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CINÉMA - Mumu : retour réussi pour Joël Séria
"Que c'est beau, un cul!" - Oui, vous reconnaissez une réplique culte du cinéma français des années 70, dite par Jean-Pierre Marielle dans Les Galettes de Pont-Aven. L'auteur de ce film, Joël Seria, revient au cinéma après dix-sept ans d'absence, avec un film drôle et tendre sur une maîtresse d'école un peu particulière, deux ans après La Libération. Une excellente surprise.

Parce qu’il a modifié de façon radicale le paysage de la comédie française en affrontant la stupidité et la bêtise avec subtilité, Joël Séria est, en réalité, à l’opposé de l’image triviale et licencieuse à laquelle on l’a trop hâtivement associé. Authentique sociologue de la France des années 70, il a bouleversé les codes du genre en insufflant, avec une finesse particulière à toutes ses œuvres cinématographiques un message politique et social implicite, comparable à celui d’un Blier, lequel sévissait déjà, avec délectation, à la même époque.
Nostalgique et amer, le cinéma de Séria parvient à gratter la couche superficielle de la comédie de mœurs pour rendre compte d’un malaise palpable que l’on pourrait comparer, dans ses thèmes et dans les thèses qui y sont défendues, au travail d’écriture d’un Michel Houellebecq.
Depuis son premier long-métrage, Séria apparaît en effet comme un réalisateur qui se bat contre les idées reçues, les préjugés, les dogmes et l’opinion commune trop souvent consensuelle. Anticlérical depuis son enfance – son apprentissage de la vie en communauté s’est fait dans un internat catholique, qui a donné naissance en 1970 à son premier film Mais ne nous Délivrez pas du Mal –, Séria est un insoumis. Révolté et sarcastique, il aborde, comme si de rien n’était, avec une indolence presque insupportable, la question du machisme et du paternalisme bien français qui, empêchent, à cause du poids des us et coutumes, l’émergence d’une liberté individuelle et autonome.
En créant, dans son second film, Les Galettes de Pont Aven, l’incroyable personnage, incarné par Jean-Pierre Marielle, du beauf obsédé sexuel, désopilant et grotesque, Séria stigmatise tous les défauts d’un pays en pleine décadence. Jamais inconséquent, toujours insolent, définitivement réformiste et novateur, avec Charlie et ses Deux Nénettes, il n’hésite pas à critiquer âprement la phallocratie ambiante en proposant un éloge du triolisme, avant de s’attaquer, dans Marie, Poupée, un long-métrage fétichiste et archi transgressif, aux divers tabous de l’époque.
Dialoguiste de grand talent, Séria est certainement le père de quelques-unes des répliques les plus hilarantes mais aussi les plus sensibles du cinéma français. Maître incontestable pour toute une génération d’auteurs, Séria a produit, au cours des trente Glorieuses, une œuvre majeure aujourd’hui ancrée dans l’inconscient collectif mais malheureusement trop méconnue parce qu’injustement restée en marge.

Mumu, le film du retour sur soi…
Aujourd’hui, après une disparition du grand écran qui a duré plus de deux décennies, son dernier film Mumu, crée donc une curiosité particulière. Cela fait dix-sept ans que Joël Séria a écrit ce projet. Il a essayé de le monter à plusieurs reprises, sans succès, puis l’a mis de côté. Trouver un producteur pour un projet personnel après vingt ans d’absence s’est révélé particulièrement difficile ; d’autant que c’est à la suite d’un drame personnel que le réalisateur a arrêté de faire les téléfilms qui lui permettaient alors de gagner sa vie.
Seulement, il y a quelques années, à la demande d’un producteur qui voulait savoir s’il avait des scripts prêts à être tournés, il a ressorti le scénario de Mumu avec deux autres. Le producteur a pris une option sur les trois et c’est Mumu qui a réussi à se monter en premier, mais avec un autre producteur.
Récit autobiographique modeste – encore marqué légèrement par les scories de la mise en scène télévisuelle, mais où la patte du réalisateur tente de s’imposer discrètement –, ce long-métrage sur l’enfance est une œuvre touchante et qui contient, dans son récit lui-même, toutes les fêlures du futur cinéaste. Prenant place dans un pensionnat de province au sortir de la guerre, le film se situe résolument à l’opposé des Choristes ou du Petit Nicolas. Parfait reflet de son auteur, il est à la fois émouvant et dur.
…ou l’histoire d’un amour incommensurable et réellement touchant
En 1947, l’année de ses onze ans, Roger, espiègle et spécialiste des bêtises, est envoyé en pension dans une petite école de village où règne Mumu, "l’institutrice la plus vache de la région". Renvoyé déjà de plusieurs collèges, c’est sa dernière chance d’échapper à la maison de correction que lui promet son père depuis longtemps. Mais c’est sans compter sur la vigilance de Mumu qui, sous des aspects sévères, se révèle avoir un grand cœur.
L’histoire de ce môme qui, dans les années 60, passe d’un collège à l’autre, élève difficile mal aimé par ses parents, en particulier par son père qui le compare sans cesse à son frère ainé « tellement merveilleux », et le maltraite parce qu’il est persuadé que ce deuxième enfant n’est pas de lui, est celle d’un sauvetage, le sauvetage d’une vie, la vie d’un «sale gosse», au lendemain de la guerre. Le récit ne sent ni la naphtaline, ni la nostalgie : la vision de Séria est lucide, dure et cruelle, l’empathie pour ses personnages n’est jamais un sauf-conduit pour excuser leurs actes. Largement autobiographique, le film ressemble en fait à une histoire d’amour, une histoire qui parle à tout un chacun.
Chaque adulte ou presque garde le souvenir d’un professeur, d’un instituteur ou d’une institutrice qu’il a connu(e) enfant, à la personnalité hors normes, dont il orne parfois ses récits lorsqu’il est en conversation avec sa famille ou ses amis d’enfance. Ces êtres à part, atypiques, façonnent notre comportement et notre façon de voir la vie, ils nous émeuvent, nous font grandir et, par là même, jouent un rôle primordial dans notre développement.
Madame Muller, dite « Mumu », pour Joël Seria, semble avoir été une de ces femmes à la personnalité singulière et aux méthodes d’enseignement bizarres. Mais Mumu est avant tout l’évocation de la rencontre entre deux solitudes, la solitude de l’enfance privée d’amour et de reconnaissance, solitude qui rejoint celle de l’adulte, en quête de tendresse et d’affection.
C’est d’ailleurs tout cela qui est intéressant dans le film, tout ce qui est montré au travers de cette histoire d’amour et d’affection d’un gamin pour son institutrice qui se prend également d’affection pour lui, sans oublier bien sûr l’aspect sociologique et ethnologique.
En effet, pour que cette histoire fasse sens et parle universellement, pour qu’elle livre toute sa valeur pédagogique et sociologique – parce que Séria est bien un cinéaste sociologue –, il fallait paradoxalement conserver le contexte historique. Car celui-ci permet de donner un éclairage particulier sur le rapport aux enseignants, les liens qui se créent avec les professeurs qui nous font partager leur univers. A l’école du héros, tout est cocasse, drôle et touchant : les gens qui travaillent autour de Mumu, ses méthodes pédagogiques vraiment particulières, l’ambiance de l’école deux ans après la guerre, les privations héritées de l’Occupation (les cartes d’alimentation étaient toujours en vigueur) et la vie de province elle-même…
Mais Mumu, ce n’est pas que cela : c’est même et avant tout un beau film d’acteurs : bien sûr, Sylvie Testud, comme très souvent, est extrêmement émouvante dans le rôle de la maîtresse revêche, mais chaque second rôle (Galabru, grandiose, mais aussi Bruno Lochet, Helena Noguerra et même Antoine De Caunes, dans une des meilleures séquences) donne au film un univers très personnel, véritablement intéressant. Alors, ce que l’on veut maintenant c’est découvrir la suite… et on a envie de dire à Joël Séria : à quand le prochain film ? Pas dans vingt ans, on l’espère!
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