écrit le 17/03/2010 à 23:00
par Emma Scali

CINÉMA - Nine de Rob Marshall: De l'intérêt d'être un peu midinette pour apprécier

Librement inspiré de Huit et Demi, le film de Fellini, Nine raconte l’histoire du cinéaste Guido Contini (Daniel Day-Lewis) qui n’arrive pas à écrire le scénario de son prochain long-métrage, alors que le tournage commence dans une dizaine de jours. De ce fait, il se rappelle les femmes qui ont parcouru sa vie : son actrice fétiche (Nicole Kidman), sa mère (Sophia Loren), son épouse (Marion Cotillard) et sa maîtresse (Penélope Cruz)… Peut-être que le souffle divin se fera sentir…

Une mise en abyme avortée:

Nine est une nouvelle lecture du chef d’œuvre de Fellini, Huit et Demi, que le réalisateur italien avait baptisé ainsi parce qu’il s'agissait de son huitième film. Sorte de mise en abyme – de film dans le film – Huit et Demi puisait principalement sa source dans la difficulté du cinéaste à trouver l’inspiration pour son prochain long-métrage. Fatigué, il avait décidé de faire de ce blocage – de ce manque –, le sujet de sa nouvelle œuvre, prenant ainsi au dépourvu une production qui avait déjà créé plusieurs décors et démarré les essais pour constituer le casting. Nine, telle une recomposition, joue avec l'univers des acteurs, des tournages et du cinéma, pour mettre en scène l’absence d'idée d'un des plus grands maîtres du septième art italien. Il se présente donc comme un mariage plus ou moins réussi entre la réalité (l’histoire vraie) et sa représentation fictive (et fantasmée) qu’est le film, faisant de la musique de fin de Huit et Demi, la base d'un film à grand spectacle, à l’image des grosses productions hollywoodiennes.


Avec Nine, Rob Marshall revient à ses premiers amours, son genre de prédilection qu'il avait déjà remis à l'honneur avec Chicago. Appelés en France « Comédie Musicale », aux Etats-Unis, on parle plus précisément de « Musical », un genre à part qui trouve son origine dans les spectacles musicaux scéniques de Broadway. Nous ne sommes pas véritablement dans une comédie musicale comme Grease ou Fame mais dans la lignée de films tels que Goldiggers 1933 de Mervyn LeRoy. Ici le cadre est avant tout celui de la scène, et de ses conventions scéniques, avec quelques entorses.
Cependant Nine se présente à priori comme beaucoup plus ambitieux et profond que le précédent film du cinéaste puisque le sujet, cette fois, porte sur les problèmes d’un réalisateur à moitié fou qui n’arrive pas à écrire le scénario de sa nouvelle production. Or, la question posée, celle de la création et du génie artistique, dans tout ce qu’elle implique, dans la méconnaissance que l’on a de l’origine du talent et dans la fascination que celui-ci suscite, semble, au premier abord, passionnante à traiter. L’acteur principal Daniel Day-Lewis est, comme toujours, excellent dans le rôle de Guido Contini : il propose une approche du personnage en accord complet avec la folie douce de Fellini et rend, en ce sens, son rôle extrêmement attachant. Les références à la carrière de l’immense cinéaste italien parsèment le film et c’est cela qui apparaît comme le plus intéressant sur le papier : qu’il s’agisse des parallèles entre les goûts ou l’histoire des deux réalisateurs, du film Roma, directement évoqué à travers la fausse production « Italia », ou même de la comparaison évidente entre le comportement de Contini et celui de Fellini, tout semble une ode au génie italien. Dès lors, il serait compréhensible de s’attendre à voir en Nine une œuvre épique sur la réalisation catastrophique d’une déroute annoncée, mise en scène par un directeur imbu de lui-même, incapable d’affronter la réalité (à savoir son manque d’inspiration), préférant fuir plutôt que d’assumer ses responsabilités… Et pourtant… le souffle épique, divin, n’est pas là !


Un objectif raté:

En fait, le film pâtit d’avoir été construit plus comme un show musical que comme un hommage satirique à l’immense génie de Fellini. A l’instant même où l’on se laisse aller pour plonger dans la narration et goûter à la souffrance et à la solitude de Contini, une chanson vient nous sortir de l’histoire pour nous faire voir un morceau de bravoure plus ou moins réussi. Et même lorsqu’on croit qu’un numéro musical, en référence aux différentes femmes de la vie du faux réalisateur, sera intégré avec brio pour rendre compte de l’état d’esprit du héros, celui-ci apparaît vain, presque inutile. C’est cette impression de manque de progression et de mise en scène gratuite qui nous empêche au bout du compte d’être réellement touché par l’histoire et les personnages qu’elle met en avant.
Les figures féminines ne sont en aucun cas abouties, et l’on s’ennuie… La maîtresse sauvageonne, interprétée par Pénélope Cruz manque cruellement de piquant, la mère, incarnée par la sublime Sophia Loren, dont on se demande bien pourquoi elle est là, de Fergie des Black Eyed Peas qui figure une première expérience sexuelle visiblement étonnante, rien n’est vraiment exploité. Enfin les personnages de Kate Hudson en journaliste prête à tout, de Nicole Kidman, en muse désincarnée et de Marion Cotillard, en femme délaissée, n’apportent malheureusement que peu de chose et ce, bien que les actrices tentent de faire ce qu’elles peuvent pour exister. Tout cela n'a aucun sens, aucune cohérence. Les scénaristes ont cependant eu la bonne idée de créer un personnage de confidente (Julie Dench) de l’artiste génial qui n’a plus foi en son talent et en son art. Les scènes entre Daniel Day-Lewis et Julie Dench – parfaite dans son rôle – sont très justes et les dialogues savoureux. Marshall parvient avec ces deux personnages à créer des séquences assez vivantes.
Seule Julie Dench, par son oreille attentive semble nécessaire puisqu’elle nous aide à comprendre les questionnements du génie que représente Contini. Les autres figures féminines ne sont en aucun cas abouties, et l’on s’ennuie… Chacune de ces femmes a une chanson, au moins. Seulement, ce sont celles qui n’ont pas d’implication réelles dans l’histoire qui bénéficient des meilleurs morceaux. Les numéros les plus rythmés reviennent à d’autres personnages bien moins centraux, et, au cours d’une conférence de presse, le protagoniste, celui que tout le monde attend, s’éclipse pour ne pas répondre aux assauts des journalistes qui l’embarrassent de leurs questions trop directes, tout comme Marshall disparaît de son propre récit… Nine s’enlise alors peu à peu et les défauts habituels des comédies musicales manquant de profondeur refont surface : Nine perd de son intérêt et de sa fraîcheur.


Une fois le prologue présentant les différentes femmes de la vie de Contini – et en dehors des passages où Contini chante lui-même et de l’épilogue final –, les deux séquences les plus intéressantes sont celles auxquelles on s’attend le moins : celles qui mettent en scène Kate Hudson et Fergie. Dans la peau d’une journaliste arriviste, la première déclare sa passion au cinéma italien avec une énergie débordante, qui enchante, alternant aussi bien visuellement que musicalement entre couleurs vives et noir et blanc, modernisme et classicisme. Fergie, joue sur les motifs du passé et du présent pour ramener Contini dans ses souvenirs d’adolescent, à l’époque où il admirait, sur la plage, une prostituée qui le fascinait. « Be Italian » est un numéro musical d’une grande beauté, très fort, qui dépasse le personnage qu’il met en scène pour proposer une expérience sensuelle, particulièrement déroutante. Seulement, en dehors de ces numéros réellement spectaculaires, le reste apparaît comme vraiment plat. La figure maternelle, symbolisée par Sophia Loren, injustement inutile ici, n’apporte strictement rien à la narration puisqu’elle n’a aucune influence sur son réalisateur de fils. Alors, bien sûr, celui-ci a été élevé par sa mère, mais était-il vraiment nécessaire de consacrer toute une chanson à cette évocation ?
Quant à Nicole Kidman, qui représente la beauté absolue, elle est, de par son statut d’icône, « empêchée » d’être émotionnellement intéressante, son humanité étant mise de côté pour faire sentir la froideur de sa « divinité » : l’actrice hérite d’ailleurs d’une séquence vide et sans aucun intérêt. Comparable à une starlette, manquant cruellement de consistance, on a du mal à croire qu’elle ait pu être un jour la muse d’un cinéaste comme Contini… Marion Cotillard, elle, obtient deux numéros contradictoires : un hommage fervent à son époux, dont elle salue le génie, et une crise de jalousie dans un cabaret, incongru. Les phrases qu’elle prononce ont visiblement pour but d’émouvoir mais le manque de corps de ce personnage fait place à un néant absolu qui laisse un goût amer. Cependant l’actrice se bat pour donner vie à l’épouse jalouse, le manque de caractérisation de son rôle la contraignant à rester immanquablement en surface. Dommage ! D’autant que ce personnage aurait pu donner peut-être un éclairage sur l’auteur qu’est Contini, un artiste faisant preuve d’un égoïsme dévorant au service de son génie toujours en quête de nouveauté et qui arrive à ses fins aux dépens de ceux qui l’entourent.


A partir de là, on peut s’interroger sur le fait que Rob Marshall se soit peut-être trompé en décidant d’inscrire son propos dans le genre de la comédie musicale. A première vue, cela convenait parfaitement à l’évocation de Fellini, à celle de sa démesure, de sa rêverie et de sa folie mais l’apparition des intermèdes musicaux vient en réalité contrarier la progression de l’intrigue et le déploiement des émotions qu’elle aurait pu susciter, en coupant net les scènes ; ce qui empêche le déroulement du récit lui-même et l’empathie du spectateur pour la représentation de ce génie en mal d’inspiration.

Au-delà de ces défauts, on se retrouve face à un véritable show, très agréable aux sens, magnifiquement mis en scène et qui illustre à merveille le côté magique de ce style de cinéma. Pour rendre réellement hommage au cinéaste italien et raconter son histoire, il aurait certainement été plus pertinent, de ne pas centrer toute la réalisation – qui tente de masquer un manque cruel de scénario – sur les scènes chantées, qui malgré leur intérêt musical, viennent alourdir terriblement la narration, mais sur la dramaturgie elle-même : des vedettes, des femmes sublimes, un comédien exemplaire, de somptueux décors et costumes, tous ces artifices ne déguisent pas l’évidence, Nine est un long-métrage trop peu profond pour être pris réellement au sérieux et devenir un grand classique….


De l’intérêt d’être une midinette…

Etonnamment pourtant, malgré tous ces ratages qui feront fuir les amateurs de «vraies» histoires, Rob Marshall m’en a mis, à moi, plein les yeux et plein les oreilles. Est-ce trop et injustifié ? Sûrement ! D’ailleurs, en tant que membre de « Scénaristes.biz », je devrai dénoncer ce film sans aucune consistance. Cela dit – et c’est là que le cinéma, les goûts et les couleurs, parfois, c’est vraiment bizarre ! –, j’ai aimé ! Pas follement… mais, je dois le reconnaître, j’ai aimé ! Le film, malgré ses écueils et ses incohérences, m’a permis de décrocher, d’oublier mes petits soucis quotidiens… Je me suis retrouvée dans une espèce de Disneyland aux effluves felliniennes avec ses strass et ses airs entrainants, et j’ai apprécié… Alors bien sûr, c’est certainement ici mon côté midinette qui parle, mais, de temps en temps, un film hollywoodien, dans tout ce que cette expression implique (de qualités et de défauts), dans toute sa splendeur – ou sa décadence, c’est selon ! –, ça fait du bien !!! Donc, pour résumer : à éviter si vous vous sentez l’âme d’un auteur, d’un philosophe ou d’un poète… A voir, si comme moi, vous aimez bien vous faire une soirée entre filles où on débranche son cerveau et on se met à rêver !

 

Nine de Robe Marshall

Scénario: Michael Tolkin, Anthony Minghella, d'après Arthur Kopit et Maury Yeston (Broadway Musical), d'après mario Fratti (Broadway Musical Italian Original)


partenaires

Contactez-nous
Copyright 2009-2010 - Tous droits réservés