écrit le 21/05/2010 à 14:00
par Cliff Hanger

CANNES - Ma rencontre avec Klatring Krok

On l'a appris cette nuit, la quasi-disparition de notre ami Cliff Hanger n'était pas due à un excès d'absorption de C2H6O aromatisé, contrairement à ce que les mauvaises langues laissaient entendre entre deux commentaires fielleux sur la sélection officielle, mais à une arrestation : Cliff a en effet été interpellé dans la nuit de mercredi à jeudi par la police, dans des circonstances peu claires. De la cellule de garde à vue du commissariat de Grasse (Alpes-Maritimes), il a réussi à nous faire passer ce qui sera sa dernière chronique cannoise : sa rencontre inoubliable avec un grand producteur norvégien.

Fuck the Light! Je me suis réveillé tout à l'heure sur un banc métallique, entre une pute et un mac, et j'ai d'abord cru que j'attendais un rendez-vous dans une chaîne de télé. Et puis quand j'ai vu la machine à café en panne, les deux clodos qui dormaient enlacés en ronflant sur le sol, le néon crasseux qui éclairait de façon intermittente l'affiche jaunie vantant le civisme et le respect d'autrui, j'ai compris que j'étais dans un commissariat. La pute m'a demandé mon nom, je n'ai pas su quoi lui répondre et je lui ai vomi dessus, mais quand elle m'a dit que j'avais une tête à être vendeur d'assurances, je me suis souvenu que j'étais Hanger, Cliff Hanger. Et que j'avais vendu des assurances dans l'Ohio, après l'abandon du projet Le Retour de Ben, pour lequel la chef de file m'avait promis un rôle rugissant, le lion qui bouffe Sainte Blandine.  

Je me suis aussi souvenu de la nuit de mercredi à jeudi, du cocktail du Noga Hilton avec les petits fours au crabe et de Beatrice, cette petite productrice blonde galloise aux yeux incroyablement verts qui m'avait traîné à une projection de la sélection officielle. Tout en marchant vers le Palais, je lui ai promis de lui montrer mes cicatrices de scénariste après le film, je n'ai pas compris sa réponse à cause du bruit ambiant et de l'accent gallois qui est presque pire que l'écossais. Après la file d'attente fatigante et bruissante de banalités et de rumeurs, on est entrés dans la salle et je me suis affalé dans mon siège et sur elle. Pendant la projo, je regardais Beatrice, mais elle regardait le film sur les moines français en Algérie en répétant Oh my God!, sans que je puisse savoir si elle parlait du film ou de ce que j'essayais de faire sous sa jupe.

 

A la sortie de la projo Beatrice est allée chercher des cigarettes au Majestic et d'une certaine façon j'attends toujours qu'elle revienne, et là un jeune distributeur hongkongais m'a reconnu et m'a demandé de lui signer un autographe, je l'ai fait en me demandant pour qui il me prenait, soudain sur la Croisette devant un vendeur de glaces italiennes j'ai entamé une discussion animée avec un producteur turc sur le scénario de Des Hommes et des Dieux. Il parlait d'idéalisme humaniste et courageux, j'ai évoqué le para-mystico-réalisme, en rappelant que William Wyler le grand l'avait quand même créé en faisant Ben Hur contre l'avis des studios, contre les ligues religieuses qui trouvaient indécent de filmer Jésus, le Turc a paru impressionné et il m'a demandé ma carte, il voulait me parler d'un projet sur Sinan l'architecte d'Istanbul, je n'avais rien d'autre à lui donner que la dernière carte de visite que m'avait filée un vendeur de Blu-Ray d'occasion de la rue d'Antibes, j'ai dit que j'avais très bien connu Sinan dans sa jeunesse, il avait bossé sur le décor de Ben Hur, le Turc est parti et je me suis retrouvé à  avoir envie d'une glace au cranberry sur la Croisette.

Et là est arrivé Klatring Krok, improbable producteur norvégien, la soixantaine gris clair, maigre mais presque athlétique, barbe taillée, tout-connu, tout-vu, de la gueule. Il serrait dans sa main droite la poignée d'une impressionnante mallette en cuir et métal. Il m'a payé la glace dont j'avais envie et m'a expliqué qu'il produisait des biographies de gens de cinéma pour la deuxième chaine norvégienne, des gens pas forcément importants pour le grand public mais importants pour la réalité du cinéma. Je lui ai dit qui j'étais, il a paru intéressé, je lui ai raconté Ben Hur, Le retour des Hyènes Infidèles, Toto et Titi portent un tutu à Tata, tout ça, quoi, il était vraiment gentil, il avait juste une façon de toujours regarder autour de lui qui m'a un peu intrigué. En même temps, ça m'arrive aussi, même à jeun.

Avec Klatring, on est allés au Carlton pour boire des cosmopolitan et il m'a précisé le projet : le professionnel sujet de chaque documentaire reçoit un budget de 100 000 $ et produit le film sur lui-même comme il veut, ils en avaient déjà fait plus de vingt et les téléspectateurs de la télé norvégienne semblaient ravis. Il était tellement sympa que je lui ai avoué, certes après quelques Cosmo, que certains de mes souvenirs je les avais vécus, d'autres je les avais seulement imaginés, c'était d'ailleurs ceux que je racontais le mieux. Il m'a dit que ce n'étais pas grave, au contraire, que c'était l'histoire qui comptait et non sa légende, et soudain il m'a demandé de garder sa mallette pendant qu'il allait aux toilettes. J'ai commencé à me demander ce que je ferais avec les cent mille dollars en sirotant mon cosmopolitan, quand six douzaines de flics se sont abattus sur moi et surtout sur la mallette de Klatring, qui après ouverture a révélé plusieurs couteaux ensanglantés, des cartes de la région et plusieurs faux passeports.

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Les heures suivantes ont été difficiles. Les flics cannois ne voulaient pas croire que la mallette était à Klatring Krok, producteur norvégien dont ils ne trouvaient nulle trace dans les guides ou sur Imdb. Le serveur, qui avait changé juste avant l'arrestation, se souvenait d'un type seul avec une sale gueule (moi). Et les flics ne connaissaient pas la réputation de Cliff Hanger, ils étaient trop jeunes, peu cinéphiles ou tout simplement réalistes. Ce n'est que vers cinq heures du matin, quand il a été clair que mes empreintes ne figuraient pas parmi celles qu'on trouvait en abondance sur les couteaux et ailleurs dans la mallette, qu'ils m'ont fichu dehors. J'ai fait du stop au hasard en pensant à Klatring Krok, suis arrivé à Grasse et ai essayé de casser la vitrine d'un parfumeur parce que je trouvais que ma chemise ne sentait pas la rose, et là je me suis fait ramasser par un car de police qui rentrait du pot de retraite d'un collègue. Ils m'ont bien tabassé, histoire de rigoler cinq minutes, et m'ont foutu au ballon. J'ai bien dormi. Rêvé des yeux verts de Béatrice. Et puis tout à l'heure j'ai emprunté son iphone à la pute, j'ai cherché "Klatring Krok" sur le web et j'ai vu que c'était bien du norvégien, mais pas du tout un nom de personne. Cela voulait dire, grosso modo, crochet d'alpinisme. Autrement dit, cliffhanger.

Demain je rentre à Paris.


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