écrit le 30/03/2010 à 15:00
par Frédéric Krivine

FRANCE TÉLÉVISIONS - Un appel d'offres qui entraîne surtout des demandes

Pour ceux qui écrivent, ou veulent écrire, à la télévision, l’appel à projets lancé par France Télévisions est un événement majeur, dans un marché où il y a cinq clients — parmi lesquels FTV est de loin le plus gros. Mais cet appel d’offres, que nous saluons sur le principe, car il pousse à une régulation du marché et à une certaine transparence, pose un certain nombre de questions brûlantes : le planning est intenable — à un point qui jette un doute sur la finalité de l’appel — et le financement n’est pas encore très clair. Ce n'est pourtant pas une raison pour le rejeter en bloc.

1. Le principe d’un appel d’offres : une régulation du marché.

Après s’être plaints des années de l’opacité qui entourait les circuits et les prises de décision à France Télévisions, on peut difficilement se plaindre du principe d’un appel d’offres (et du fait que la direction de FTV, contrairement à l’habitude, a pris soin de prévenir les auteurs en même temps que les producteurs).
Les règles du jeu sont les mêmes pour tout le monde. Il y a un planning, pour le dépôt des projets, les décisions et éventuellement les mises en production, ce qui est bénéfique pour tous.
Le principe d’un appel de FTV au marché, sur trois cases différentes, avec une deadline, peut générer du désir, de la créativité, donner du travail à des auteurs et des producteurs, et sur ce plan on ne peut que se réjouir.
Les paranoïaques et les méfiants peuvent toujours imaginer que les dés sont pipés, les choix déjà faits, et que l’appel d’offres ne sert qu’à le dissimuler : nous les laissons à leurs fictions (et les encourageons à en faire des scénarios qu’ils peuvent toujours envoyer à France Télévisions) : cet appel d'offres est sur le principe une bonne chose.

2. L’épée de Damoclès du changement de présidence.

Là encore, on comprend mal ceux qui reprochent à la direction de FTV de lancer un appel d’offres sans pouvoir être certaine d’être encore là pour en lire le résultat. D’abord, on peut supposer qu’ils préfèreraient en être certains. Mais surtout, on ne peut pas à la fois déplorer l’immobilisme qui sévit à France TV dans les mois précédant la nomination du PDG, et renâcler lorsqu’ils essayent d’en sortir.
Il n’y a certes aucune garantie absolue à espérer, car la nouvelle direction, sans pouvoir ignorer le principe d’une continuité du service public, fera au bout du compte ce qu’elle voudra, surtout si elle a été nommée pour changer radicalement les choses. En ce domaine comme en d’autres, les promesses n’engageraient que ceux qui y croient.
Chaque duo auteur-producteur qui voudrait tenter l’aventure ne peut qu’espérer qu’un projet fort donnera autant envie à la nouvelle direction qu’à l’ancienne. Ce n’est ni délirant ni certain. Mais ce calendrier peu sûr n'a guère de raisons de démolir l'énergie d'un duo inspiré.

3. Un planning intenable, beaucoup trop rapide…

Cette énergie qu’on eût espéré communicative s’évapore en revanche dès qu’on lit le planning exposé dans l’appel à projets. Si celui de la case « Identités » d’Hélène Saillon (5 à 10 pages de synopsis inédit pour le 15 juin) est raisonnable, ceux du 26 et surtout du 52 minutes sont proprement délirants.
Le 52 minutes, tout d’abord. Les producteurs sont censés rendre un scénario dialogué, 11 synopsis, la composition et l’organisation de leur équipe d’auteurs, avant le 15 juillet.
Dans la réalité, en gros, il faut compter :
• 1 à 2 mois pour qu’un scénariste et un producteur se contactent, se voient, commencent à préciser le concept, décident de travailler ensemble et signent un accord (à l’initiative de l’un ou de l’autre).
• 2 bons mois de développement sur le concept, documentation, enquête, différents stades d’écriture avant la version dialoguée. Ce moment est essentiel, c’est là que l’auteur va vraiment creuser la matière qui l’inspire. Un délai de 2 mois est un strict minimum.
• 2 à 3 mois d’écriture pour obtenir une version convenable d’une continuité dialoguée d’un épisode (pour une non-feuilletonnante il vaut mieux l’épisode 2 que le pilote).
• 1 mois pour rédiger les synopsis de la suite, qui ne serviront à rien s’ils sont écrits avant d’obtenir un premier épisode satisfaisant.

Cela fait 6 à 8 mois de travail, sans compter les possibles pannes, les vacances, les petits reports de tous ordres. Cela nous mènerait vers la fin novembre ou fin décembre, on nous parle de juillet.

Un tel écart pose problème. Ou bien nos amis paranoïaques évoqués ci-dessus retrouvent du crédit, ou bien la direction de FTV ne veut pas générer par cet appel de véritables nouveaux projets, ou bien elle n’a pas intégré (par manque d’habitude des appels d’offres) le planning de développement d’une série originale, ou simplement l’incertitude qui pèse sur sa destinée a abîmé sa perception du temps. Dans tous les cas, les auteurs et producteurs sérieux sont forcés de demander à FTV de réviser le planning du dépôt des projets.

4. …puis beaucoup trop lent. Un gaspillage invraisemblable.


La suite de la lecture du planning laisse perplexe. Si une réponse de la chaîne en trois mois (15 octobre) n’a rien de scandaleux, l’idée que cinq équipes vont passer toute l’année 2011 à écrire 12 épisodes – et que c’est sur cette base que la production de 2 sur 5 sera décidée — est carrément problématique.
Ce calendrier étrange laisse aux auteurs et aux producteurs très peu de temps pour la phase cruciale de la création (la définition du parti pris et du dispositif) et un temps interminable pour la sélection de la deuxième phase, sans qu’on comprenne bien les critères de ce dernier choix. A quoi sert donc d’essayer de convaincre avant le15 juillet 2010 qu’on a un pilote, une équipe d’auteurs et une organisation, s’il faut passer ensuite 12 mois à développer 12 épisodes, sans garantie ?
Ce long développement de 12 épisodes en 2011, qui va contre la logique de pilote qu’on avait cru (avec plaisir) discerner, contre l’énergie créative (car qui se mobilise vraiment pour écrire pendant 12 mois, lorsqu’on sait que 3 séries sur 5 ne se feront pas ?), témoigne aussi d’un gaspillage invraisemblable : si on comprend bien, il est question de faire écrire 60 épisodes de 52 minutes en 2011, en sachant dès le départ qu’on en mettra à la poubelle 36 (ceux des 3 projets finalement pas sélectionnés). Cela représente, à 30 000 € l’épisode TTC, plus d’un million d’euros qui partent en fumée, ce qui n’est tout de même pas rien. Surtout quand on a déjà dépensé en pure perte des centaines de milliers d'euros pour la première phase (celle du 15 juillet).
Nos amis américains, pourtant obsessionnels de la concurrence et du développement, ne font pas ce genre de chose : certes beaucoup plus rapides que nous, car leur marché est structuré en appel d’offres annuel depuis 40 ans, ils choisissent sur pitch et traitement non dialogué (de quelques épisodes), puis ils sélectionnent sur UN épisode dialogué, et commandent alors la production d’un pilote. Et c’est sur la base de ce pilote produit que l’industrie se met en marche, et très très vite, avec une commande de la première saison, que la chaine peut évidemment annuler en cas de mauvaise audience et fin de la diffusion.

Pour le 26 minutes, c’est un peu moins grave, mais le délai est aussi trop court pour la première remise (si on souhaite des projets originaux, c’est toujours la même chose) ; le volume du dossier est étrange : « une bible n’excédant pas 20 pages, dit l’appel, contenant le pitch (…), les personnages, un épisode dialogué(…) » alors que le seul épisode dialogué va en faire 25 ou 30. Le reste du planning, d’ailleurs moins précis, paraît lui plus tenable (il vise une diff hebdo en 2012).


5. Une absence de prise de risque.

C’est comme si la volonté de Vincent Meslet, très probablement sincère, et louable, de faire passer les séries françaises à l’heure industrielle, était entravée par une mauvaise habitude (de toujours essayer de se couvrir contre l’échec, ce qui est vain) et par un calendrier incertain.
D’où ce sentiment d’absence de prise de risque (sauf de la part des auteurs et des producteurs tentés par l’aventure) qui ne paraît pas adaptée à la situation : quand on n’a pas de temps, pas d’argent, et qu’on ne sait pas de quoi demain sera fait, il faut faire le pari de la création et de l’énergie, c’est à dire susciter le désir par tous les moyens, ne pas trop se couvrir et surtout essayer d’aller vite, c’est à dire choisir des projets sans précipitation excessive, puis produire des pilotes très rapidement.

La direction de France TV paraît donc, dans sa volonté de mouvement, au milieu du gué. Il faut l’aider en lui demandant, via les organisations représentatives d’auteurs et de producteurs, de passer de l’autre côté, en modifiant son planning et les conditions de sélection de la deuxième phase. Mais on ne l’aidera pas en dévalorisant le principe de cet appel d’offres, ou la bonne volonté de ses commanditaires.

6. Le contenu : un curieux renoncement au feuilletonnant

Concernant le contenu des œuvres, je reste très tiède vis-à-vis de ceux qui déplorent le manque de précision de l’appel d’offres. Que ne dirait-on si FTV avait été plus précis quant aux personnages, aux partis pris, à l’idéologie censée être véhiculée par le programme ? On entend déjà certains hurler au formatage et à la censure dans les chaumières.

En revanche, il peut paraître curieux que dans un appel d’offres destiné à générer les séries addictives qui triompheront sur nos antennes, on ne trouve aucune série feuilletonnante, ni en 52 ni en 26 minutes.

L’addiction, le rapport intime entre une chaîne et son public, ne peut exclure le feuilletonnant. Ce point est certes plus vrai sur les chaines de niche comme AMC ou HBO aux Etats-Unis, Canal+ chez nous, que sur les généralistes type France 2 ou CBS, mais enfin il est difficile d’opposer Les Experts à Desperate Housewives, ou House à 24 Heures Chrono. Logiquement, on cherche le public avec du bouclé et avec du feuilletonnant.

Dans l’interview exclusive qu’il nous a accordée, la raison avancée par Vincent Meslet pour exclure le feuilletonnant n’est pas claire ou pas sérieuse : « nous avons pensé que le feuilletonnant serait plus compliqué à produire à flux tendu, car il est forcément cross-boardé ». Sauf erreur de ma part, feuilletonnant ou non, n’importe quel producteur français cross-boardera le tournage (c’est à dire tournera des blocs de plusieurs épisodes en groupant les décors) sinon il aura les plus grandes difficultés du monde à dégager une marge.

Quant au fameux flux tendu, à 12 épisodes par an, et sans aucune pression commerciale, aucune concurrence entre chaînes, il reste un vœu pieux. Compte tenu des investissements (fabrication de décors, éventuellement de costumes) et des problèmes de planning (il faut réserver un minimum les comédiens et le réalisateur), il est à peu près impossible de s’engager dans une saison sans avoir une certaine assurance sur au moins 6, et sans doute 12, épisodes. Ayant sélectionné les projets, FTV sera forcée de s’engager, après le tournage des pilotes, sur au moins 12 épisodes, et la question du cross-boarding n’est plus une question de flux mais une simple question de gestion de production.

Mais cette imprécision est un point mineur. La vérité, c’est que les séries feuilletonnantes sont beaucoup plus difficiles non à produire mais à écrire (car il faut gérer ce foutu feuilletonnant, justement), et que pour avoir un atelier d’écriture capable de livrer comme une horloge 12 épisodes feuilletonnants de qualité, il faut se lever de bonne heure.

7. Un financement encore flou

C’est sur le financement que se posent encore énormément de questions. Dans les bons points, Vincent Meslet garantit que FTV ne lira que les projets dont les producteurs auront explicitement acquis les droits. C’est déjà ça. Encore faut-il savoir, bien évidemment, à quelles conditions.

Au prix du marché, répondront les auteurs, et ils auront raison, et ici on espère que nos organisations représentatives, au bord de fusionner, feront de la surveillance de cet état de fait une de leurs priorités : aucun producteur ne doit payer ces développements en-dessous des prix du marché, l’UGS et le CDA doivent y veiller, faire remonter l’information par leurs adhérents impliqués, et en cas de manquement tirer très fort la sonnette d’alarme tant auprès de FTV que de l’USPA et du SPI.

Mais cette vigilance et cette rigueur nécessaires ne répondent pas à la question centrale : où trouver le financement des dizaines ou centaines de projets qui vont voir le jour ? Si l’on ne prend que les 52 minutes, en imaginant une bonne cinquantaine de réponses, il s’agit de trouver tout de même au moins 40 000 € par projet (en comptant les synopsis, la CD, l’équivalent de la bible, quelques frais de développement pour le producteur), c’est à dire au moins 2 millions d’euros, dont 90% partiront au panier. Qui va payer ?

Les réponses disponibles à cette heure ne permettent pas de répondre avec certitude. Selon nos informations officieuses, le CNC a d’ores et déjà annoncé que les producteurs pourraient utiliser leur soutien automatique (COSIP) pour financer une partie au moins de ces écritures. Mais quelle partie ? Et selon quel mode de calcul ? Avec quels garde-fous ? Comment empêcher un producteur qui disposerait déjà d’un dossier tout prêt de se faire refinancer par des deniers publics en profitant de l’appel d’offres ? Peut-on imaginer un dispositif public qui finance de façon égale un projet foireux dans son fond ou sa forme et un projet original et intéressant ? L’aide au développement du CNC pourra-t-elle être utilisée en complément de l’automatique ? Quelle part minimum le producteur devra-t-il financer sur ses fonds propres ? A toutes ces questions posées par le fait de cet appel d’offres, nous restons pour l’instant sans réponse.

Des réponses actualisées sur le financement ici

8. Ne pas fermer la porte.


A défaut de générer pour l’instant de beaux projets, l’appel d’offres a déjà fait couler beaucoup d’encre sur les forums et dans les différents conseils. Les réactions dont j’ai pu avoir connaissance sont toutes uniformément négatives, ce que je trouve très excessif.

Un appel d’offres, c’est du travail pour tout le monde. On peut en contester certains points — ici c’est nécessaire — demander de faire bouger les délais ou les conditions, mais refuser de s’asseoir à la table d’un opérateur qui propose, dans un contexte extrêmement morose, de faire travailler, via les producteurs, des dizaines d’auteurs rémunérés me paraît hautement curieux.

Entre certains auteurs qui préconisent le rejet pur et simple (oubliant que l’appel d’offres s’adresse à des producteurs, qui trouveront de toutes façons des auteurs pour y répondre, et à des conditions sans doute mauvaises si les organisations d’auteurs rejettent l’appel) et d’autres qui souhaitent pouvoir se passer de producteur pour répondre à l’appel, les perspectives ne sont guère réjouissantes.

Une série se fait et marche, artistiquement et financièrement, parce qu’elle repose sur un duo scénariste-producteur le plus solide possible, auquel vient se joindre dans la dernière phase un réalisateur. Ce duo majeur se construit sur une confiance et une estime mutuelles. On ne les bâtit pas en commençant par signifier qu’on a tellement peu confiance dans les producteurs qu’on ne veut pas s’en encombrer dans nos discussions avec France Télévisions.

Certes, cela pose un problème à tous les auteurs : il faut savoir choisir son producteur, c’est à dire partir avec quelqu’un dont on aime le travail (ce qui suppose de regarder ses productions), dont on pense qu’il a une chance d’être retenu par l’opérateur (ce qui suppose de se renseigner au préalable sur ses engagements en cours) et tout simplement avec lequel on a envie d’éventuellement passer beaucoup de temps dans les 2 ou 3 années suivantes. Ce n’est pas un parcours évident. Laisser croire qu’il sera plus simple parce qu’on aurait déjà une réponse positive de FTV est une vaste plaisanterie. Le producteur voudra encore plus faire l’affaire, assurément : mais il risque de vous choisir encore plus pour de mauvaises raisons.

La meilleure voie pour les auteurs n’est certes pas la plus spectaculaire et la plus glorieuse, mais elle est la plus juste, compte tenu du niveau de chômage actuel de la profession : non pas rejeter et chauffer ceux qui rejettent, mais discuter d’urgence avec l’USPA et le SPI d’un cadre commun concernant cet appel d’offres ; mobiliser les troupes de l’UGS et du CDA pour suivre de très près les conditions financières de chaque contrat signé dans ce cadre (et dénoncer immédiatement et fortement tout coup tordu) ; discuter au plus vite avec la direction de l’audiovisuel du CNC pour être éclairé sur les enjeux économiques et financiers créés par l’appel à projets ; discuter parallèlement avec France Télévisions, avec ou sans l’USPA suivant la bonne volonté des parties, sur un réaménagement des conditions de l’appel.

France Télévisions, comme les auteurs, comme les producteurs, est dans l’âge de pierre de la série française. Ils balbutient dans l’appel d’offres, comme nous balbutions souvent dans nos écritures de séries, et les producteurs dans leur constitution de modèle artistico-industriel de production. Il serait inconséquent, déplaisant et tout simplement stérile de se contenter de fermer la porte.

F.K.


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