écrit le 30/03/2010 à 09:00
par Frédéric Krivine

MISE AU POING - Lettre ouverte à Jérôme Soubeyrand

Notre confrère Jérôme Soubeyrand, qui a beaucoup contribué à la Gazette des Scénaristes, et qui a créé l'UGS-Cinéma, nous a fait part de sa peine, voire de sa colère, en lisant la critique du film Pièce Montée, dont il est co-auteur du scénario sur notre site. Sa réaction, évidemment compréhensible, pose toutefois la question du droit et de la fonction de la critique. Frédéric Krivine, directeur de Scénaristes.biz, lui répond.

 Mon cher Jérôme,

Tu nous as fait part de ta déception à la lecture de la critique de ton film Pièce Montée. Tu parles même d'une "ligne éditoriale moche, bête, aux antipodes des principes de base de confraternité auxquels je suis attaché, et pour résumer : pas professionnelle pour un sou". Tu ajoutes vouloir démissionner de l'association, et nous demandes de retirer toute référence à ton nom dans nos articles.

J'avoue regretter sincèrement ta réaction. Je la rends publique, et j'entends y répondre, car le droit à la critique me paraît ici gravement remis en question, et il me semble que cette question se doit d'être discutée entre des auteurs régulièrement confrontés à la question de l'expression de leurs opinions et de leurs sentiments.

Personne ne doute de ton talent, à part sans doute parfois toi-même, comme tout auteur qui se respecte. Qu'est-ce qui serait donc abîmé, menacé, terni, par une critique qui ne relevait pas de la démolition gratuite mais d'un point de vue clairement personnel et argumenté ?

Ton propre point de vue sur ton œuvre ? Selon moi un auteur de télévision ou de cinéma sait ce que vaut son travail dès la première projection un tant soit peu publique, c'est à dire que revenant dans l'espace public où l'œuvre lui échappe, il retrouve soudain les objectifs qu'il s'était fixé au départ et voit dans quelle mesure il les a atteints; il découvre parfois aussi qu'il a rencontré d'autres buts en chemin et les a poursuivis. Il doit parfois affronter qu'il s'est un peu perdu en route. A cela la critique, bonne ou mauvaise, ne change rien. 

La carrière de ton œuvre ? Même en pleine crise de mégalomanie je ne pourrais t'imaginer croyant que l'exploitation de Pièce Montée dépend en quoi que ce soit de ce que tel ou tel rédacteur de Scénaristes.biz en dira.

Ton talent, ta compétence, ta réputation, ta personne ? Sur Scenaristes.biz comme partout ailleurs où je décide de tenir ou soutenir une parole sur le scénario d'un autre — et notamment en master-class ou en consultation — je prends bien garde de ne jamais critiquer ou attaquer l'auteur mais bien l'œuvre. L'auteure de la critique n'a pas beaucoup aimé le film dont tu as co-écrit le scénario, elle ne t'a pas attaqué personnellement.

Alors qu'est-ce qui est en jeu ? A te lire, Jérôme, on devrait s'abstenir de critiquer un membre de l'association Gazette au nom de la confraternité. Mais alors de quelles œuvres peut-on donc parler sincèrement, c'est à dire en les critiquant, bien ou mal ? Pas de celles d'un membre du syndicat (solidarité syndicale), ni du CDA (solidarité fusionnelle), ni de celles d'un membre des commissions de la SACD (solidarité subventionnaire), ni de celles d'un adhérent de la SACD (solidarité technico-subventionnaire), ni celles d'un(e) proche, conjoint, cousin, bâtard issu d'une des quatre catégories précédentes (solidarité fusionno-subventionnaire à résonances affectives).

La belle affaire, la belle idée : on ne peut critiquer que les œuvres des auteurs qui ne nous sont proches en rien.

Nous vivons une époque où la critique, la caricature et plus généralement la création vivent des temps rudes. Les caricaturistes et polémistes radio ou TV (bons ou mauvais) sont menacés dans l'exercice même de leur fonction; les critiques littéraires sont très polluées par les liens entretenus entre leurs auteurs et les maisons d'édition. La critique cinéma existe encore, mais pas la critique TV qui, à l'exception de quelques sites spécialisés tenus par des gens énergiques mais qui ne connaissent rien aux conditions de fabrication, reste embryonnaire.

Comment peux-tu, toi qui est un auteur de talent, qui a le courage mais aussi la chance de t'exprimer publiquement au travers de tes œuvres, laisser accroire qu'un site d'informations indépendant, tenu par des bénévoles, pratiquerait avec plaisir la destruction du travail d'un confrère ? Personne n'aime lire des critiques négatives, mais la défense d'un principe de position critique me paraît plus importante que la gestion du désagrément d'un instant.

La dizaine de scénaristes et journalistes de Scenaristes.biz ne fait pas vivre ce site pour gagner sa vie ni régler ses comptes. Certains d'entre nous travaillent beaucoup comme scénaristes, d'autres moins, d'autres pas du tout. Certains n'aiment que le cinéma, d'autres la télé, d'autres un peu de tout. Ce que nous partageons, c'est le plaisir d'être ensemble, de nous retrouver régulièrement devant quelques assiettes et quelques verres, et de défendre deux idées : il est important de communiquer sur le scénario et les scénaristes. Il est important de défendre autant que possible la liberté d'expression et de création, dans le respect de la personne des auteurs et des Lois de la République.

Alors je te le dis : reprends-toi, reprends-nous (au propre et au figuré), et viens, d'une façon ou d'une autre, contribuer à la défense de ces deux idées.

F.K.


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