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RECONVERSION - Mon premier job à la télé (1)
Revenu presque sain et sauf de Cannes, notre ami Cliff Hanger se voit proposer son premier job à la télé. Voici la première partie de son récit poignant, qui nous rappelle la noblesse de ce dur métier de scénariste de télévision.
Après être rentré de Cannes, j'ai levé une petite Comtesse sexagénaire à La Coupole, histoire de me requinquer, et je me suis demandé si j'étais toujours fait pour le cinéma. Cela fait maintenant quarante ans que je n'ai pas écrit pour le grand écran, et encore, sur Le retour des Hyènes Infidèles, ma réplique a été coupée au montage (la hyène asthmatique disait : "non, je n'ai pas faim"). Au fond, mon problème est que je suis bon, mais sans génie, sans brillance, et le cinéma n'aime que ce qui brille, même si c'est pour pas longtemps. Les moyens dans mon genre, un peu doués mais pas tant que ça, assez drôles sans être tordants, cultivés mais sans excès, ça ne fait pas recette.
J'étais en train de me faire des tartines de miel du Péloponnèse chez ma Comtesse, qui répond au doux nom de Bethsabée de Byalistok, et ne fait pas du tout ses soixante ans, lorsqu'un ami scénariste m'a appelé pour me dire qu'un producteur télé cherchait un scénariste très rapidement pour un boulot un peu spécial. J'ai pensé à toi, m'a-t-il dit, parce que je crois que tu n'es pas débordé en ce moment. Mais je n'ai jamais fait de télé, ai-je répondu. Ne t'inquiète pas, m'a-t-il dit : pour faire de la télé, ne pas en avoir fait, c'est plutôt un avantage.
Je me suis donc retrouvé dans les bureaux de P**** Productions, tout près des Champs, j'avais mis une cravate, ce qui ne m'était pas arrivé depuis la première de Ben Hur. Une secrétaire blonde, assez laide et désagréable, se faisait les ongles en parlant au téléphone avec sa mère. Je lui ai demandé si ce serait long, elle m'a répondu un "Chais pas" nonchalant qui m'a donné envie de lui confier un rôle de chien de prairie dans Le Retour des Hyènes, qui se fera peut-être, et soudain le producteur est arrivé.
40 ans, péniblement suffisant, clairement inculte, pressé et énergique, tel se présentait J****, producteur télé connu sur la place de Paris. Il m'a expliqué qu'il était ravi de me rencontrer tout en consultant ses SMS, et m'a dit que le travail qu'il comptait me confier était urgent, très urgent, et payé en liquide. Au black. Il m'a demandé si je connaissais les séries qu'il produisait pour Canal+ et France Television, et je lui ai répondu que venant du cinéma américain, je n'avais guère le temps de regarder la télévision française, mais que mes amis m'avaient dit qu'elle était très bien faite. "Changez d'amis, nous ne faisons que de la merde", a-t-il dit, avant d'ajouter : "je plaisante, bien sûr". J'ai dit que j'avais un peu soif, il m'a donné de l'eau minérale, et là j'ai commencé à comprendre pourquoi c'était si difficile pour nous autres de faire de la télévision.
Voilà, a dit le producteur télé tout en tapant un SMS. Nous sommes vendredi. Lundi matin, 8 heures, j'ai un contrôle du CNC sur une de mes productions, L'amour des autres, un téléfilm qui a été diffusé il y a quelques semaines sur France 2. Ils vont me faire chier, car j'ai sauté la fille du directeur général du CNC le mois dernier et contrairement à ladite fille, ledit directeur n'avale pas. J**** cherchait visiblement une sorte d'adoubement pour cette affirmation prépubertaire de sa virilité, alors j'ai eu un demi-sourire, tout en regrettant de ne pouvoir le facturer. Et j'ai demandé en quoi consistait ce fameux travail.
"La base de ce contrôle, a poursuivi J****, c'est le scénario. Je dois impérativement le fournir au contrôle de lundi, sinon je serai certainement pénalisé. Or, je ne dispose pas du scénario, et c'est là que vous intervenez." Je me suis frotté les yeux et je lui ai demandé s'il avait autre chose que de l'eau, le salaud m'a donné un coca light sans caféine, et j'ai murmuré :
- Vous disiez que le film a été diffusé il y a quelques semaines...
- Oui, et il a cartonné, 9% sur France 2, vous vous rendez compte!
- Alors "je ne dispose pas du scénario", ça veut dire quoi?
- Eh bien j'ai le DVD, le synopsis qui trainait dans un de mes tiroirs, mais je n'ai pu trouver aucun exemplaire du scénario. J'ai laissé des messages à tous les membres de l'équipe, personne ne l'a; le réalisateur est en dépression et de toutes façons, vu ce qu'il pensait du scénario, je doute qu'il l'ait gardé.
- Et le scénariste?
- Vu ce qu'il a pensé de la réalisation, nous sommes en froid. "
J'ai trempé mes lèvres dans le coca. C'était immonde. La bouche pleine de bulles, j'ai dit : "Engagez une secrétaire qui vous fera la transcription du DVD." J**** a eu un sourire et a sorti de son attaché-case un manuscrit relié d'une centaine de pages. J'ai fait ce que vous dites hier, a-t-il dit, une secrétaire diplômée qui a décrypté le DVD en quatre heures. Mais ce qu'elle a rendu n'est pas du tout un scénario.
J'ai commencé à feuilleter le document dont on me disait que ce n'était pas un scénario, mais qui ressemblait à un scénario, mais avant que je puisse me faire une opinion, J**** a ajouté :
— Dans ce truc, il y a les "Oh", les "Ah", les hésitations... Et surtout, dans un vrai scénario,il y a des débuts ou des fins de séquence qu’on coupe, des répliques que les acteurs changent parce qu’ils ne parviennent pas à les dire, ou parce qu’elles sont trop longues, ou parce qu’elles sont stupides...
— Oui. »
Je commençais à voir où il voulait en venir. Mais il poursuivait déjà, tout en vérifiant le bon envoi de son SMS :
— Et des décors qu’on n’arrive pas à avoir, des personnages secondaires qu’il faut supprimer parce qu’on n’a pas l’argent, des objets qui changent, des situations qu’on inverse à cause de la taille des acteurs...
— Oui. C’est vrai, oui. »
J'ai continué à feuilleter le document qui n'était pas un scénario. Je ne sais pas pourquoi, ça me faisait du bien de tripoter ce truc.
Alors J*** a lancé l’estocade :
— Seul un scénariste professionnel, un scénariste d’expérience qui a écrit beaucoup de scénarios et vu les films que l’on en a tirés, est capable de faire correctement ce travail, de prendre un film terminé et d’en tirer un scénario.
— Oui, je comprends, ai-je dit. Je vois.
— Acceptez-vous ce travail? Me garantissez-vous que vous rédigerez une version crédible de ce scénario pour lundi matin, 8 heures 30?
— Oui, ai-je murmuré sans cesser de feuilleter doucement, d’un mouvement maintenant régulier, les pages du document. Oui.
à suivre
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