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CANNES - HORS LA LOI : 60 ans plus tard, une certaine France veut maintenir "l'histoire officielle"... Triste mémoire! Alors que les esprits s'échauffent autour de la sortie du film, retour sur l'interview d'Olivier Lorelle lors du dernier festival de Cannes.
Le dernier opus du duo Bouchareb/Lorelle a déclenché la polémique alors que quasiment personne ne l'a vu. Depuis longtemps l'adjectif "antifrançais" était passé de mode, le revoilà dans la bouche des censeurs, depuis monsieur Luca, député UMP, jusqu'au Front National, qui appelle à manifester ce soir sur la Croisette... Interview exclusive d'Olivier Lorelle, scénariste de Hors la Loi, qui travaille avec Bouchareb depuis 2001 et Little Senegal. Ensemble, ils ont aussi écrit Indigènes, qui a remporté entre autres, le César du meilleur scénario en 2007.
SBiz : Quel effet cela fait d’être l’auteur d’un scénario qui suscite une polémique et de se retrouver quasiment jamais cité ni interviewé dans la presse ?
OLIVIER LORELLE : C’est pour le moins étrange, un ministre des anciens combattants s’inquiète du sujet du film, un député UMP le considère comme "anti-français", l’armée est chargée de lire le scénario et de faire un rapport, et on ne parle pas de celui qui l’a écrit avec le réalisateur. On ne s’adresse pas à lui non plus, on ne l’interroge pas pour lui demander quel était son point de vue ou ses intentions en l’écrivant. Peut-être que le mot scénariste ramène trop à la technique et que nous serions mieux considérés en tant qu’auteurs, ou pourquoi pas, « écrivains de cinéma » ?
SBiz : D’où est partie l’idée d’écrire un film ayant pour point de départ le massacre de Sétif ?
OL : Tout d’abord Rachib Bouchareb voulait écrire sur le casse de la poste d’Oran. J’ai vu pas mal de documentaires sur la guerre d’Algérie et je lui ai proposé de parler de la guerre d'Algérie à Paris, car on ne l'avait pas racontée jusqu'à maintenant. Il a alors eu l'idée de commencer le récit par le massacre de Sétif. Hors la Loi raconte l’histoire de trois frères qui prennent des chemins différents. Ce film parle du FLN et de la dureté de la règle de la révolution. Comment fait-on pour conquérir la liberté ? Comment devient-on inhumain pour devenir un humain à part entière ?
SBiz : Ce qui pose manifestement problème c’est votre vision du massacre de Sétif ?
OL : Oui. Un massacre qui représente 2 pages sur 80 de scénario, et 6 minutes de film sur 2 heures 15... Tout ce que nous racontons s’est réellement passé, nous sommes allés en Algérie pour enquêter, rencontrer des anciens combattants. Nous nous sommes confrontés au point de vue des algériens pour raconter cet évènement. Ils parlent d’un coup monté afin de faire taire pour longtemps les nationalistes qui voulaient l’indépendance.
Sbiz : Comment se sont déroulés les évènements ?
OL : le 8 mai 1945, pour fêter la fin des hostilités et la victoire des Alliés, un défilé est organisé. Les partis nationalistes algériens, profitant de l'audience particulière donnée à cette journée, décident par des manifestations d'abord pacifiques de rappeler leurs revendications indépendantistes. Mais un policier tire sur un jeune tenant le drapeau algérien (rouge, vert, blanc) et le tue, ce qui déclenche des émeutes entre Algériens et Européens, avant que l'armée n'intervienne. Les jours qui ont suivi ont vu un véritable massacre. Il y a eu 102 français morts pour des dizaines de milliers d’algériens. Il y a eu ensuite une bataille des chiffres sur le nombre de victimes algériennes : les autorités françaises parlaient de 1500 à 8000, les algériens de 45 000, et la CIA de 17 000. Toujours est-il que l’on peut considérer qu’il y a eu un 1 français mort pour 200 algériens.
SBiz : Tu as eu accès au rapport de l’armée sur ton scénario ?
OL : J’en ai lu des passages. Ce rapport tente de déconsidérer bêtement le scénario. Il relève des anachronismes dans les costumes ou les armes utilisées à l’époque, ce qui n’a rien à voir avec le scénario, c’est une histoire de mise en scène. Une scène montre Roshdy Zem sautant en parachute sur Dien Bien Phu, ils disent à juste titre que c’est impossible puisque un « indigène » ne pouvait pas être engagé dans les paras. Ils oublient que nous sommes dans une fiction qui certes s’appuie sur des évènements historiques, mais où nous sommes libres d’introduire les éléments fictionnels que nous voulons. L’armée en fait conteste le début du massacre, en affirmant que ce sont les algériens qui ont commencé. Si nous prenons le massacre de Sétif comme point de départ, c’est parce qu’il symbolise la répression française sur les algériens. On aurait pu tout aussi bien raconter une série de micro événements, répressions et humiliations individuelles perpétrées par les français et qu’on nous a racontées lorsque nous avons enquêté à Alger. Pendant trop longtemps nous avons subi la vision française de cet événement, c’est quand même fou qu’on en soit encore là 65 ans plus tard et que cela crée une telle polémique.
SBiz : La révolution algérienne a été très violente et ça reste un traumatisme pour beaucoup de français ?
OL : Tous les algériens nous ont dit que cette révolution était un bulldozer, une machine pour la liberté qui s’est mise à tuer. Je me souviens d’un vieil homme très digne, à Alger, qui ressemblait à Vittorio Gassman. Quand je lui ai demandé pourquoi il avait tué, massacré, torturé, il m’a répondu « pour avoir le droit d’être un homme à part entière. » Mais le plus grave pour moi dans cette polémique, c’est qu’un député français affirme que c’est un scénario anti-français, qu’il n’aurait pas dû être financé par la France, sans avoir vu le film. Ça pose question tout de même.
SBiz : Comment s’est organisé le travail avec Rachid Bouchareb?
OL : On discute ensemble de l’histoire. J’écris, il lit, nous discutons et je retravaille. Toute l’écriture du scénario se fait de cette façon, dans une série d’allers-retours. Rachid est un metteur en scène fidèle au texte, j’ai beaucoup de plaisir à travailler avec lui.

SBiz : Vous avez mis beaucoup de temps à l’écrire ?
OL : Deux ans, il en a fallu quatre pour Indigènes. On a une fâcheuse tendance en France à oublier qu’il faut du temps et de la réflexion pour écrire un bon scénario. Je rencontre souvent des producteurs qui imaginent que je vais sortir une version dialoguée en 3 ou 6 mois, et ils sont toujours interloqués quand je leur réponds qu’il me faudra 3 ans.
SBiz : Trois ans ? Il faut que l’écriture soit bien financée alors ?
OL : Evidemment, et ce n’est pas le cas pour l’instant. Un producteur, un jour, me disait que le réalisateur était impatient. Je n’ai pas envie de me soumettre à cette impatience et de finir en pleurant avec lui sur les entrées en salle le mercredi de la sortie. Il y a aussi le problème du casting, il suffit qu’un acteur « bankable » accepte le film et que le financement soit bon pour que le scénario passe à l’as et ne soit plus retravaillé, même s’il n’est pas abouti. Si le cinéma français est déconsidéré, c’est notamment parce que les scénarios ne sont pas assez travaillés. Depuis que je suis coprésident de l’UGS, je milite pour que les scénaristes puissent écrire des scénarios sans qu’il y ait forcément un réalisateur au départ du projet, et qu’ils soient correctement payés pour cela.
Il faut soulager les réalisateurs du rapport narcissique à l'écriture
SBiz : Un réalisateur qui initie un projet, c’est pourtant la norme du cinéma français.
OL : Oui, mais il faut la changer. Tous les réalisateurs n’ont pas forcément envie d’écrire, mais le système fait qu’ils s’y sentent obligés, de peur de ne pas être considérés comme des cinéastes à part entière. Il faut les soulager de ce rapport narcissique à l’écriture. C’est compliqué de réaliser, diriger des comédiens, motiver une équipe, c’est n’est pas donné à tout le monde d’avoir ces compétences. Je crois que beaucoup devraient se délivrer du fardeau de l’écriture, collaborer avec le scénariste, lire son travail, en discuter, sans pour autant émarger en tant que scénariste, ce serait une belle reconnaissance de la valeur de notre travail. Beaucoup de réalisateurs se déclarent scénaristes, mais ne font que lire notre travail, ils ne participent ni à la structure, ni à la contstruction du scénario. Ce n’est pas donné à tout le monde de savoir raconter des histoires.
SBiz : C’est l’effet Nouvelle Vague qui dure ?
OL : Oui, enfin il n’y a pas que la nouvelle vague. Les critiques d’aujourd’hui me font marrer, ils entretiennent le mythe selon lequel un film, c’est un cinéaste et rien d’autre. C’est une arnaque intellectuelle, quand tu lis Libé, Le Monde ou les autres, ils ne parlent pas d’esthétique ou de mise en scène, mais le plus souvent de l’histoire, tout en méprisant le travail des scénaristes. Ce manque de reconnaissance est lié au regard de la critique, au manque de courage des producteurs, à cette négation de l’importance de l’écrit qui dure depuis les années 60. Du temps de la nouvelle vague les critiques de cinéma, pour devenir des critiques d’art à part entière, se sont démarqués des critiques de théâtre en évitant de parler de l’écrit et de la dramaturgie. Mais les films de la nouvelle vague étaient pour la plupart très écrits.
Comme disait Gérard Brach : « l’Ours, c’est moi, et c’est Jean-Jacques Annaud qui a eu la légion d’honneur ».
SBiz : Est-ce que les scénaristes de cinéma sont réactifs, combattifs ?
OL : Trop peu. Si je me suis engagé à l’UGS, c’est grâce à Jérôme Soubeyrand qui m’a tanné pour que je vienne. Il a fait un travail de fond en tant que coprésident de l’UGS, que je ne fais pas suffisamment aujourd’hui. Depuis quelques années nous avons considérablement progressé avec l’UGS. Nous sommes reçus dans toutes les institutions, nous faisons parti du Bloc, du club des 13, nous sommes écoutés au CNC, et la SRF, avec laquelle nous entretenons d’excellents rapports, m’a demandé de faire partie de son CA. Il faut maintenant des scénaristes pour occuper le terrain et mener toutes les actions à bien.
SBiz : C’est étrange que les scénaristes de cinéma n’aient pas conscience de l’importance des enjeux ?
OL : Tu sais, lorsqu’on commence à travailler pour le cinéma, on est heureux, on tient sa place, on laisse le metteur en scène dans la lumière, puis les années passant on supporte de plus en plus mal de se faire dépouiller de ses idées, de ses histoires sans aucune reconnaissance, de devoir batailler pour avoir sa place au générique ou sur l’affiche. Nous ne revendiquons pas toute la lumière mais une part, notre juste part. Quand un film que j’ai écrit est sélectionné à Cannes, j’aimerais avoir ma place au premier rang à la projection officielle, avec toute l'équipe du film, sans avoir à lutter pour cela, et je voudrais pouvoir inviter quelques amis à la fête qui suit. Ça peut paraître futile, mais ça a du sens sur la place qu’on veut bien nous accorder. Beaucoup de scénaristes de cinéma finissent désabusés, changent de métier ou se croient obligés de passer à la mise en scène. La reconnaissance des scénaristes est un combat permanent, l’UGS s’y emploie activement, mais nous avons besoin de forces vives, de scénaristes engagés. Comme disait Gérard Brach : « l’Ours, c’est moi, et c’est Jean-Jacques Annaud qui a eu la légion d’honneur ».
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