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CINÉMA - The Ghost Writer de Roman Polanski : L'écrivain, la politique et la mort
Le dernier opus de Polanski était doublement attendu. Attendu pour la qualité même de son auteur dont on espérait le retour au thriller; attendu aussi pour les conditions dans lesquelles le film a été achevé, suite aux démêlés de Polanski avec la justice américaine, une publicité dont il se serait bien passé. Si The Ghost Writer mérite d'être vu, c'est qu'il est en tout point brillant, mettant en lumière l'oeuvre de Polanski dans toute sa complexité.
Lorsqu'un célèbre ghost writer (un Nègre) littéraire anglais accepte d'achever les mémoires de l'ancien Premier Ministre britannique, Adam Lang, son agent lui assure que c'est la chance de sa vie. Mais le projet semble marqué par une terrible fatalité. Le Nègre apprend ainsi que son prédécesseur, fidèle bras droit de Lang, est mort dans un mystérieux accident.
L'art des rouages
The Ghost Writer est l'adaptation d'un roman de Robert Harris : L'Homme de l'Ombre. Polanski joue de tout son génie cinématographique dans l'installation de chaque élément. Avec une précision d'horloger suisse et un sens du détail proche de la maniaquerie, il met en place les pièces de son échiquier infernal.
Le film s'ouvre sur une voiture abandonnée à bord d'un ferry. Une fois le parking déserté et vide, ne reste que cette voiture qui sera évacuée par la fourrière. Visiblement, rien à l'intérieur. L'action se déplace ensuite à Londres où un agent prépare un Nègre à un rendez-vous capital pour sa carrière avec un éditeur de renom. Juste après s'être vu confier la rédaction des mémoires d'Adam Lang, ex-premier Ministre anglais, le Nègre est victime d'une agression. Il rejoint alors le domicile des Lang, reclus dans une maison sur une île aux larges des côtes américaines. Cette maison est ce à quoi elle ressemble, un bunker fortement gardé dont l'ouverture sur la plage, la mer et l'horizon ne sont que des faux-semblants. Une prison qui est un coffre-fort pour un manuscrit (sans aucune valeur littéraire) qui ne doit à aucun moment sortir de la pièce dans laquelle il est confiné, et où est assigné le Nègre. A ce moment, le piège se referme. Adam Lang se retrouve au coeur d'une affaire judiciaire d'envergure internationale. Soumis à des accusations de torture, il doit répondre devant la Cour de Justice Internationale de La Haye de crimes de guerre. Une enquête est ouverte par le procureur de la Haute Cour, le jetant sur le devant de la scène médiatique mondiale. Le Nègre se retrouve pris au milieu d'une affaire qui le dépasse complètement, mais dont la vérité lui importe car elle devient pour lui une question de vie ou de mort.

Le fait de ne pas donner de nom au Nègre est un détail saisissant. Il n'est pas comme son prédécesseur, qui lui a un patronyme : John McAra. Un nom qui hante le film de son ombre inquiétante. Le Nègre n'existe pas en tant qu'individu, mais uniquement par sa fonction : ghost writer, écrivain fantôme. Fantôme il l'est à deux points de vue : fantôme de l'ancien Nègre retrouvé mort noyé sur une plage, non loin du domicile des Lang, mais aussi fantôme de celui dont il doit rédiger les mémoires. Au fil des séquences Polanski nous donne des clés, des indices. L'ombre du mort plane, et Polanski est assez futé pour ne laisser aucun doute au spectateur : ce n'est pas un accident. Si le précédent Nègre a été assassiné c'est qu'il avait découvert quelque chose dans le manuscrit.

Le film bascule dans le thriller politique quand l'accusation de crimes de guerre fait son entrée en scène de façon tonitruante. L'atmosphère devient de plus en plus étouffante, les caractères se révèlent. L'intelligence de Polanski est dans les détails qu'il distille jusqu'au coeur même de l'intrigue. Qui sont véritablement ces personnes ? Qui est Adam Lang, personnage fallacieux, belle gueule mais aux convictions politiques peu affirmées ? Qui est réellement sa femme, Ruth, brillante et à l'intelligence redoutable ? Qu'avait découvert l'ancien Nègre ? Qui est cet homme qui en veut à Lang au point de camper devant chez lui ?
Tout cela représente donc autant de rouages et de conflits. Le Nègre n'est pas en capacité de supporter un tel poids, une telle pression. La prise de risque n'est pas son fort, d'où l'intensité du conflit qui se crée. Il se retrouve là par la force des choses, par une suite d'événements plus ou moins fortuits. Ce n'est pas lui qui se met en danger, mais le danger qui vient à lui. Il devra se mettre en quête de la vérité dans l'espoir de sauver sa peau. C'est là que Polanski, comme à son habitude, se montre particulièrement brillant et pervers avec le spectateur. Les interrogations, les conflits sont en perpétuel mouvement, mais qui actionne quoi ?

L'écrivain et la mort
La complexité de The Ghost Writer réside dans la nature même de conflits qui n'ont de cesse de se déplacer. Rien n'est figé. Le premier conflit réside dans la situation même du Nègre qui a toute les difficultés du monde à entrer en communication avec Adam Lang et qui est contraint par toutes les interdictions orchestrées par Amelia Bly, l'assistante sexy et dominatrice de Lang (magnifique Kim Catrall, la Samantha de Sex In The City). Quand l'affaire judiciaire rentre en jeu, le conflit bascule une nouvelle fois. Mais ce ne sont que des grandes lignes. Le coeur des intrigues est ailleurs, dans les arcanes, les mystères soigneusement gardés. Le Nègre n'est en aucun cas le maître du jeu, il est un dommage collatéral de la situation, la subit (comme le personnage d'Harrison Ford dans Frantic). Le conflit s'amplifie quand il cherche à agir. Petit à petit il remonte la piste, assemble les éléments d'un puzzle. Il devient réellement le fantôme de son prédécesseur. Tout cela serait trop simple et Polanski se joue du spectateur en installant une magnifique fausse piste jusqu'aux dernières minutes du film pour nous donner une vision du monde pessimiste où chacun est dépassé par ce qui se trame dans les coulisses du pouvoir.

Une mise en scène comme point d'orgue d'une carrière
Le film est marquant à de nombreux égards. Dans un premier temps, on peut y voir une vision de l'affaire qui rattrape aujourd'hui Tony Blair, soumis aux mêmes accusations qu'Adam Lang dans le film. Bien qu'il s'en défendent tous les deux, on ne peut s'empêcher de voir dans le couple Lang une transposition du couple Tony et Cherie Blair. La pression médiatique, le confinement dans cette maison de bord de mer, comme une vision de ce qui a attendu Polanski suite à son arrestation au festival de Zurich et son assignation à résidence dans son chalet de Gstaadt. La mise en scène de la meute médiatique est d'une rare violence et joue pleinement avec la compression de l'individu. La maison, le bureau, tout est ouvert sur l'extérieur, mais ce n'est qu'un faux-semblant, comme tous les éléments du film. Le temps maussade, le vent, la pluie, le plafond nuageux enferment tout et amplifient la sensation de malaise. Le casting participe brillamment à ce jeu de dupes : Pierce Brosnan, sous ses allures de dandy brillant est fallacieux et fat à souhait (il faut le voir faire sa gym et son jogging entouré de ses grades du corps) et Ewan McGregor revêt avec beaucoup de subtilité et de conviction le costume du Nègre, incontestablement le meilleure rôle d'une carrière déjà bien remplie.

The Ghost Writer est la nouvelle pièce d'une oeuvre à revoir dans son ensemble. On retrouve des thèmes et des atmosphères déjà travaillés dans ses films précédents. La guerre et les crimes qu'elle engendre au nom d'une pseudo raison d'état (Le Pianiste, La Jeune Fille et la Mort), la déshumanisation de l'individu, le complot politique (Chinatown), la paranoïa (Frantic, Le Locataire), le secret des livres (La Neuvième Porte). Même les décors trouvent une certaine résonance, comme cette maison au bord de la mer, pas si éloignée du décor de La Jeune Fille et la Mort ou Cul-de-sac... The Ghost Writer est comme le point d'orgue d'une oeuvre symphonique moderne et universelle.
The Ghost Writer de Roman Polanski
Scénario : Roman Polanski et Robert Harris, d'après Robert Harris
Avec : Ewan McGregor, Pierce Brosnan, Kim Catrall, Olivia Williams, James Belushi, Tom Wilkinson
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