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Nous poursuivons la publication de la chronique de notre collaborateur Cliff Hanger, envoyé spécial de Scénaristes.biz au Festival de Cannes. Dans son papier de cette nuit Cliff parle de sa rencontre avec une grande comédienne et un important producteur grec qui lui a proposé de travailler sur un peplum.
Saleté de gens doués ! Hier j’étais au Carlton en train d’essayer de brancher un producteur chypriote qui cherchait à monter une série de péplums érotiques tournés en HD dans les arènes de Lutèce, je lui parlais du tournage de Ben avec William, 50 ans après je suis encore là, ai-je dit, je sentais qu’il allait payer mon troisième Cosmopolitan même s’il commençait à trouver lourde mon incapacité à retrouver mon portefeuille, lorsqu’est arrivée cette starlette improbable, jolie comme un souvenir de mon adolescence, 35 ans peut-être, enfin 35 ans depuis quelques années, elle portait des escarpins à semelles renforcées, une petite robe d’institutrice bleue en coton, un regard brun-vert à damner un sein et surtout pas de badge, ce qui la rendait vraiment exotique et donc excitante. The Light !

Elle a dit qu’elle était comédienne, premier rôle d’un long métrage en développement, un film exigeant sans argent et sans vedettes, c’est pour cela qu’ils m’ont prise, a-t-elle dit avec un sourire. Le producteur chypriote a essayé de la brancher mais il ne l’intéressait pas, trop direct, trop pressé, alors il m’a laissé sa carte en s’essuyant la bouche et il est parti.
Hanger. Cliff Hanger, ai-je dit à la fille qui s’appelait Alexandra, en me disant qu’à force de décliner mon identité, il n’en resterait bientôt plus rien. Le Scénariste américain ? a-t-elle dit, ce qui m’a scotché, jusqu’à ce que je réalise qu’elle avait simplement lu ma chronique dans Scenaristes.biz et qu’elle n’avait d’ailleurs rien compris.
Moi non plus, ai-je répondu, et elle a ri. J’ai essayé de lui parler de Ben Hur et du tournage, en général les gens aiment bien, ça leur rappelle leur jeunesse, ils revoient Charlton sur son char et ils rêvassent, mais Alexandra sortait d’une projection de la Semaine de la Critique, un film qui s’appelait Copacabana, et j’ai vite compris que c’était pour cela qu’elle avait les yeux brillants, pas du tout pour moi et mon passé, pour ne rien dire de mon présent. Fuck The Light ! Elle avait juste envie de raconter à quelqu’un, n’importe qui, même un vieux scénariste ricain fatigué et incapable de payer son Cosmopolitan, ce film qu’elle venait de voir et qui l’avait littéralement emballée.
Les gens qui ont adoré un film sont encore pires que ceux qui l’ont détesté, me suis-je dit, pour ne rien dire de ceux qui n’ont pas vraiment aimé, la pire catégorie. Copacabana, quel titre débile, pour un film sans doute prétentieux et au scénario mal fichu. Mal construit. Pompé sur Citizen Kane et Huit et Demi. A quoi bon le voir puisque je sais déjà ce que j’en penserai ? Copacabana, a-t-elle dit, vous ne pouvez pas savoir, Cliff, la grâce qui se dégage de ce film, Isabelle Huppert au top, une simplicité de tous les instants, une évidence à chaque plan, toute la salle avait les larmes aux yeux.
Comme lorsque j’étais acteur amateur, dans ma jeunesse à Cinecitta, j’ai eu à mon tour les larmes aux yeux, mais à l’intérieur, c’est une technique que m’a apprise Giuletta Massina la fois où je jouais un vendeur de beignets dans Fellini Roma (rôle goûté au montage). Je l’ai aussi fait lorsque je jouais un centurion dans Ben Hur, mais ça ne se voit pas bien à cause du casque.

Copacabana, poursuivait Alexandra, le réalisateur, Marc Fitoussi, est un génie, oh comme j’aimerais jouer pour lui, oh comme j’aimerais coucher avec toi, ai-je pensé, et là elle m’a confié qu’elle ne savait pas ce que c’était que Ben-Hur, un réalisateur israélien ou une ville palestinienne ?
Je lui ai dit que j’aimerais lui écrire un rôle, elle m’a demandé si j’avais travaillé sur Copacabana. J’ai dit que oui, comme consultant sur le scénario, j’ai raconté comment j’avais densifié la structure et retravaillé un peu les dialogues d’Isabelle avec Marc, elle est partie sans trop me croire, pour voir un autre film, un truc d'épouvante uruguayen, je crois, et le serveur est arrivé : il voulait que je règle mon troisième Cosmopolitan et le Kir-royal d’Alexandra. J’ai commencé à chercher un scenario pour m’en sortir, et là j’ai vu que le producteur chypriote m’avais laissé sa carte de crédit au lieu de sa carte de visite. Fuck the light, ai-je pensé, j’ai payé, commandé trois club-sandwiches, des macarons et un Copacabana. Bien frappé.
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