écrit le 08/03/2010 à 01:00
par Caroline Pochon

DVD - Blanche Neige, un film d'Angelin Prejlocaj : le mythe revisité

Attention, chef d’œuvre ! Le célèbre chorégraphe Angelin Prejlocaj s'est emparé du conte des frères Grimm, en 2008. Il en restitue avec grâce et une clarté limpide les enjeux, les moments-clé, la signification. Le ballet a fait le tour du monde et a été un brillant succès.

Edité par MK2, le film Blanche Neige, fait avec Arte et France Télévision, est un opéra filmé : on pourrait craindre l'ennui de la captation. Il n'en est rien. La mise en image, intelligente et belle, transcende largement l'espace scénique d'origine. Saluons ici le travail du chef opérateur Yorick Le Saux. On est devant un découpage filmique fin et intelligent, qui conserve cependant la beauté et l'élégance de la danse, des costumes, de l'éclairage, sans parler de la musique de Gustav Malher, qui porte le film et nous laisse à bout de souffle pendant toute la durée. La caméra apporte ce que la scène d'opéra ne peut offrir : les choix de cadre, - le gros plan, les jeux de regard, l'intensité des visages et donc la psychologie -, ainsi qu'un nouveau rythme qu'imprime le montage. Tout cela est réussi avec beaucoup d'élégance et de finesse.

Comme le dit Angelin Prejlocaj, il est vrai que Walt Disney avait édulcoré la cruauté du conte. Ici, les enjeux émotionnels sont restitués avec une clarté lumineuse. L'amour que porte le roi veuf à sa fille pré-existe au récit et c'est merveilleux. Blanche Neige sera de blanc vêtu tout du long. L'interprète - aux traits asiatiques (Nagisa Shirai) -, les cheveux très noirs, a une fraîcheur délicieuse dans son sourire. Elle est heureuse et belle. Sa première danse avec son père est celle d'un amour oedipien sans entrave. Et l'arrivée du prince charmant ne le remet pas en cause ! Mais catastrophe, la musique s'assombrit et voilà la belle-mère ! Tout de noir vêtue, en bas noirs et robe cambrée, les cheveux tirés en arrière, très maquillée, belle et dominatrice, le regard insoutenable de cruauté, - sexuelle avant tout -, elle vient littéralement exploser le bonheur de la jeune héroïne. Le premier solo de la très belle Céline Galli est extraordinaire. Et son solo final, - déchaîné, fou, mortifère – époustouflant. Et l’on peut saluer ici les costumes sublimes signés Jean-Paul Gaultier.

Puis, bien sûr, c'est le miroir, le chasseur et puis la pomme. On connait l'histoire. Prejlocaj la revisite au scalpel, avec pertinence à chaque étape. La danse de la pomme, qui unit les corps de la jeune fille et de la femme plus mûre est - à nouveau - époustouflante. La rivalité féminine s'y lit - et s'y délie - d'une manière gracieuse et étonnamment puissante. La belle-mère se transforme en sorcière et nous la découvrons maintenant blonde, torturée par sa jalousie - isolée dans cette jalousie. Et étonnamment belle.

Certes, nous savons tous que le véritable sujet de Blanche Neige est la rivalité mère-fille, notamment depuis La Psychanalyse des contes de fées de Bruno Bettelheim. Comme l'explique le chorégraphe dans l'entretien passionnant offert en bonus, cette rivalité est un sujet d'actualité : une mère de quarante ans aujourd'hui n'est pas vieille et ne se sent pas vieille. La rivalité entre mères et filles d'aujourd'hui est donc cruellement actuelle. On peut ajouter que les familles recomposées, - et la pléthore de belles-mères frustrées qu'elles amènent sur le devant de la scène familiale - , sont de plus en plus nombreuses.

C'est ainsi que l'on peut faire un seul petit reproche à la sublime mise en scène de Prejlocaj qui déclare : « La marâtre est sans doute le personnage central du conte. C'est elle aussi que j'interroge, à travers sa volonté narcissique de ne pas renoncer à la séduction et à sa place de femme, quitte à sacrifier sa belle fille. »

Soucieux d'analyser le conte à la lettre, pour en extraire la substantifique möelle - ce qu'il parvient à faire, avec puissance et grâce - il ne nous apprend rien que nous ne sachions déjà sur cet écheveau familial où le triangle oedipien se noue autour d'une mère absente et d'une belle-mère manifestement sans enfants. Il ne répond pas en effet, dans son film, à des questions que l'on peut se poser autour d'une relecture moderne de Blanche Neige : que fait le père dans tout cela ? Et cette belle-mère méchante, qu'on est soulagé de voir mourir à la fin : qu'est-ce donc qui l'avait rendue si méchante ? Quel serait le moyen pour elle d'évoluer sans passer par le crime ? Epuiser les significations d'un conte aussi puissant que Blanche Neige demandera sans doute plus d'un opéra. Voyez sans faute le Blanche Neige de Prejlocaj !


Blanche Neige de Prejlocaj, sorti en DVD, chez MK2 le 21 janvier 2010.


TAGS : OPÉRA , DANSE , GRIMM
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