écrit le 04/04/2010 à 17:00
par Martin Clément

CINÉMA - Ajami : terre promise à la violence

Le cinéma israélien, engagé et singulier, regorge de petites pépites cinématographiques. Cette tendance se confirme avec Ajami, peinture d’un quartier de Jaffa où juifs, musulmans et chrétiens cohabitent dans le sang. Ce film dur et nécessaire est un cri d’alarme faisant preuve d’une dramaturgie puissante. À voir dans nos salles dès le 7 avril.

Un tandem de cinéastes symbolique

Ajami est le fruit d’une collaboration atypique dans le cinéma israélien, celle de Scandar Copti, cinéaste israélo-arabe de confession chrétienne et de Yaron Shani, réalisateur israélien de confession juive. Pour leur premier long-métrage, les deux cinéastes ont choisi de raconter l’histoire des habitants d’Ajami, un quartier de la métropole israélienne Tel-Aviv-Jaffa, où cohabitent sous tension juifs, musulmans et chrétiens. Le film, inspiré de faits observés par les cinéastes eux-mêmes, est une fiction très réaliste, une chronique à peine romancée de la vie des riverains d’Ajami. Les interprètes ont d’ailleurs été choisis selon des critères précis : ils sont pour la plupart des comédiens non professionnels, jouissant d’une grande connaissance de l’ambiance et de la vie de Jaffa parce qu’ils y habitent et en sont les acteurs quotidiens.

 

Le choix de ce sujet résolument politique est le fruit d’un long travail de réflexion. Yaron Shani est originaire de Tel-Aviv et avait pour projet d’aborder le sujet du mélange des cultures à Jaffa, ancienne ville arabe fusionnée avec Tel-Aviv en 1948. Ne lui manquait qu’un co-auteur capable de retranscrire l’atmosphère de Jaffa. Scandar Copti était le candidat idéal :  ayant grandi à Ajami, il connaissait logiquement le fonctionnement dans son ensemble du quartier, et a pu enrichir le scénario de Shani de détails qui font le sel de ce film si particulier.


Réalisme et fiction habilement entremêlés


Le parti-pris des réalisateurs s’annonce sans équivoque dès le début du film, Ajami est une œuvre réaliste sur les divergences religieuses internes à l’état d’Israël, un sujet souvent étouffé dans les médias à cause de la couverture importante du conflit entre Israël et la Palestine. Ajami se propose ainsi de narrer le destin de quatre habitants du quartier. Quatre anonymes qui seront réunis par un crime de vengeance, déclencheur d’une tempête de violence.

Il y a d’abord Omar dont la tête est mise à prix par un clan d’un autre quartier. En attendant de trouver une solution, il se cache dans la cuisine d’un restaurant où Malek, un immigré palestinien dans l’illégalité, fait la plonge. Malek n’est pas venu à Tel-Aviv par choix, il est là pour trouver de l’argent afin d’aider sa mère malade mais malheureusement, la violence qui règne à Ajami aura raison de ses nobles desseins. Un troisième homme est aussi employé dans la cuisine du restaurant : Binj est un palestinien installé à Tel-Aviv pour jouir du détachement légendaire de la ville face aux tumultes qui secouent régulièrement le Moyen-Orient. Pour se faire de l’argent, Binj deale un peu cocaïne, ce qui attire l’attention de Dando, un policier juif censé remettre de l’ordre à Jaffa. Les liens de ces quatre destins, finalement assez distendus, vont se resserrer au fur et à mesure que la tragédie avance, jusqu’à l’explosion finale, où l’horreur dans toute son absurdité surgit du fond d’un parking.

L’intérêt d’Ajami réside dans le fait que les auteurs ont su allier un sujet politiquement fort à un traitement qui se rapproche parfois du polar. On pense à Gomorra qui, à travers un regard clinique et froid, dénonçait les mécanismes de la violence émanant du crime organisé. Dans Ajami, la caméra est, à l’instar de celle de Matteo Garrone, le témoin glacé d’une société tellement sous tension qu’à chaque petit dérapage les coups de feu éclatent, engendrant des dommages collatéraux à un rythme étourdissant.

Ce procédé, qui aurait pu être amoindri par son aspect documentaire aux limites du voyeurisme, est heureusement contrebalancé par le travail sincère des comédiens, qui sont eux aussi, en quelques sortes, auteurs du film. En effet, le scénario d’Ajami ne comportait quasiment aucun dialogue, les réalisateurs ayant préféré travailler en improvisation avec les comédiens. Une méthode franchement risquée qui paye, car à mesure que les scènes se suivent, une large palette d’émotions est déployée. Le spectateur est alors pris à la gorge, dérangé (à raison) par le réalisme du quotidien insupportable des protagonistes.


Un scénario à la construction précise


Étonnamment, compte tenu de la nature particulière du projet et de son aspect proche du « docudrama », Ajami est un film complexe au scénario très construit, sa structure étant particulièrement retorse et préparée. Ajami se divise en plusieurs chapitres et chacun d’entre eux (excepté le dernier, qui fait figure d’épilogue) se concentre sur un des personnages principaux. Jusque-là, rien de révolutionnaire, sauf que les scénaristes ont jugé bon d’user du principe de narration discontinue pour renforcer le propos du texte. Le spectateur est tenu d’être attentif, les allers-retours dans le temps étant très fréquents et rarement soulignés. Ce n’est qu’à travers une bribe de conversation, une remarque, une action apparemment anodine, qu’on comprend peu à peu les liens entre les personnages.

Un procédé volontairement tape-à-l’œil et vain ? Point du tout ! Ce puzzle fascinant sert très bien le propos des auteurs, qui cherchent avant tout à dénoncer l’escalade absurde de la violence. Selon Yaron Shani et Scandar Copti, cette montée vers l’horreur se met en marche principalement à cause de l’accumulation d’actions quasiment inoffensives ou banales, qui prennent des proportions horrifiantes dès que chaque camp s’implique et laisse ressurgir ses propres frustrations. Une scène emblématique voit un riverain, excédé par le bruit de ses voisins, descendre dans la rue pour leur demander de faire moins de bruit. Le ton monte et le plaignant finit mort sur la chaussée, poignardé par un couteau venu mettre trop tôt un terme radical à la rixe. Une parabole qui résume parfaitement le destin gâché des jeunes hommes et femmes qui, à défaut d’y vivre, hantent le quartier d’Ajami jusqu’à leur mort précoce.

Il y a donc de quoi se déplacer dans les salles mercredi : Ajami est un film qui délivre un message de tolérance fort, porté par une narration stimulante et inventive. Ce film, par ailleurs récompensé d’une mention spéciale au festival de Cannes (il a raté de peu la caméra d’or, revenue finalement à Samson et Delilah de Warwick Thornton) et nommé dans la catégorie « meilleur film étranger » aux derniers Oscars, est aussi un polar haletant qui saura ravir les amateurs du genre. En effet, les lumières lugubres de Jaffa la nuit se prêtent malheureusement un peu trop bien à la plainte funèbre qui caractérise le genre policier.

Bande-annonce ici.


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