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FESTIVAL - SERIES MANIA : Desperate french screenwriters
Au programme depuis vendredi : l'Angleterre avec Criminal Justice, Desperate Romantics, Skins, Cast Offs et Misfits. Le Québec avec Aveux. Les Etats-Unis avec United States of Tara, Nurse Jackie, et une excellente conférence sur The Wire.
BBC : Criminal Justice... pas convaincant
(L’épouse d’un avocat est accusée du meurtre de son mari… Mais la vérité est ailleurs. )
Emmanuelle Sardou : Alors, Criminal Justice ? Un peu longuet à démarrer, non ? ...
Vincent Solignac : C'est long, un peu lourdingue...
ES : Ah bon ? Moi j'ai bien aimé la mise en scène.
VS : Pfff. La mise en place du pervers dans son décor immaculé, obsessionellement ordonné, parfait, apparamment humble, le tout raconté dans le moindre détail… qui se fait planter un couteau dans le foie par sa femme qui ne supporte plus de se faire sadiser... et sodomiser. C'est d'une facture extrêmement classique, avec un scénario qui ne tient pas la longueur, que la mise en scène doit rattraper.
ES : C'est vrai qu'il ne se passe pas grand'chose en 60 minutes. Enormément d'exposition pour pas beaucoup d'action.
VS : Oui. La longue mise en place du processus pervers : la victime n'est pas une victime, le bourreau n'est pas celui qu'on croit. Au bout du premier épisode, on se doute de ce qui va se passer (la lente découverte de la vérité), je me demande comment ils font pour tenir sur les quatre épisodes suivants.
ES : Ou alors, les surprises sont énormes. Le format marche très bien, cinq épisodes diffusés à raison d’un par soir, du lundi au vendredi, qui rassemblent 5 millions de spectateurs chaque soir !
VS : Ouais. De la bonne télé classique, tu peux le regarder à tout moment, rater un épisode, tu n’es jamais perdu.
... et Romantiques désespérants.
(Trois jeunes peintres, créateurs de l’école pré-raphaélite, se battent pour obtenir la reconnaissance dans l’Angleterre de 1850.)
ES : Ok. Alors. Desperate Romantics ?
VS : Totalement raté. La BBC en a pris un coup pour moi. Les pré-raphaélites tels qu'ils sont traités là ne m'intéressent absolument pas. Une écriture de l’évitement, les scènes centrales ne sont pas traitées parce que trop compliquées à mettre en place.
ES : En termes de moyens ?
VS : Non, en termes d’imagination. Du coup, l'amitié et la rivalité à l'intérieur du trio sont factices. Le conflit autour du modèle idéal, la rousse sublime qu’ils désirent tous les trois, est rapidement évacué alors qu’il aurait pu donner lieu à un formidable marivaudage...
ES : Tout de même… Les deux personnages féminins sont joliment croqués. La séquence finale, avec la joute entre Charles Dickens qui les assassine, et Ruskin qui les sauve, est plutôt réjouissante. "Pétillant et rythmé", c'est écrit dans le programme…
VS : Ouais, dès qu’on parle vraiment de peinture c’est intéressant. Mais on en parle très peu finalement... Ça me fait penser aux fictions patrimoniales de France 2, quand Gérard Jourd’hui adapte Labiche et qu’on a l’impression de voir du Thomas Bernhard tellement c’est lent.
ES : Un tout petit peu plus provocant, quand même.
VS : Je ne vois pas ce qu'il a de provocant dans tout ça.
ES : Si... Les personnages ne sont pas merveilleux, sans peur et sans reproche, ils ne sont même pas forcément sympathiques...
VS : J’ai l’impression que le casting n’est pas bon. On n’a pas d’empathie pour cette bande de potes, on ne croit pas à leur « fraternité ». On a une fresque alors qu’on aurait dû avoir des esquisses échevelées.
ES : … un metteur en scène pompier pour des pré-raphaélites, c'est vrai, ça la fout mal. Stop. On a rhabillé la BBC pour l'hiver.

« The Wire : meilleure série du monde ? »
Passionnante conférence de François Sérisier, qui décrypte l’échec réussi de cette série enthomologique et hors-norme. On saluera la constance de HBO, qui malgré la faiblesse de l’audience, a permis à cette fresque façon Comédie Humaine, d’exister. On retient particulièrement l’idée de Sérisier selon laquelle The Wire est « la première série post télévisuelle », au sens où elle n’est pas adaptée à un rendez-vous hebdomadaire (trop complexe, foisonnante, ultra documentée), mais beaucoup plus à un visionnage en VOD ou sur DVD. The Wire se regarde comme on lit un livre : plusieurs chapitres à la suite. « Fuck the average viewer ! » disait David Simons, son principal créateur. Prévue dès le départ pour 60 épisodes (12 par saison), The Wire s’installera certainement dans le temps. Pour conclure sa conférence, Sérisier a rendu un émouvant hommage au scénariste David Milles, récemment disparu, qui oeuvra sur The Wire. L’occasion pour rappeler au « grand public » qui remplissait la salle que sans les scénaristes, les séries n’existeraient pas. Pour plus de précisions, allez jeter un coup d’œil sur son blog.
Le soir, c'était Channel 4...
Channel 4 : Cast Offs
(Six handicapés se retrouvent sur une île et doivent survivre pendant 90 jours, sous l’œil omniprésent d’une caméra de télé-réalité.)
VS : Et là, ça a dépoté grave. Ça me donne tout de suite envie de m'exiler en Angleterre.
ES : Inventif, drôle, décalé, avec les mêmes moyens qu'en France, c'est à dire pas beaucoup...
VS : C'est aussi une construction fictionnelle extrêmement élaborée, écrite en collaboration avec les acteurs (de vrais handicapés). On fait sans cesse l'aller-retour entre le présent sur l'île et le passé des différents personnages.
ES : C'est humain, poignant, drôle, jamais voyeur, jamais raccoleur... Les comédiens sont excellents.
VS : Ce qui est intéressant, c'est le fonctionnement de Channel 4. Une chaîne publique et commerciale, dédiée à l'éducation et à l'expression des minorités. France 4, sans ligne directe avec l'Elysée, et gérant elle-même ses annonceurs et sa pub.
ES : ... et qui ose. Et qui marche. Comme quoi... le commerce et la qualité peuvent faire bon ménage ?
VS : Pareil pour Misfits.

Misfits
(Cinq jeunes adultes sont frappés par la foudre le premier jour de leur Travail d’Intérêt Général. Chacun découvre qu’il a acquis un super-pouvoir…)
ES : A l’inverse de Skins, c’est un très « high concept ». Ici, l’humour britannique ravageur, le ton acide et décalé, une mise en scène nerveuse font passer le manque de moyens.
VS : La tempête de grêlons qui font exploser les voitures, le chien qui parle, la mère qui vire son fils pour sauver son histoire d’amour… C’est incorrect jusqu’au bout.
ES : Totalement jouissif et addictif, dès le premier épisode.
VS : J’aurais pu passer la soirée devant. Les dialogues sont excellents…
ES : Le casting est parfait. Il faut noter que Misfits a été produit par E4, une chaîne cablée dédiée aux 16-24 ans.
VS : Donc j’ai entre 16 et 24 ans d’âge mental. Ou alors ils ont créé une vraie série transgénérationnelle, à regarder en famille. Ça fait réfléchir quand on pense au gnangnantisme ambiant dans les chaînes françaises.
Le samedi, la projo de Look et Modern Family était overbookée (archi complète)(blindée), faut dire que c’était dans la salle 50, la plus petite. On s’est rabattus sur Skins, dans la salle 500, la plus grande, qui elle n’était pas pleine du tout.
Skins
(Une bande de lycéens de Bristol se débat entre drogue, sexe, blues, violence et problèmes familiaux)
ES : On passe vite, c’est un succès mondial.
VS : Une fois de plus, c’est une démarche qui serait géniale à faire en France.
ES : Oui. L’écriture se base sur des ateliers avec des ados dont l’imagination dépasse de loin celle des adultes…
VS : …des adultes qui sont tous des bouffons dans la série. On navigue entre le réalisme, l’outrance, et /ou transe. Ça va très loin, parfois ça tombe dans le too much (trop trop), mais avec une telle pêche…
ES : …je comprends que les ados soient accros à ce truc là. Il paraît qu’ils font des soirées skins où toutes les transgressions sont permises, et même conseillées.
VS : C’est aussi la violence de la société anglaise qui arrive à s’exprimer ici…
ES : …ça me rappelle le rodéo en voiture dans le dernier épisode de Our Friends in the North, avec le môme de 12 ans qui finit par se tuer sur une chanson des Sex Pistols. Et ça date du début des années 90.
VS : C’est là qu’on voit que les fictions françaises sont en décalage complet avec la réalité sociale. Mais ce n’est pas le fait des créateurs, qui sont prêts à sauter à pieds joints dans ce type de récit, c’est à cause d’un système…
ES : Le gnangnantisme ?
VS : Oui, c’est ça.
Pour finir la journée de samedi, on est passé par le Québec, et la série Aveux.

Aveux
(Simon, 33 ans, porte un lourd secret ; voilà 15 ans qu’il a rompu tout contact avec sa famille, qui ne sait pas s’il est vivant ou mort…)
VS : Ce qui est fascinant dans la façon dont ils ont présenté la série, c’est que le journaliste du Film Français a appelé l’auteur, qui a commencé à parler, avant d’inviter le réalisateur et le producteur à le rejoindre.
ES : La reconnaissance de l’auteur, c’est culturel, historique au Québec. Ça date de l’époque des dramatiques à la radio ; les auditeurs attendaient le prochain feuilleton écrit par Untel. Les auteurs, les scénaristes sont des héros, des vedettes, les gardiens et les représentants de la langue et de la culture québécoises, face à l’hégémonie anglo-saxonne.
VS : Ce qui fait du bien, c’est le rapport entre auteur et réalisateur ; on sent le respect mutuel, personne ne se marche sur les pieds, chacun reconnaît l’apport de l’autre… Enfin bon. Ça fait de l’air.
ES : Alors, Aveux… Ce n’est pas d’une folle originalité, mais c’est bien raconté, bien joué, bien filmé… Des vraies trouvailles de mise-en-scène, notamment les dialogues décalés, les personnages se parlent sans se parler, ce qui est particulièrement approprié pour une histoire fondée sur le non-dit.
VS : On a de l’empathie pour les personnages, on veut savoir ce qui va leur arriver, comment ils vont réussir à se sortir de 15 ans de non-dit… En douze épisodes d’une heure.
ES : Ce n’est pas spectaculaire comme une série américaine, c’est le premier scénario d’un auteur de théâtre – il avoue avoir mis cinq ans à l’écrire, et il affirme que la chaîne (Radio Canada) lui a foutu une paix royale.
VS : C’est comme si on nous montrait ce que serait le monde idéal de la création audiovisuelle. Moi je dis que ça cache quelque chose. Est-ce que le Québec serait Le Truman Show de la fiction ?
Dimanche, fin du marathon qui fait du bien. Retour aux Etats-Unis, avec United States of Tara et Nurse Jackie, deux séries de chez Showtime.
VS : C’est Showtime et c’est chaud la papaye !
United States of Tara
(La vie d’une famille de banlieue, confrontée à une mère aux personnalités multiples.)
VS : Créée par Diablo Cody, la scénariste de Juno, avec Toni Collette dans le rôle principal. C’est proprement déroutant…
ES : Tu trouves ? Moi j’ai marché tout de suite. Cette femme qui se transforme en ado rebelle, puis en macho impossible, puis en sœur jumelle de Bree Van de Kamp… Sa famille qui « reconnaît » chaque personnalité qui apparaît, et qui trouve le moyen de s’en accomoder… C’est à hurler de rire.
VS : Le premier 26’ est tout de même compliqué : il faut expliquer pourquoi et comment cette famille supporte la situation. Une fois que c’est mis en place, ça roule.
ES : Les ados sont bien campés, on y croit, comme on croit à la façon dont ils gèrent les relations avec leur mère et ses « autres ». Au passage, contrairement à ce que dit le programme, la mère n’est pas schizophrène, elle souffre d’un trouble dissociatif avec personnalités multiples.
VS : Si tu le dis…
ES : Et le personnage du mari, qui refuse de coucher avec les « autres » qui lui font du gringue, parce que sa femme refuse qu’il la « trompe » avec… C’est particulièrement bien trouvé.
VS : C’est une série à voir pour tous ceux qui envisagent de répondre à l’appel à projets de FTV pour les séries de comédie en 26’. C’est stimulant.
ES : Après ne venez pas vous plaindre si vous vous faites retoquer parce que vous êtes aussi bons que les américains.
VS : Toutes ces séries passent haut la main l’épreuve du grand écran, devant des salles entières qui rigolent.
ES : Last but not least, Nurse Jackie !

Nurse Jackie
(Le quotidien d’une infirmière aux urgences, son mari, ses deux filles, son amant, et ses problèmes de dos qu’elle supporte en se camant aux médocs.)
ES : Interprétation impeccable d’Edie Falco, qui jouait l’épouse de Tony Soprano.
VS : Ils ont parfaitement renouvelé le genre de la série médicale. On est sorti de la série chorale à la Urgences, au bénéfice d’un personnage unique, à mon sens beaucoup plus fort que Dr House.
ES : C’est aussi la ligne éditoriale de Showtime, qu’on retrouve dans Tara : un personnage, très fort, très charismatique, avec un énorme pouvoir d’empathie.
VS : Là, c’est une infirmière pleine de compassion et de cynisme, ultra professionnelle, et qui se came pour tenir le coup…
ES : et qui mène une double vie : elle enlève son alliance quand elle entre à l’hôpital.
VS : Quand on part d’un socle aussi fort, ça donne du grain à moudre pour des centaines d’épisodes. C’est tout notre problème…
ES : le gnangnantisme ?
VS : exactement. Je propose un Téléthon pour trouver le remède au gnangnantisme, maladie typiquement française.
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