écrit le 08/06/2010 à 00:00
par Cliff Hanger

RECONVERSION - Mon premier job à la télé (2)

Cliff poursuit le récit de ses débuts à la télévision française, et les obstacles s'avèrent nombreux pour mener à bien sa mission : ce n'est pas si facile de rédiger un scénario à partir du film qui en a été tiré...

J'ai donc regardé L'amour des autres quatre fois, en mangeant des corn flakes et en buvant un Cosmopolitan géant que je m'étais fait dans un verre doseur de pâtisserie trouvé dans la cuisine de Bethsabée. C'était un téléfilm extrêmement médiocre, grosso modo informe, avec quelques répliques bien senties, des comédiens héroïques et une absence de mise en scène presque reposante. Et puis j'ai passé les six heures suivantes à chercher les fins de séquence à rajouter, les répliques à couper et reformuler, les décors à adapter, les personnages secondaires qu'on aurait pu couper, ceux qu'on aurait pu créer pendant le tournage. J'ai rallongé des répliques, en ai reformulé d'autres. C'était au fond assez amusant. Je me suis même surpris à réfléchir sérieusement à une réplique qui aurait pu conclure la seule bonne séquence du film, et qui évidemment eût été coupée.

Le dimanche matin à neuf heures, j'avais terminé, et je regardais J**** qui lisait mon travail, tout en trempant dans du Gin les croissants qu'il avait gentiment amenés. J**** lisait directement sur l'écran dans un silence total, pleinement concentré sur sa lecture, je ne l'avais pas imaginé pouvant se concentrer de la sorte. Je ne m'étais jamais retrouvé dans la position absurde de regarder un producteur lire mon propre travail, et je me suis juré que ce serait la dernière fois, car c'est vraiment pénible et humiliant. Au bout de vingt minutes, il a demandé :

— Pourquoi avez-vous changé le sandwich en pomme verte?
J'ai été pris au dépourvu et j'ai dit :
— Je ne sais pas, j’ai trouvé que c’était mieux qu’elle croque une pomme plutôt qu’elle baffre un sandwich. Il m’a semblé que c’était plus le personnage. »
J**** a acquiescé doucement d’un signe de tête, comme si la réponse le satisfaisait pleinement. Il s'est retourné une nouvelle fois vers l’écran et l'a fixé deux ou trois secondes, comme s’il y cherchait quelque chose qui manifestement ne s’y trouvait pas. Enfin il s'est levé, a envoyé un SMS puis m'a dit :
Ecoutez, ça ne va pas. Ca ne va pas du tout.
J'ai été à la fois surpris et déçu, blessé. Comment pouvais-je échouer à ne pas écrire?
— Vous ne trouvez pas ça bon? 
— Si, et c'est bien le problème. 
— Je vous demande pardon?
J**** a eu un soupir d'agacement :
— Tout ce que vous changez, ce que vous rajoutez, ce que vous enlevez, c’est trop bien. Donc on ne l’aurait pas coupé. On ne l’aurait pas changé. On n’aurait pas rajouté au tournage ce qu’on est censé avoir rajouté. On n’aurait pas changé une pomme verte en sandwich au jambon. Je ne vous ai pas engagé pour récrire un bon scénario, je vous ai engagé pour rédiger un scénario crédible compte tenu du film tel qu’il est. »
J'ai eu envie de défendre mon professionalisme : 
— Ecoutez, excusez-moi, mais j'ai quarante ans de carrière derrière moi et je peux vous dire que tout ce que j'ai changé, tout ce que j'ai apporté, n’est pas bien du tout, c’est un tissu de clichés, la médiocre variante d'un scénario médiocre. Une variante qu’on aurait très bien pu changer au tournage.
— Non, dit-il. Ce texte est bon, cohérent, senti, et vous le savez.
— Ce texte est mauvais, ai-je répondu. Je veux dire : aussi mauvais que le film. »
J'ai trouvé amusant de me retrouver, pour la première fois de ma carrière, dans la position d’attaquer mon texte défendu par le producteur. L'inverse m'est arrivé si souvent.
— Je vais être franc avec vous, Mister Hanger, a dit J**** : je vous ai choisi car je savais que vous n’aviez pas travaillé depuis longtemps. Je pensais que vous étiez rouillé, au bout du rouleau, incapable d’écrire; que vous traiteriez ce travail comme une chance, un problème purement technique, un petit exercice de style à vingt mille euros nets d’impôts.
— C’est bien ce que je... » ai-je commencé, mais il ne m'a pas laissé finir, il semblait expert pour couper doucement la parole :
— Au lieu de quoi vous investissez de chair tous les personnages, vous laissez transparaître, par vos nuances subtiles, vos silences, vos allègements, un point de vue sur le monde. Vous améliorez, vous densifiez, vous rajoutez des idées — d’ailleurs j’en utiliserai sûrement quelques-unes pour la suite, La Passion des Autres, mais c’est une autre affaire. »
Je n'ai pu retenir un sourire de collégien.
— Je dois donc vous demander de tout reprendre à zéro, en restant plus près du film tel qu’il est.  Luttez contre votre tendance naturelle à inventer, à exprimer une sensibilité personnelle. Restez collé à la convention qui s’incarne dans le film, ne changez que des détails. Si vous ne le faites pas, je ne pourrai pas utiliser votre travail et mes affaires seront, d’une façon ou d’une autre, gravement compromises. Suis-je assez clair? »

Je lui ai dit que c'était très clair. Il ne me restait plus que vingt-deux heures pour réussir.

 

(à suivre)


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