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CANNES - "Another Year" de Mike Leigh : un ordinaire vraiment extra
Dans un jargon très télévisuel et un peu suranné, on dit "bouldum". Bouleversant d'humanité... Mike Leigh, le cinéaste déjà primé à Cannes par la très convoitée Palme d'or, nous revient avec Another Year, qui a été longuement applaudi à l'issue de la projection et dont nous ne cessons de faire l'éloge également... Il n'en faut pas plus pour spéculer sur les prix d'interprétation et les récompenses à venir.
Disons le tout de go : Another Year était sans doute l'un des meilleurs films vus lors de cette première semaine. Il avait relégué aussitôt Tournée d'Amalric loin derrière dans nos souvenirs et aucun autre film n'avait réussi à l'effacer de notre mémoire, et certainement pas la très mauvaise Princesse de Montpensier de Tavernier qui est venue ruiner mon dernier jour sur la Croisette (1)...
Le festival de Cannes aime ce cinéaste britannique... En 1993, Naked permet à Mike Leigh d'accéder à la reconnaissance internationale : le film lui vaut le Prix de la mise en scène, ainsi que le Prix d'interprétation pour David Thewlis qui incarne une clochard misanthrope. Trois ans plus tard, Secrets et Mensonges, un drame familial centré sur la relation entre une jeune femme et sa mère d'adoption remporte la Palme d'or et un double Prix d'interprétation pour Marianne Jean-Baptiste et Brenda Blethyn. Avec Another Year, Leigh est bien parti pour obtenir de nouvelles récompenses.
Le réalisateur dépeint comme à son habitude la vie de personnages ordinaires. Mais la composition du groupe est ici affaire d'alchimie. Chacun joue une partition bien distincte, complémentaire et très juste, qu'il s'agisse d'un personnage de premier plan ou d'un rôle plus court. D'ailleurs le personnage central n’est pas forcément celui qu’on voit le plus souvent à l’écran.

Gerri est conseillère psychologique, Tom, son mari est géologue. Ensemble, ils cultivent leur jardin et vivent une existence paisible et harmonieuse dans une complicité qui ne se dément jamais. Printemps, été, automne, hiver : au fil des saisons, c'est leur vie que le réalisateur nous fait partager. Des joies simples, le plaisir de recevoir, de discuter, d'écouter, d'apporter son soutien.
Et de soutien, leurs amis et entourage en ont bien besoin. La galerie de portraits est piquante et nous tient en haleine avec peu de choses. C'est là toute la maestria du réalisateur : nous intéresser à ces personnages qu'on pourrait trouver pathétiques ou démoralisants. Grâce à l'humour, grâce à une interprétation fantastique, la recette fonctionne à merveille.
Il y a les personnages de second plan comme Ken, le chômeur obèse et alcoolo. Joe, le fils avocat et la copine qu'il finit enfin par présenter à sa famille alors qu'on commençait à soupçonner un coming-out retentissant. Et puis surtout, personnage quasi-central du film, il y a Mary, la collègue de travail de Gerri...
La fille est tantôt branchée sur 100.000 volts, tantôt à la limite du nervous breakdown. Tantôt alcoolo, tantôt fumeuse, ou les deux à la fois. Mary marche en permanence au bord du précipice dans sa tête, tout en cherchant à sauver les apparences en se posant comme la meilleure confidente des problèmes de ses amis, elle qui aurait tant besoin de vider son sac. Car elle en a gros sur la patate... Son homme l'a quittée et malgré ses efforts pathétiques pour draguer tout ce qui bouge - à l'exception notable de Ken qui la dégoûte - elle reste seule. Alors elle trompe son ennui comme elle peut, en achetant son autonomie grâce à une voiture, mais tout tourne au cauchemar pour elle, et à l'ironie pour nous.
Le numéro de la comédienne sera sans doute couronné d'un prix d'interprétation ou alors il faudra poignarder un à un les membres du jury du festival de Cannes. Lesley Manville arrive à nous émouvoir et nous faire rire dans la même seconde, d'un tressaillement de sourcil, elle déclenche une hilarité générale quand, verte de jalousie, elle découvre l'ergothérapeute végétarienne qui est arrivée dans la vie de Joe. A l'aise dans la rupture comme dans l'exhubérance la plus totale, c'est un enchantement de voir évoluer la comédienne.
Mais aucun des autres membres de la troupe n'est moins bon qu'elle. Que ce soit Jim Broadbent ou Ruth Sheen, qui interprètent le couple, ou David Bradley en veuf taciturne.
Leigh explique qu'il n'écrit pas de scénario pour commencer. Il dispose d'une trame, puis il réunit son casting et commence à travailler avec les comédiens. Pendant 3 à 4 mois, des improvisations et des répétitions naissent les idées et les répliques précises qui deviendront le film. Le réalisateur réécrit alors à partir de cette matière puis il commence à tourner. Une technique de maîtrise de l'impro qui produit ici le meilleur, le tout servi par une mise en scène très sobre mais parfaitement maîtrisée techniquement.
Contrairement au film d'Amalric qui laisse lui aussi place à beaucoup d'impro, on sent ici le travail accompli, léché, jusqu'au dernier détail.
L'arrivée de l'hiver sonne la fin de l'innocence et de la joie de vivre. Le film gagne soudain en profondeur et en gravité, sans excès. C'est le moment où les masques tombent, avant sans doute le recommencement...
Another Year est le genre de film qui vous redonne la foi dans votre métier : vous sortez ragaillardi et heureux d'avoir été le spectateur de tant de talent concentré en 2 heures de vrai grand cinéma. Un film indispensable.
Long métrage britannique réalisé par Mike Leigh
(2 h 09.) Sortie le 17 novembre.
Interprètes: Imelda Staunton, Jim Broadbent, David Bradley, Philip Davis, Karina Fernandez, Oliver Maltman, Lesley Manville, Stuart McQuarrie...
(1) En prime une critique express de La Princesse de Monpensum : j'avais adoré La fille de d'Artagnan et je me faisais une joie de retrouver Tavernier dans un film historique, dans un autre genre. Hélas ! Je suis sorti au bout d'une heure et quart, comme notre petit groupe d'amis scénaristes (et sans forcément nous concerter...), je ne peux donc en dire que ce que j'en ai vu... Si "La princesse de Montpensier" doit obtenir une récompense, c'est la palme de l'ennui qu'il faut lui décerner. Dans quelques années, on le montrera peut-être dans les écoles de cinéma comme film emblématique du cinéma historique franco-français qui se regarde le nombril sans penser une seconde au spectateur...
Il n'y a rien à sauver dans ce film. Ou presque. En tout cas ni le scénario, ni les dialogues (Jean Cosmos, hélas pas au meilleur de sa forme), ni le filmage. L'histoire avance à la vitesse d'une tortue rhumatisante. Techniquement, c'est une catastrophe. J'ai dû lire les sous-titres en anglais afin de comprendre les dialogues tellement le son était mauvais (et je n'étais pas le seul visiblement...). Les quelques sites naturels exceptionnels ne sont absolument pas mis en valeur, on se croirait dans un décor de la SFP des années 70. Les scènes de bataille sont pathétiques...
C'est filmé avec les pieds, sans aucune imagination, avec une caméra tremblotante et des mouvements de grue ou de steadycam pas maîtrisés (et ce dès la première séquence). Des problèmes grossiers qu'il est impossible de ne pas détecter (en théorie) aux rushs... Mais si c'est un parti pris, évidemment je retire ce que je viens de dire: c'est très réussi dans le genre hideux.
Côté casting, ce n'est pas franchement mieux... Wilson n'est pas super emballant, Mélanie Thierry est exaspérante, Grégoire Leprince Ringuet est comme son rôle l'exige : transparent (faut-il alors en saluer la performance ?). Gaspard Ulliel fait ce qu'il peut pour sauver les meubles : il reste, en vérité, la seule étincelle à laquelle se raccrocher dans ce long et pénible tunnel.
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