écrit le 04/03/2010 à 02:00
par Thierry Bochard et Frédéric Davoust

CINÉMA - La dramaturgie : un sport de combat !

Si les derniers Jeux Olympiques d'Hiver ont fait un carton chez les insomniaques européens (décalage horaire oblige), cet événement s’est aussi avéré un bon dérivatif pour certains scénaristes passés maîtres dans l'art de la procrastination. Le fait que l'événement ait lieu tous les 4 ans participe activement au processus de déculpabilisation. Mais cela peut aussi être un moyen de prendre une petite leçon de dramaturgie.

La relation sport/cinéma

Le sport a toujours attiré et nourri le 7ème art, donnant naissance à quelques moments d'anthologie contribuant parfois à véhiculer une idéologie comme Olympia (Les Dieux du Stade) de Leni Riefenstahl et son sous-entendu servant l'idéologie nauséabonde des thèses aryennes.
La boxe, le noble art, a été au centre d'un grand nombre de réalisations. Citons en vrac Raging Bull de Martin Scorsese, Marcel et Edith de Claude Lelouch, Rocky 1, 2, 3... 6, Ali de Michael Mann, Million Dollars Baby de Clint Eastwood, ... Le protagoniste est un guerrier, un combattant qui doit faire face à un adversaire plus fort que lui (l'antagoniste). Dans tous ces films, la machinerie dramaturgique est parfaitement réglée : l'entraînement (et la figure emblématique de l'entraîneur comme dans Million Dollars Baby), la sphère privée souvent problématique (le divorce de Jake LaMotta dans Raging Bull, la relation tumultueuse entre Adrienne et Rocky) … Tout est construit pour que le combat final devienne un moment d'une rare intensité dramatique.


La course à pied a elle aussi attiré les cinéastes adeptes de jogging : Les Chariots de Feu de Hugh Hudson, La Solitude du Coureur de Fond de Tony Richardson, Marathon Man de John Schlesinger, avec là aussi une course finale servant de point d'orgue dramatique. Notez qu'aux Etats-Unis, les scénaristes ont beaucoup puisé dans certaines disciplines "nationales" comme le Hockey sur glace, le Base-ball, le Foot US et le Basket, voir dans des histoires vraies plus ou moins fictionnées comme Une Equipe Hors du Commun de Penny Marshall sur la première ligue de base-ball féminin, ou encore Rasta Rocket sur l'épopée olympique de la première équipe de bobsleigh à 4 de la Jamaïque. L'histoire du sport moderne nous offre des histoires génialement ficelées, surtout quand animosité et psychologie humaine s'en mêlent. La dramaturgie serait-elle naturelle ?
 

 

Grands duels et grands défis

Le sport nous a souvent donné de grands et beaux duels, des combats mano à mano entre deux grandes figures : le combat entre les boxeurs Mohamed Ali et George Foreman dans l'ambiance survoltée de Kigali (qui a donné lieu à un magnifique documentaire : When We Were Kings de Leon Gast). Aux Jeux de Moscou en 1980, le duel au saut à la perche, en pleine Guerre froide, entre le polonais Kozakiewicz et le russe Volkov (le public russe soutient Volkov et hue le polonais à chaque saut. Ce dernier, une fois le titre acquis, remercia le stade avec un chaleureux bras d'honneur).


Au delà de ces oppositions empreintes d'esprit sportif, il est arrivé que ces confrontations sortent du cadre prévu. Tel le clash entre patineuses Tania Harding / Nancy Kerrigan. Si Harding, outsider lors de JO de Lillehammer en 1994, personnifiait la puissance, la grande favorite, Kerrigan donc, symbolisait la grâce et la perfection technique. Ces deux là ne s'aiment pas. Pour augmenter ses chances de remporter l'or Olympique, Harding met donc en place un stratagème qui échouera : briser une jambe de son adversaire avec la complicité de son mari et de son garde du corps. L'affaire sombre alors dans le médiatico-sportif et fait les choux gras de la presse. Point d'orgue de ce scénario aux allures de thriller : la compétition Olympique qui voit consacrée une russe devant Nancy Kerrigan (malgré ses déboires). D’ailleurs, cette histoire qui a tenu les Etats-Unis en haleine pendant quelques semaines a ensuite été le sujet d'un téléfilm miteux sur le câble américain. Comme quoi… les bonnes histoires ne font pas toujours de bons films.


Les clés de la dramaturgie appliquées au sport

Il faut tout d'abord une arène : le lieu où se déroule l'épreuve sportive (un ring, un stade, une piscine, un terrain de base-ball...). Un protagoniste charismatique : jeune espoir, grand champion, ou bien outsider en puissance. Il faut aussi un antagoniste : rarement l'ennemi juré (ce qui mettrait à mal le fameux "esprit sportif"), mais en tout cas LA personne à battre. Une fois tout installé, la compétition commence, les forces s'équilibrent (ou pas) et l'athlète de se dépasser pour atteindre son objectif : le podium. Plus la compétition est serrée, plus la tension augmente, et plus la dramaturgie est efficace. Derrière chaque histoire se cache un challenge, un enjeu. Les récits sportifs portent en leur sein des intrigues et des sous-intrigues à la portée universelle : intrigue de maturation, de rédemption, d'éducation, voire même de punition (selon la classification établie par Mc Kee, gourou de l’enseignement scénaristique).

 

Des exemples concrets


Février 2010, JO de Vancouver, épreuve de Snowboard cross féminin : sur une piste verglacée et techniquement complexe, 4 adversaires. Parmi elles, la Française Déborah Anthonioz, quelques victoires en Coupe du Monde au palmarès, mais qui ne fait pas figure de cador. Pour caractériser un peu plus le personnage, sachez qu’elle passe pour une ancienne dans cette discipline avec ses 31 printemps. Ce sont donc ses derniers Jeux et la dernière chance de médaille pour cette athlète qui s'est fracturé à peu près tout ce qu'on peut se fracturer ! Le début de la compétition est perturbé par les chutes de neige et l'état changeant de la piste. Culottée, dotée d'un bon sens stratégique et d'une dose de chance certaine (chutes de ses adversaires), notre skieuse parvient à se qualifier pour la finale, chose inespérée au départ. Cette finale, c'est le climax. La tension est à son paroxysme, les favorites sont là, notre protagoniste devient une outsider dont il faut se méfier, son expérience peut faire la différence. La course aux médailles est palpitante, Déborah est en dernière position mais suit ses adversaires de près sans pour autant parvenir à les passer. La future gagnante est loin devant, ses deux suivantes tombent et permettent finalement à Déborah de remporter l‘argent. Vice-championne Olympique alors que deux ans plus tôt elle était dans un fauteuil roulant. Le scénario est beau et bien rôdé. CQFD.


Autre discipline : le combiné nordique (une épreuve de saut à ski, suivie d'une course de ski de fond). Le protagoniste s'appelle Jason Lamy-Chapuis, 23 ans, franco-américain courant pour la France et en tête de la Coupe du Monde. Lui, est l'homme à battre, le favori. Premier nœud dramatique, le saut. Lors de son passage, il subit un vent tournant qui l'empêche de planer comme il le souhaitait. A la surprise générale, il n’est que 5ème. Problème : le fond n'est pas sa spécialité et il part avec 46 secondes de retard sur ses principaux adversaires, meilleurs skieurs que lui. Le public se dit alors que c'est foutu, qu'il ne lui reste qu’à perdre avec les honneurs. A force de persévérance, de conviction, Lamy-Chapuis accroche le peloton de tête. La dernière ligne droite arrive, il accélère, dépose Pittin (Italie) et tel un cycliste, déboîte et dépasse Spillane (USA) pour remporter le titre. Dire que le jurassien, avec sa double nationalité, aurait pu courir pour les Etats-Unis. Mais l’histoire aurait-elle été aussi belle ?


Dernier exemple, le préféré outre-Atlantique : l'intrigue de maturation. Prenez une patineuse canadienne, Jeannie Rochette en l'occurrence. Elle fait figure d'outsider en patinage artistique. Mais voilà, quelques jours avant la compétition sa mère décède d'une crise cardiaque. Conflit : elle pourrait déclarer forfait pour faire son deuil. Elle décide finalement de concourir malgré tout car c'était le rêve de sa mère, voir sa fille sur un podium Olympique. L'empathie naît du courage de la québécoise de ne pas céder devant l'adversité. Elle s'accroche à son rêve, et finit en larmes, une belle breloque autour du cou. Les ficelles pourraient paraître assez grossières, pourtant la recette fonctionne, le public trouve cela beau et touchant. Résultat : un carton d'audimat.
 

Du bon usage de la voix-off

Dans la plupart des cas, l'usage de la voix off est un peu « casse-gueule », rare sont les films où elle est pleinement justifiée. En sport, la voix off est celle de journalistes et d'experts dont le but est d'apporter un éclairage technique et une bonne dose d'informations concernant les athlètes. Les commentateurs ont une autre fonction, celle de mettre en avant les points de tension, les conflits et créer ainsi un rythme dramatique. Ils font monter la sauce, en gros ! Chaque pays a son ou ses commentateurs vedettes, habiles dans l'art de mettre en scène les tensions dramatiques. Les « voix » se doivent aussi d’être complémentaires. A la retenue d’un Nelson Monfort vient se greffer la franchouillardise d’un Philippe Candeloro. Le calme d’un Antoine Dénériaz contraste avec l’enthousiasme d’un Alexandre Boyon peu avare en jeux de mots lors de cette dernière Olympiade. Un téléspectateur novice DOIT comprendre ce qu’il voit à l’écran.

 

Conclusion


On l’a vu, sport et fiction sont des parents proches au niveau de leur construction dramatique. Entre Liverpool, sonné, qui remonte 3 buts en finale de Coupe d’Europe de foot et l’emporte, et Rocky Balboa, quasi-mis KO par son adversaire soviétique avant de finalement l’envoyer au tapis, quelle différence ?! Le sport s’est d’ailleurs mué en un véritable spectacle filmé avec des athlètes jouant avec la caméra comme de vrais comédiens. A croire que, comme dans la télé-réalité, tout est scripté. Tout ceci n’est en tout cas pas pour déplaire au cinéma qui récupère ensuite habilement ces événements sportifs aux scénarios plus vrais que nature, n’est-ce pas Clint Eastwood…

 


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