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DOCUMENTAIRE - Valvert : une ouverture sur l'enfermement
Valvert de Valérie Mréjen est un flm important sur la psychiatrie... et l'antipsychiatrie. Cette plasticienne célèbre, dont le travail a notamment été exposé à la galerie du Jeu de Paume en 2008, a écrit des livres (Eau sauvage et L'agrume) publiés chez Allia et réalisé plusieurs films, dont le documentaire Pork and Milk en 2004, où elle interviewait des personnes ayant en commun d’avoir fui l’enfermement d’un milieu familial intégriste. L’idée de l'enfermement était donc déjà présente dans son travail. Avec Valvert, sorti en salles le 10 mars, Valerie Mréjen plonge sa caméra au cœur même de ce thème dans la vie d’un hôpital psychiatrique.
Les maîtres du documentaire ont été attirés par l’enfermement et par la psychiatrie. Que l’on pense à Titticut follies (1969) de Frederic Wiseman, à son disciple français Raymond Depardon, qui de San Clemente (1982) à Urgences (1987), a exploré la maladie mentale, dans des films bouleversants ou encore à Nicolas Philibert qui signe en 1996 La moindre des choses à la clinique anti-psychiatrique de Laborde.
Quand on lit Asiles (étude sur la condition sociale des malades mentaux) du célèbre anthropologue Erwin Goffman, publié en France en 1969, on comprend dans quelle optique la plasticienne Valérie Mrejen a situé sa démarche. Goffman dénonce l’hôpital psychiatrique comme une institution totalitaire, dont il analyse les mécanismes d’organisation et de pouvoir. Michel Foucault, dans son Histoire de la folie à l’âge classique, brossait aussi un portrait politique de l’institution psychiatrique en France depuis ses origines. Toujours, il y a eu un propos politique à décrire l’hôpital psychiatrique.
Valérie Mrejen « entre » à l’hôpital forte de tout cet arrière-plan. On lui a dit que Valvert avait été créé dans l’esprit de l’anti-psychiatrie des années soixante dix, elle l’explique au début du film. Elle va donc s’intéresser de près à l’organisation de l’enfermement, dans ce cadre de liberté concédée par la formule anti-psychiatrique. Son regard offre un regard sur ce qu’il reste aujourd’hui de l’apport fécond de l’anti-psychiatrie dans la manière dont on s’occupe des patients. C’est un jalon pour une réflexion sur ce qu’est devenue la psychiatrie en 2010, à une époque où l’on entend parler de remettre en ville les patients psychiatriques pour vider les hôpitaux d’une population coûteuse et encombrante. En cela, le film Valvert est politique.
Ainsi, Valérie Mréjen s’intéresse-t-elle essentiellement à la manière dont les soignants voient la vie à Valvert. Trente ou quarante ans après Goffman et Foucault, le film offre une réflexion originale sur l’enfermement psychiatrique. Il ressort de ces entretiens des choses finalement décevantes quant à l’utopie anti-psychiatrique : les soignants revendiquent leur besoin de la distance (la blouse blanche) qui les distingue des patients. N’est-ce pas la règle d’or de l’enfermement ? Ainsi, un hôpital qui tenterait de briser les rapports d’enfermement par une organisation plus souple ne parviendrait-il qu’à reproduire - peu ou prou - les hiérarchies du système psychiatrique traditionnel. C’est comme si l’enfermement était un code plus puissant que les autres. Ainsi, on a beau être en service ouvert (c’est à dire que les patients ne sont pas enfermés à clé), l’organisation reste la même et la relation entre patient et soignant reste assez proche de celle que l’on voit dans un service psychiatrique traditionnel (qui, au passage, sont souvent également ouverts). La différence n’est donc pas si grande !
Le film est aussi un regard, celui d’une grande réalisatrice, qui transcende la situation choisie et trouve une poésie, un décalage, un surréalisme dans la manière dont elle regarde les choses. Faire du beau avec du laid, comme disait Baudelaire, tel semble être le talent de Valérie Mrejen la plasticienne. Rendre beau, par le cadre et la lumière, un couloir sinistre en lino ou un siège cabossé.
L’esthétique de la réalisatrice passe d’abord par la qualité de son regard. Mais elle accorde aussi beaucoup d’importance aux mots. C’est le langage, et ses différentes formes, qui a intéressé Valérie Mrejen. Ainsi, autant les soignants expliquent et analysent (leur statut, leurs relations avec les patients, leurs difficultés et leurs satisfactions en tant que personnel d’encadrement), autant les patients sont saisis dans leurs tics, leurs rituels, leurs ritournelles, leur absence de sens, leur absurdité, leur dérision, leur violence parfois. On peut dire que c’est la juxtaposition de ces deux paroles, l’une cohérente et maîtrisée, rationnelle et adressée à la caméra et l’autre prise au vol - voire volée -, saisie dans sa forme, mais sans réelle signification, sans message adressé, sans cohérence logique apparente, qui trame la narration de ce film.
Valérie Mrejen écoute les soignants et entre en empathie avec eux en bonne documentariste, elle se laisse divertir et ravir – au double sens du terme – par les fous. N’espérez pas que ce film vous fasse comprendre qui est fou, comment on devient fou et comment on sort de la folie. Le regard de la cinéaste n’est pas porté sur ces questions. Elle ne s’attache pas à des personnages, elle ne décrit pas des pathologies, ne suit pas une relation patient-médecin. Elle ne s’intéresse pas à la notion de traitement et n’entre pas dans le langage de la psychiatrie, qu’elle observe d’un point de vue précis et assumé : celui du lieu. D’ailleurs, le titre du film le révèle d’emblée, Valvert. C’est le nom de l’hôpital où elle a choisi de filmer. Elle attrape ici et maintenant ce qui se passe dans ce lieu (en) commun qu’est l’hôpital. Des gestes, des échanges, des moments. Une architecture, une géographie. Des cadres. Des fenêtres. Une manière dont la lumière se jette sur un visage. Des sièges où l’on s’assied ou d’où l’on se lève, des déambulations, de brefs échanges dénués de dramaturgie. Des clopes qu’on fume – ça, c’est important -, des gestes tendres ou agressifs, presque toujours fugitifs. Valérie Mrejen ne veut pas que l’on s’attache à ces personnages. Ce sont juste des fous qui peuplent l’hôpital et à la fin du film, on n’en sait pas davantage sur eux, ni sur leur histoire. Et surtout, rien sur leur psychologie. C’est peut-être là la limite de son propos. Une description fine et juste, sans idéologie, de l’organisation de la vie à l’hôpital psychiatrique de Valvert.
Mais pour ce qui est des habitants de ce monde étrange, elle n’a pas cherché à entrer véritablement en relation avec eux, à comprendre leur souffrance ou leur parcours, à savoir comment ils ont échoué là et pour combien de temps. Ils sont aliénés, enfermés dans leur folie : la réalisatrice n’a pas cherché à les délivrer ou à leur donner la parole pour faire d’eux des individus face à sa caméra. Ou alors, seulement d’une manière elliptique et poétique. On comprend que ce portrait correspond à ce qu’elle a ressenti en venant à l’hôpital. Un autre film reste à faire sur l’énigme de la maladie mentale et la manière dont donner du sens à ce que racontent tous ces insensés…
•Lire également sur notre site l'interview de Valérie Mrejen
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