écrit le 16/03/2010 à 02:00
par Claude Scasso

DVD - Oser aborder Bergman

Bergman traîne avec lui une réputation d’austérité, de philosophie âpre et protestante, de cinéma bavard et théseux. J’imagine sans mal ne pas être le seul à l’avoir maintenu à distance si longtemps. Les DVD du Septième Sceau et des Fraises Sauvages, réedités chez Opening, viennent nous détromper à point nommé.

Longtemps, le cinéma d’Ingmar Bergman m’a laissé pétrifié de peur. Etes-vous comme moi ?

A l’heure où je nourrissais sans distinction ma cinéphilie, désaltérant ma soif d’inédits à l’abreuvoir des grands classiques, Bergman me paraissait inabordable. Par où me fallait-il accoster ces rivages escarpés et rebutants ? Comment oser faire le voyage vers ces œuvres réputées mais d’apparence inhospitalières ?

Mais voici l’ère du DVD, qui ne laisse plus aucune excuse aux lacunes cinéphiliques. Et voici que m’échoit le devoir de découvrir enfin Le Septième Sceau et Les Fraises sauvages. Je me prépare à un ennui poli. Je cale un oreiller sous ma tête.

Le générique du Septième Sceau débute, lettres blanches sur un silence abyssal suivi de la lecture en suédois dans le texte d’un passage de l’Apocalypse — cette fameuse austérité tant redoutée. Puis le vol d’un rapace, une plage, deux hommes échoués, l’éveil du Chevalier, l’apparition de la Mort toute de noir vêtue… et mes réticences disparaissent dans le reflux d’une vague.

Pour le scénariste spectateur, l’exposition du Septième Sceau est exemplaire. Toutes proportions gardées, elle est aussi rapide et efficace que celle d’un épisode de Dr House. Certes, le rythme est lent, mais l’argument est sobrement et clairement établi en quelques minutes à peine.

La Mort veut emporter le Chevalier. Celui-ci lui propose de disputer une partie d’échecs. Le deal est simple : s’il perd, la Mort l’emportera ; s’il gagne, la Mort le laissera en paix ; et tant que la partie se jouera, le Chevalier poursuivra son existence.

En quelques minutes d’une incroyable limpidité scénaristique, ce fameux vertige métaphysique qui fait la réputation du film est exposé. Dès lors, chaque événement, même le plus anodin, sera inévitablement interprété par le spectateur à l’aune d’une réflexion sur la vie et la mort. Plus besoin de discours, une grille de lecture du film a été définitivement établie.

La suite – mais que ne me l’avait-on pas dit avant – n’est rien moins qu’un incroyable road-movie dans un Moyen-âge dévasté par la peste. Un road-movie, oui, qui voit le Chevalier et son fidèle serviteur traverser la Suède en rencontrant en chemin des personnages qui se joignent à eux, des destins qui enrichissent le voyage et permettent à nos héros de découvrir comme en miroir de nouvelles facettes d’eux-mêmes. C’est mieux que Easy Rider et Paris-Texas réunis.

Et les tableaux de se succéder, parfois sombres comme ce cortège de pénitents qui se flagellent au nom de Dieu, souvent drôles — oui, drôles ! — comme cette scène shakespearienne en diable où une épouse volage use de subterfuges pour empêcher son mari de tuer l’amant. Si le sens de la quête demeure la poursuite d’une partie d’échecs jouée d’avance et les tourments d’un Chevalier interrogeant l’existence de Dieu, le film n’a rien de cette opacité annoncée. C’est au contraire une œuvre fluide, à l’écriture alerte, qui ose de réconfortants pieds de nez à la mort.

Le voici donc ce Bergman tant redouté. On m’avait parlé de génie, on était en dessous de la vérité. Cet homme avait l’élégance de demeurer divertissant malgré l’écrasante intelligence de son propos. La leçon se poursuit avec Les Fraises Sauvages, apothéose qui va marquer pour longtemps mes réflexions.

 

Lecture thématique

Ici encore, il est question de la mort. Le professeur Borg sait qu’il va bientôt s’éteindre. Au crépuscule de sa vie, il en dresse le bilan.
Et ici encore, le début du film est saisissant. Moins immédiat sans doute dans son appréhension que celui du Septième Sceau, mais d’une richesse qui ouvre de multiples portes à la lecture thématique du film qui suivra.

Il s’agit d’abord de ce vieil homme qui écrit un texte autobiographique en quelques lignes et nous le fait partager. Nous sommes loin des afféteries hollywoodiennes de la voix off ; ici le texte est froidement informatif.

Suit un curieux rêve qui hantera longtemps ce vieillard, succession d’images surréalistes au symbolisme évident, où il entend par exemple une horloge battre au rythme de son cœur avant de découvrir qu’elle n’a pas d’aiguilles, où un cercueil tombe d’un corbillard, confrontant le vieillard à son propre gisant…

Adressons-nous au scénariste : qu’est-ce que c’est que cette ouverture de film où vous faites se succéder une séquence où un homme énonce sobrement son C.V. et un rêve totalement surréaliste ? Vous êtes tombé sur la tête, M. Bergman ? Et après quoi ?

Eh bien après, l’auteur enchaîne avec une scène de comédie, où le professeur se réveille aux aurores et tire sa gouvernante du lit pour qu’elle prépare son petit déjeuner. Et loin d’être égaré, le spectateur y voit comme un retour réconfortant à une dramaturgie connue.

Dés lors, tout peut arriver dans ce film, nous avons été prévenus. D’autant qu’il s’agit de nouveau d’un road-movie : le professeur traverse le pays en voiture pour recevoir un titre honorifique, couronnement de sa carrière médicale… et de sa vie. De nouveau, les rencontres paraissent fortuites mais elles viennent à point nommé éclairer une facette du personnage. De nouveau, l’intelligence de la réflexion sur le sens de la vie, les regrets, la solitude face à la mort s’efface devant la clarté du récit et l’humour des situations.

Les Fraises Sauvages ose pourtant des détours narratifs particulièrement novateurs et intéressants. On y voit le vieil homme pénétrer comme un témoin dans l’espace de ses souvenirs. Il s’y égare même jusqu’à un hors champ qui le met en présence d’instants passés auxquels il n’a pu assister. Plus loin, on l’y voit converser à travers le temps avec la femme qu’il a aimée. Et loin de nous paraître incohérentes, ces séquences resserrent le propos. Elles contribuent même à la naissance d’une émotion sincère. Nous sommes loin de la réputation de froideur et d’intellectualisme qui précède Bergman.

Découvrir enfin Le Septième Sceau et surtout Les Fraises sauvages, débarrassés de cette poussière intellectuelle qui les maintenaient loin de nous, c’est comme ouvrir les yeux sur d’autres possibilités narratives. Leur liberté, leur fluidité sont particulièrement décomplexants pour le scénariste moderne. Si les effets spéciaux permettent aujourd’hui de montrer tout ce que l’on peut imaginer, il faut voir ces films comme une autorisation à ouvrir des fenêtres nouvelles dans notre écriture.

DVD réédités en février chez Opening.


TAGS : BERGMAN , OPENING
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