très belle relation entre José, le jeune héros, et son père spirituel, l’influence française, qui se fait ici sentir par la promotion scolaire dont bénéficie José et qui oriente son destin – en ce sens, le récit s’inscrit dans la tradition du récit républicain, ce n’est pas pour rien qu’Euzhan Palcy se réfère à Pagnol - et bien sûr, la créolité, dont de nombreux aspects sont abordés au cours du fiilm, dans l’usage de la langue et le passage du créole au français, dans la description des relations familiales (ici, le père est absent et la mère décédée, c’est donc la grand-mère qui élève le petit garçon), dans une description subtile mais sans fard de l’exploitation dans la plantation de canne à sucre, avec une perspective historique, ainsi que des relations de travail (dès la première séquence, les enfants s’aperçoivent qu’il n’y a pas de sucre dans la maison !). Enfin, le film montre avec finesse la découverte de la différence sociale, notamment dans la séquence où José entend le père de son ami métis, plus riche que lui, un Béké, dire à ce dernier qu’il ne doit pas traîner avec lui. Plus tard, la dimension raciale s’imposera en profondeur à la compréhension de cet enfant, lorsqu’il découvre que cet ami n’a pas été reconnu par son père, qui pourtant l’élève. Il ne veut pas donner son nom à un Noir. « Il ne veut pas de moi ! » hurle l’enfant alors que son père meurt. Le film aborde donc toutes les problématiques politiques de la Martinique par le prisme du regard enfantin. C’est un film que l’on peut regarder de 7 à 77 ans.


En 2010, un film qui n’a pas pris une ride

Comment voit-on le film aujourd’hui ? Il n’a pas vieilli. Sa réalisation est maîtrisée, classique et élégante, elle joue sur les couleurs sépias qui vieillissent un peu le tableau, tandis que des ritournelles de Joséphine Baker nous replongent dans l’ambiance des années trente. Neuf ans après la reconnaissance de la Traite et de l’esclavage comme crimes contre l’humanité par la loi Taubira, il est bon de voir, à travers l’œil de cet enfant lucide, - qui n’a rien d’innocent -, comment a été la vie aux Antilles dans les années trente, mesurer ce qui a changé, ce qui se perpétue. Le film a le mérite d’en éclairer simplement et subtilement les mécanismes. Ce n’est pas un film qui dénonce violemment. Au contraire, c’est un film qui porte aussi un espoir, à travers la réussite scolaire de ce garçon. Il a cette fraîcheur. C’est un film qui croit au mérite républicain à la française et en cela, il a une dimension universelle. On peut se poser la question de savoir si l’école assure toujours l’ascenseur social aujourd’hui. On peut s’interroger sur les questions politiques que la réalisatrice pose sans forcément y répondre. Ainsi que sur la situation actuelle. On peut aussi simplement prendre beaucoup de plaisir à suivre la belle histoire de José, ou Joseph, grandi rue Cases-Nègres.

(article également publié sur Clap Noir)

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