DVD - Cris et chuchotements : L'art des silences

Cris et Chuchotements, d'Ingmar Bergman, l'un des chef-d'oeuvre du cinéma mondial, ressort en DVD. Un film majeur, rude et lumineux, bouleversant à tous points de vue. Il n'est pas seulement remarquable par le génie de sa réalisation, mais aussi par son scénario. Analyse au scalpel, par un Bergmanophile averti (et qui donc en vaut deux).

écrit le 04/03/2010 à 11:00
par Frédéric Davoust

En Suède, à la fin du XIXème siècle. Karin, Maria et Agnès, trois soeur vivent dans le manoir familial. Agnès, atteinte d'une terrible maladie, est en train de mourir. Karin, Maria, et la servante Anna se relaient à son chevet. Seule Anna trouve la force de l'accompagner vers la mort. Après son décès, Karin et Maria tenteront d'apprendre à se connaître.

 

Ecrire le Mourir

La Mort est le sujet central de la plupart des films de Bergman (le Septième Sceau, Les Fraises Sauvages...) mais ici, il s'intéresse au mourir, ce temps distendu où la personne se meurt. Le film s'ouvre sur le parc déserté d'une grande maison bourgeoise. Une suite de plans bucoliques sur les derniers instants de l'Eté qui s'éteint. dans la maison, aux dominantes de rouge, quatre femmes : Karin, Maria, Agnès, et Anna qui sont autant de facettes d'une seule et même image de la représentation de la femme et de ses liens au monde et aux hommes. Dès les premières séquences nous savons qu'Agnès va mourir, c'est inéluctable. La mort rôde dans cette maison aux dominantes rouges. Bergman la contemple non seulement chez Agnès mais chez tous les autres personnages. Karin, Maria et Anna sont elles aussi dans le mourir, non pas physiquement, mais psychiquement. Pour appuyer ce point précis, Bergman s'attarde sur les relations entre les personnages, sur le temps perdu (comme chez Proust) où le bonheur et la joie de vivre passée se sont dissipés dans le jardin déserté et les silences de l'incommunicabilité.

Bergman, filme cette période où le temps donne l'impression de se suspendre, un temps interminable de l'agonie. Au départ Karin et Maria font face à la situation. Elles se relaient au chevet de leur soeur mourante. Plus la mort s'approche, plus elles s'éloignent. Pour Bergman le mourir est ce temps nécessaire à l'accompagnement du malade. Un temps pour faire face aux doutes, aux angoisses et les dissiper. Bergman ne montre pas tant la lâcheté des deux soeurs que leur incapacité à communiquer leurs émotions profondes qui les font souffrir. Il y a du conflit chez ses trois soeurs, mais quel est-il ? il y a l'envie, la jalousie, l'amour, la haine. Quatre émotions fortes qui bousculent chacune des protagonistes. Le film bascule alors dans une autre sphère qu'on peut croire issu de Montaigne. Pour ce dernier, "La Philosophie, c'est apprendre à mourir", or la philosophie est l'apprentissage de la sagesse et de soi ("Connais-toi toi-même). ce que montre Bergman c'est ce refus des deux soeurs d'apprendre à se connaître. Elles se nient et se renient mutuellement, ne pouvant finalement se faire face, elles ne peuvent affronter la mort. Elles ne peuvent plus ni accepter la vie qu'elles mènent, ni la mort qui s'approche.
Elles sont prises dans cet entre-deux, bien obligées à choisir un camp.

 

Le refus de la vie

Bergman signe à travers Cris et Chuchotements son plus beau film sur les femmes. Ecrit après le décès de sa mère et sa séparation avec Liv Ullman, il porte une réflexion sur les femmes qu'il tente de sublimer en surpassant ses doutes et son amertume. Les quatre personnages féminins, tous différents, sont porteurs d'un mal qui trouve racine dans les moeurs et les rapports sociaux de l'époque. Evoluant dans un univers clos, contraintes par leurs maris et par les hommes en général.

Anna, la servante, n'existe que par son statut, soumise à tous et à toutes, elle est la seule à regarder la mort en face, dans une stature de madone, de maîtresse, de mère, de femme. Bergman la filme avec un profond respect, la sanctifie. On devine la nature des sentiments qui la lie à Agnès. Il y a entre les deux une grande affection voire de l'amour. Bergman va même jusqu'à la personnifier en vierge à l'enfant dans une scène magistrale où elle dévêt pudiquement un sein pour poser la tête d'Agnès dessus.

Karin, la soeur aînée, est la plus austère, la plus froide (comme quelq'un mort depuis longtemps), refusant toute châleur humaine, toute tendresse, toute marque d'affection. Bergman insère quelques séances de flash back, quatre en tout. l'un d'eux montre la relation conflictuelle de Karin à son mari, un austère homme d'affaire qui la dégoûte. Pour fuir toute relation sexuelle, elle va jusqu'à se mutiler le sexe (comme Huppert dans La Pianiste de Mickael Haneke). Mais chez elle ce sentiment d'autorépudiation va plus loin puisqu'elle refuse l'amour que lui propose Maria. Quand cette dernière arrive à la toucher et à l'embrasser, Karin bascule dans l'hystérie et finit par se terrer dans son propre silence.

Maria est dans la même situation que sa soeur, son mariage est un fiasco, ses relations avec son mari son inexistentes et elle trouve refuge dans les bras du médecin, comme une échappatoire, une quête de la vie, du plaisir même si ce dernier se montre cruel en lui montrant son vrai visage: ses traits et ses rides qui sont autant de blessures, de cicatrices, de désillusions. Sa beauté n'est finalement qu'un faux semblant. Si il y a une réserve à émettre sur le scénario de Bergman, elle réside dans la relation entre Maria et son mari car cette relation n'est absolument pas explicite. Pourquoi son mari tente-t-il de se suicider? Quelle est la vraie nature de leur relation ? On peut supposer que le fait que Maria soit interprétée par l'ex-femme de Bergman, Liv Ullman, n'est pas anodin, et que la pudeur est le seul obstacle de Bergman à une quelconque explication.

Agnès, la dernière soeur, est la seule qui ose exprimer ses émotions, ses sentiments qui sont autant de douleurs. C'est la seule qui porte en elle un élan vital libérateur et salvateur.La seule aussi qui accepte la mort qui s'approche, qui ne la rejette pas et qui l'accueille en son sein. Chez Bergman la vie et la mort ne sont qu'une seule et même facette de l'existence, et  la seule possibilité de plénitude. Ce n'est pas anodin si avant de mourir, Agnès se remémore un souvenir agréable du temps passé où les quatre femmes se promènent dans le parc jusqu'à une vieille balançoire. Un moment de joie, de bonheur et de plénitude consciente.

 

Ecrire le silence

Bergman dialogue peu (mais bien) pour laisser pleinement la place au non verbal, aux regards, aux gestes, au silence qui envahit tout. Au cinéma, comme en musique, le silence s'écrit. Il n'est pas gratuit, il n'est pas vide, il est signifiant. Bergman le sait bien, le silence n'existe pas, il est cerné d'une multitude de bruits: le vent, le souffle, la respiration, le tic tac d'une horloge. le silence est porteur du temps qui s'écoule et porte en lui la seule vraie liberté dans cette prison bourgeoise. Le silence fait alors pleinement sens et porteur d'une double signification: Il est la musique qui accompagne la mort mais aussi l'expression du refus de communiquer, taire ses sentiments, ses désirs. il est le bruit du refoulement et de la frustration de vivre. L'écriture du silence réside avant tout dans sa préparation et dans sa coupure: là où il naît et là où il meurt. Chez Bergman le silence naît du refus des trois soeurs de se parler, une rupture dans les dialogues et il est rompu par les cris de douleur d'Agnès qui, malgré la mort, insufflent la vie. Ils deviennent à la fois opressants et rassurants.

 

La mort et au-delà

Le film ne s'achève pas avec la mort d'Agnès. Bergman montre les répercussions de cet événement sur celles qui restent. il est question du refus du deuil pourtant nécéssaire (seul Anna semble en avoir conscience), de l'enterrement, du partage des biens. Seulement, Maria veut plus. Elle veut que la mort d'Agnès recrée le lien rompu avec sa soeur; mais si Maria veut vivre, Karin est morte depuis bien trop longtemps. Seul le dernier baiser qu'elles échangent pudiquement laisse plâner la possibilité d'une vie. Dans cette partie cruciale, le silence est rompue. La mort a cédé la place au retour de la parole, timide et balbutiante. Les hommes font leur apparition, et avec eux l'impossibilité d'une libération. Karin et Maria retrouvent leur vie, leurs frustrations. Seule Anna, qui a tout accepté, accède à une liberté qu'on devine éphémère.

La mise en scène est d'une rare beauté, Bergman peint plus q'il ne filme, compose des tableaux vivants, emprisonne ses personnages dans un cadre large comme pour mieux les enfermer. La photographie du film, le travail sur la palette chromatique (rouge, blanc, vert) est d'une intelligence et d'une finesse rare. Aussi rare et précieuse que l'interprétation subtile des actrices. Cris et Chuchotements est un film entier, empli de tout un questionnement de son auteur sur les femmes, la vie, la mort, le bonheur, la communication, la famille, le temps... Un film sur la vie par un auteur qui la contemple en observateur méthodique et intransigeant.


Cris et chuchotements - Bande annonce
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Cris et Chuchotements écrit et réalisé par Ingmar Bergman

Avec Harriet Andersson, Liv Ullmann, Kari Sylwan, Ingrid Thulin, Erland Josephson


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