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INTERVIEW - Rencontre avec les auteurs du film Jean Aurenche, écrivain de cinéma
Scénaristes.biz a pu interviewer Alexandre Hilaire et Yacine Badday, les deux réalisateurs du documentaire Jean Aurenche, écrivain de cinéma, qui sera diffusé notamment les 8 et 14 mai sur Ciné Cinéma Classic. Un film passionnant où l'on (re)découvre comment et pourquoi dans la filmographie d'un scénariste, il y a souvent autant de films non faits que de films faits.

Scénaristes. biz : Comment est venu votre intérêt pour Jean Aurenche ? Quel est votre parcours par rapport au scénario ?
Alexandre Hilaire : Je suis autodidacte. Comme je suis ardéchois, dans ma jeunesse j’ai entendu parler de Jean Aurenche que mes grands parents connaissait. J’avais vu plusieurs fois L’Auberge rouge et Jeux interdits. En 2002, pour le 10ème anniversaire de sa disparition, la famille du scénariste avait organisé une fête de trois jours à Privas à laquelle sont venus Bertrand Tavernier et Thierry Frémaux. Le cinéaste venait de sortir Laissez passer. Ce film retrace par la fiction des épisodes concernant la résistance et le cinéma vécus dans les années de guerre par Jean Aurenche et le cinéaste Jean Devaivre interprétés respectivement par Denis Podalydès et Jacques Gamblin. J'ai fait connaissance du fils de Jean Aurenche, Philippe, et ce qui m’a touché chez lui quand il parlait de son père, c’était sa pudeur et le rapport complexe qu’il avait eu avec lui. Progressivement, j’ai voulu en savoir plus et j’ai commencé mon enquête sur Jean Aurenche en septembre 2006. N'ayant jamais fait de documentaire je pensais que le projet était simple et serait bouclé en un an. En fait il a fallu quatre ans pour le mener à bien.
Yacine Badday : J’ai fait des études de cinéma à Paris VIII entre 2001 et 2006 et j’ai toujours voulu être scénariste. Au moment de la maîtrise, j’ai réussi à obtenir que mon diplôme porte sur le scénario, j’ai donc écrit dans ce cadre un long-métrage de fiction. J’ai senti dès ce moment que pour écrire un scénario il faut développer une attitude qui tient du militantisme, on a presque toujours une position de contestation, j’en ai fait l’apprentissage dès l’université. En septembre 2006 j’ai rencontré Alexandre. Je lui ai montré mon travail et il m’a parlé du court-métrage qu’il avait en préparation. Cela a été le début d’une collaboration que nous avons depuis ce moment.
A.H. : Nous avons donc travaillé ensemble six mois sur l’écriture de mon court-métrage, Hors saison – que j’ai ensuite réalisé seul, Yacine intervenant à nouveau au moment du montage. Pour le documentaire sur Jean Aurenche, il m’a d’abord aidé pour l’écriture du projet. Puis de plus en plus il a participé avec moi aux recherches. Finalement, nous avons réalisé le film ensemble.

Scénaristes. biz : Comment avez vous procédé pour le travail de recherche ?
A.H : Au début, je procédais de manière artisanale, épluchant systématiquement tous les génériques. Il y avait beaucoup de choses dispersées. Les documents sonores et les extraits d’interview de Jean Aurenche que nous avons utilisés datent pour la plupart d’une période allant de 1973 à 1988. J’ai découvert au bout d’un moment une série de 13 films de 52’, Histoire du cinéma par ceux qui l’ont fait réalisés par Armand Panigel, pour l’ORTF. Il s’agissait d’entretiens avec une vingtaine de personnes – mais les films portaient sur des thèmes, et donc les entretiens étaient découpés pour chacun des films. Comme Panigel retranscrivait systématiquement tous les entretiens, j’ai pu retrouver précisément tout ce qui touchait à Aurenche en lisant ces retranscriptions. 90% des documents où il apparaît à l’écran dans notre film viennent de cette source. C’est aussi grâce à lui que nous avons la séquence où Pierre Bost parle de son travail avec Jean Aurenche.
Y.B. : On a vu énormément de gens, dont beaucoup n’ont pas été filmés ou n’apparaissent pas dans le montage final. Ce qui est intéressant dans une filmographie de scénariste, c’est qu’il y a presque autant de films faits que non faits. Les projets peuvent ne pas aboutir pour des raisons multiples qui ne peuvent être réduites à des questions de censure, d’autant que dans les années -50 à -80 les producteurs permettaient davantage aux auteurs de développer des projets. Ils peuvent aussi être repris par d’autres et transformés. Aurenche a par exemple collaboré avec Poiré, Vecchiali, Mocky qui témoignent dans notre film – mais il y a eu de nombreux autres projets dont nous ne parlons pas. Cela fait partie intégrante du métier et cela nous intéressait parce qu’un scénario se dissout dans le film fini, on lui préfère le film - alors qu’à travers les scénarios non aboutis on est au plus près de la personnalité du scénariste, le scénario continue à exister en tant que tel.
Scénaristes.biz : Aurenche aurait même failli travailler avec Truffaut dont on dit qu’il a brisé sa carrière ?
Y.B. : Oui, il y a trace d’un projet sur le monde de l’enfance datant de 1958 (préfiguration des 400 coups) qui devait être monté avec Yves Montand et le producteur Paul Graetz, Jean Aurenche étant pressenti pour le scénario. Ce qui ne manque pas de surprendre vu la position adoptée par François Truffaut dans le fameux article de janvier 1954 où il attaque le duo Aurenche et Bost, Une certaine tendance du cinéma français. Dans son article, Les dessous de l’affaire, Antoine de Baecque revient sur les origines de cet article de Truffaut et montre bien que le jugement qu’il mettait en avant dans les Cahiers du Cinéma pour différentes raisons n’était pas si tranché. Non seulement le cinéaste de la Nouvelle Vague connaissait très bien les films de Bost et Aurenche mais il en appréciait certains. Il avait vu Douce huit fois et a écrit plusieurs articles élogieux sur La traversée de Paris ou sur En cas de malheur soulignant parfois la qualité du scénario. Nous consacrons finalement peu de temps à la polémique qui a opposé Truffaut et Aurenche et Bost. Il y aurait eu de quoi faire un autre film.

Scénaristes.biz : Il aurait pu aussi y avoir un autre film sur Aurenche et Bost ?
A.H. : Oui, mais nous avons voulu nous concentrer sur Aurenche. Quand Aurenche a commencé, le cinéma était muet, il voulait être gagman, il a dû avec d’autres inventer la profession de scénariste. Il était autodidacte alors que Pierre Bost avait été édité chez Gallimard, où il a, comme lecteur, fait publier entre autres La nausée de JP Sartre. Un éditeur indépendant, La Dilettante travaille à faire re-publier ses livres (Porte Malheur ou Un An dans un tiroir). Aurenche, on le sait moins, a été à ses débuts le protégé de Cocteau qui a fait éditer ses Contes à la NRF. Nous avons d’ailleurs le projet avec l’historien Jean-Pierre Pagliano d’éditer un Livre DVD qui inclurait les textes de jeunesse d'Aurenche.
Y.B. : Tout l’aspect de leur collaboration est passionnant. C’est très intime de travailler avec quelqu’un. Aurenche et Bost ont travaillé seul et avec d’autres aussi. Et puis ensemble pour une trentaine de films. Mais le rôle de chacun dans le travail n’est pas figé. A notre petit niveau, nous faisons l’expérience avec Alexandre qu’on peut avoir un territoire différent l’un par rapport à l’autre en fonction du projet.
Scénaristes.biz :Comment va être diffusé votre film ? Quels sont vos projets pour la suite ?
A.H. : Le film va être diffusé par Cinécinéma à plusieurs reprises. Il est prévu aussi de le diffuser à l’occasion de soirées ou de tables rondes autour de l’écriture. Pour commencer dans la Région Rhône Alpes et le département de l’Ardèche qui sont co-producteurs - avec notamment une soirée spéciale à l’Agora de Guilherand Granges (près de Valence) le 26 mai - mais aussi dans des universités et des écoles de cinéma. Il nous plait que le film suscite une discussion, des échanges autour du sujet du scénario et du travail d’Aurenche.
Y. B. : Nous travaillons actuellement à un autre film documentaire de 52’ sur Boris Vian et le cinéma, produit par Carlito et pour lequel nous avons eu une aide sélective du CNC. Boris Vian a aussi eu plusieurs projets qui n’ont pas abouti. Nous avons aussi des projets de fiction que nous voulons développer ensemble – en ne restant pas forcément chacun à un poste pré-établi. L’important dans un projet, c’est qu’il y ait un vrai désir. Passer 4 ans avec Jean Aurenche nous donne, il est vrai, des clés pour ce que l’on veut faire après – et nous permet de nous inscrire dans une histoire du cinéma tel qu’il se faisait avant nous. Mais notre envie de fiction est bien là. Michaël Arnaud, notre monteur pour Jean Aurenche, écrivain de cinéma, nous faisait remarquer que nous utilisions le mot de « personnages » pour parler des témoins que nous avons rencontrés Il est vrai que tout film est porteur d’une histoire et que c’est aussi ce qui nous a intéressé.
Jean Aurenche, Ecrivain de cinéma : un film d’Alexandre Hilaire et Yacine Badday
Documentaire de 52 minutes
Le film sera diffusé le samedi 8 mai 2010 sur Cinécinéma classic à 18H45 et à nouveau le 14 mai à 22 h 25 dans le cadre d’une soirée spéciale commençant à 20h40 où seront diffusés Chiens perdus sans Collier de Jean Delannoy et Le Blé en Herbe de Claude Autant-Lara.
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