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CINÉMA - Le Temps de la Kermesse est Terminé : ...Faut voir !
Après avoir réalisé des documentaires et sillonné le monde et l’Afrique pendant vingt ans, Frédéric Chignac se lance dans le scénario et la fiction. L’essai superbement transformé donne Le Temps de la Kermesse est Terminé, parabole sur les rapports Nord-Sud. Ce huis clos bourré d’humour, de suspense et d’humanité offre des rôles superbes à Stéphane Guillon, Aïssa Maïga et des acteurs africains professionnels et amateurs.
Pitch
Alex (joué par Stéphane Guillon) tombe en rade avec sa Mercedes déglinguée à Koupala, un village paumé dans le désert, quelque part en Afrique.
Qu’à cela ne tienne : Alex a de l’argent, Koupala compte des jeunes gens vigoureux et désœuvrés. Il suffira donc que ces pousseurs hissent la Mercedes au sommet d’une colline, l’auto dévalera la pente, le moteur redémarrera en une seconde et le tour sera joué.
Hélas (et vous vous en doutiez), la Benz lui fait le coup de la panne : Alex passera plus de temps que prévu à Koupala. Beaucoup plus. Les deux buts d’Alex rythment le film : tromper l’ennui en attendant de pouvoir s’évader de Koupala.
Les tentatives d’Alex pour faire redémarrer sa Mercedes sont un running gag tenant à la fois du mythe de Sisyphe et de la série Le Prisonnier. Alex doit composer avec les pousseurs, qui décrètent qu’en raison de la chaleur écrasante, ces tentatives ne pourront avoir lieu que très tôt le matin. Il doit aussi composer avec leur médiateur pour les négociations salariales : le chef du village (joué par Thierno N’Diaye Doss), un vétéran qui a combattu pour la France au cours de la seconde guerre mondiale.

Quand t'es dans le désert depuis trop longtemps…
Côté distractions, Koupala n’est pas exactement le Club Med : entouré de dunes caillouteuses à perte de vue, le village consiste en quelques cabanes en terre séchée aux toits de tôle ondulée sur lesquelles cogne un soleil réglé sur thermostat 12.
Koupala compte pourtant quelques points dignes d’intérêt : premièrement, la station-service-café-épicerie « Chez Dogni Dieu merci » où Alex refera consciencieusement le niveau de son liquide de refroidissement préféré : la bière. Deuxièmement, juchée sur une colline dominant le village, une guérite avec sentinelle en faction signalant, comme dans tout bon Désert des Tartares, la présence d’un fort militaire, dirigé ici par le Lieutenant Bado (joué par Eric Ebouaney)
Troisièmement, un monticule de pierre surmonté d’un bâton auquel les garçons du village ont l’habitude d’accrocher le pagne de la fille qu’ils ont réussi à conquérir. Cette charmante coutume donnera des idées à Alex quand il croisera la belle Martina, interprétée par Aïssa Maïga, très douée dans son rôle de femme mutique et obstinée…

Stéphane Guillon incarne à merveille cet Alex profiteur, jouisseur, odieux, grande gueule et sans scrupule. Un peu comme l’Etranger de Camus, Alex, cynique et lâche, fait des choses répréhensibles parce qu’il faisait chaud, parce qu’il s’ennuyait… Chercher à savoir qui est le Banni (joué par Amare Conde), un homme vivant à l’écart du village, permettra à Alex de se trouver une occupation supplémentaire.
Afrique sans fric
Très vite, deux logiques et deux façons de faire s’affrontent : celle d’Alex qui croit à tort qu’il a tous les droits parce qu’il a de l’argent, et celle du village qui, juste retour des choses, supporte l’opportun en silence mais profite de lui.
Deux chansons écrites en 1979 pourraient illustrer ce contraste. Alex n’est pas un salaud intégral : après avoir abusé de Martina, il tente d’ouvrir les yeux de la jeune femme, qu’il croit fragile et naïve. Comme le chantait Jean-Patrick Capdevielle, Alex expliquera à Martina « toutes les règles un peu truquées / Du jeu qu'on veut te faire jouer / Les yeux bandés » : contrairement à ce que Martina pense, il ne suffit pas d’accompagner un Blanc pour passer le « grillage » et accéder à la terre promise. L’Europe est un mirage dangereux, surtout pour les femmes africaines qui, selon la formule fleurie d’Alex, sont le plus souvent réduites à ouvrir la « boutique mon cul ».
Mais le naïf n’est pas celui qu’on croit : Alex aura les yeux méchamment dessillés par son séjour à Koupala, notamment lorsqu’il comprendra qui est le Banni, ses liens avec Martina et l’ensemble du village.
Car si Alex tente de réparer sa voiture pour aller dans le nord du pays, les habitants eux visent encore plus au Nord : l’Europe et ses promesses de survie. Et c’est le lieutenant Bado, qui connaît bien la France pour y avoir fait ses études, qui montrera à Alex les limites du pouvoir de son fric, qu’on sait « sacré en Afrique » depuis Manu Dibango et sa chanson « Ah Freak Sans Fric ». C’est aussi le militaire qui explicitera ce « temps de la kermesse », celui où les riches jetaient des miettes aux pauvres.
Dur d'être un héros...
Frédéric Chignac signe un premier film épatant qui résume, sans angélisme ni manichéisme, les problèmes post-colonialisme de nombreux pays africains francophones. Le Temps de la Kermesse est Terminé rend hommage à l’obstination et au courage qu’il faut à tous les migrants, hommes et femmes, pour tenter leur chance en Europe, en toute connaissance des risques encourus.
D’ailleurs, la réalité rejoignant la fiction, à l’exception des principaux interprètes, tous les autres acteurs étaient des non-professionnels attendant au Maroc, où s’est tourné le film, une opportunité de passer en Europe. Mais ceci est une autre histoire, et pourquoi pas une autre chanson, encore de Capdevielle : « dur d’être un héros de ce côté-ci de la planète »…
Sortie en salle le : 17 mars
Scénario et réalisation : Frédéric Chignac
Principaux interprètes : Stéphane Guillon (Alex), Martina (Aïssa Maïga), Ali Monzanza (Mamadou) Dogni (Malik Sall), Eriq Ebouaney (le lieutenant Bado) Thierno N’Diaye Doss (le chef du village), Amare Conde (le Banni)
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