écrit le 12/04/2010 à 11:00
par Franck Beretta

FRANCE TÉLÉVISIONS - Appel à projets : "Du travail pour les scénaristes, c'est aussi l'espoir de ne pas écrire pour les tiroirs"

En exclusivité pour Scénaristes-biz, Christine Miller, coprésidente de l'UGS, revient sur les trois semaines qui ont agité le microcosme suite à l'appel à projets de France Télévisions.
 

Scénariste.biz  : Après la réforme de France TV en 2008, les arrêts en cascade de projets en écriture en 2009, la baisse des quotas de création française sur les chaînes privées, quelle est la situation des scénaristes ?

Christine Miller : Les scénaristes subissent, comme beaucoup de nos concitoyens, les répercussions de la crise économique et sociale que traverse notre pays. La baisse des recettes des chaînes s’est répercutée de plein fouet sur eux et leur situation ne cesse de se dégrader. Ceux qui s’en sortent bien sont de moins en moins nombreux. Trois facteurs aggravent aussi leur précarité. Tout d’abord, étant des auteurs non salariés, les scénaristes, dans cette période où le travail manque, ne bénéficient d’aucune protection sociale, d’aucune indemnité qui puisse les aider à tenir. Du jour au lendemain, quand il n’y a plus de commandes d’écriture, il n’y a plus de revenus. Pourtant comme les autres, ils sont inscrits dans le réel avec des enfants à élever, des loyers, des impôts à payer… Il faut réfléchir à un système de protection sociale dans le respect du droit d’auteur. Il est capital que les pouvoirs publics, les diffuseurs et les producteurs se penchent sur ce problème avec nous. Le deuxième facteur est que le travail des scénaristes se situe en amont des commandes des chaînes pour une partie, et de la mise en production pour une autre, donc ils interviennent à un moment où le financement est le plus risqué et donc le plus compté. C’est ce qui aboutit notamment à ce que les options prises par les producteurs sur nos textes soient souvent gratuites ou très mal payées.
Enfin, la création en fiction traverse une crise dont on ne sortira qu’en investissant massivement dans la recherche et le développement des séries notamment. Pour l’instant, on en est très loin.

SBiz : L’appel à projets de France TV va-t-il réellement fournir du travail aux scénaristes ?

CM : Certainement, mais est-ce qu’il va en fournir plus ou en fournir moins que le fait de présenter un projet avec un producteur à une chaîne dans le circuit classique ?  Je n’en sais vraiment rien. Par contre, on sait déjà qu’il y aura très peu de projets choisis sur la quantité attendue. Du travail pour les scénaristes, c’est aussi l’espoir de ne pas écrire pour les tiroirs, tout comme pour les producteurs de ne pas financer en pure perte. J’espère que FTV « repêchera » les projets qu’elle estimera intéressants sans s’arrêter au nombre déjà fixé pour être retenu.

SBiz :  Justement c'est beaucoup de projets et peu d’élus, est-ce vous que vous conseilleriez aux scénaristes de se lancer dans cette aventure ?

CM : Oui, mais pas à n’importe quelle condition. Le dossier qui doit être déposé par les auteurs et les producteurs représente un travail colossal qui dépasse totalement le cadre habituel (et je dirais utile) des appels d’offres, et je suis très surprise que FTV n’y participe pas financièrement. Si l’on s’en tient à ce qui est demandé, je doute que les producteurs n'aient les moyens d’assumer le coût au prix du marché, ce qui risque de faire peser une bonne partie du risque financier sur les scénaristes. Le CDA et l’UGS ont envoyé une lettre à Vincent Meslet pour proposer trois pistes de réflexion.

SBiz : Quelles sont les relations entre l’UGS et les syndicats de producteurs ?

CM : Depuis quelques temps, le CDA, la SACD et l’UGS négocient avec les producteurs du SPI et de l’USPA une amélioration des conditions contractuelles qui nous lient. L’objectif est que cette plateforme, si elle aboutit à un accord, soit rendue obligatoire pour toutes les professions parties à la négociation. Cela devrait alors freiner les dérives que nous connaissons. L’idéal serait qu’en marge de cette négociation, nous parvenions également très vite à un accord interprofessionnel sur les conditions contractuelles de cet appel d’offres avec les producteurs et les diffuseurs. C’est même l’urgence.

SBiz :  Vincent Meslet a-t-il raison de miser sur l’industrialisation, le flux tendu et pensez-vous qu’il va y parvenir en lançant des appels à projets ?

CM : Vincent Meslet a raison de miser sur l’industrialisation si elle est de qualité. Mais l’appel à projets ne me paraît de loin pas suffisant pour y parvenir. Le succès d’une telle entreprise ne peut être que le fruit d’une convergence de toutes les énergies de nos métiers et surtout de notre créativité. Il faut en créer les conditions. Le succès ne peut être ni contre, ni malgré, ni au détriment des auteurs.

SBiz : Serait-il possible de mettre un vrai système de saisonnalité pour les séries ?

CM : Oui sans doute, à condition d’accroître très sensiblement le volume des commandes et le financement.

SBiz : Les producteurs (l’USPA) souhaitent développer beaucoup plus les projets avec les scénaristes avant de les présenter aux chaînes, est-ce que vous pensez que c’est une bonne idée ?

CM : C’est une très bonne chose, si encore une fois ils ont de quoi en assurer le financement et si l’envergure du travail à ce stade est limitée. Cela remettrait au centre l’équipe auteur-producteur, ce qui est nécessaire, mais je ne crois pas à un développement entier sans lien avec les diffuseurs.

SBiz :  On a souvent l’impression que les diffuseurs ne souhaitent avoir pour interlocuteurs que les producteurs ?

CM : C’est vrai. Je crois aussi qu’une partie des producteurs les influence dans ce sens et que c’est une erreur. Il faut que les mentalités évoluent et elles commencent doucement à le faire. Aujourd’hui les diffuseurs jouent un rôle capital dans nos contrats puisque, sans en être officiellement cosignataires, ils cofinancent jusqu’à nouvel ordre la convention de développement, décident de demander la substitution d’un scénariste, contrôlent les différents stades d’écriture. L’acceptation d’un texte par le diffuseur est en réalité le seul déclencheur de l’intégralité (ou pas) du paiement de la convention d’écriture. Ils détiennent la décision finale de mettre en production, puis de diffuser ou pas. Et quand on sait qu’une bonne partie de la rémunération des scénaristes dépend de la diffusion… Des accords interprofessionnels auteurs-producteurs-diffuseurs, nous y avons tous intérêt, pour faire évoluer nos métiers vers ce que les auteurs et les producteurs souhaitent, mais à laquelle nous n’arriverons pas les uns contre les autres : une plus grande autonomie et une plus grande responsabilisation.


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