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RECONVERSION - Mon premier job à la télé (3 - Fin)
Cliff Hanger est-il parvenu à honorer sa commande, la frappe du scénario d'un téléfilm déjà diffusé, en un seul week-end? Vous le saurez en lisant ce dernier volet du récit du célèbre auteur du Retour des Hyènes Infidèles.
Alors je me suis retrouvé seul, face à l'écran de l'ordinateur, avec devant moi vingt heures environ pour taper une centaine de pages, ce qui supposait une moyenne de saisie qui excluait toute pensée élaborée. J'ai concocté un énorme Cosmopolitan dans un ancien seau d'olives acheté dans une épicerie orientale, et j'ai fabriqué une paille télescopique pour pouvoir biberonner sans cesser de taper sur le clavier. Et je suis reparti de zéro. J'ai fait le vide dans mon esprit. J'ai renoncé à toute tentative de créativité. Le scénario original, rien que le scénario original, avec juste quelques rajouts et coupes techniques.

J'ai commencé par écrire avec deux gros marqueurs, un noir, un rouge, le tableau de marche qu’il me fallait suivre pour arriver à terminer le scénario avant lundi matin, 8 heures 30. A 13 heures, il fallait avoir terminé la page 5, à 14 heures, la page 10, à 20 heures la page 50, et ainsi de suite. J'ai écrit les heures en noir et les numéros de pages en rouge, sauf pour la page 60 pour laquelle je me suis trompé, emporté par son élan je l'ai écrite en noir, mais ça ne m'a pas paru très grave. Puis j'ai scotché ce tableau sur le mur, face à moi, et chaque fois qu’une heure a passé j'ai vérifié que je tenais ma moyenne en écrivant en vert le numéro de la page effectivement en cours.
Lorsque j'avais une page d’avance, ce qui est arrivé car comme tout scénariste je tape vraiment très vite quand je sais où je vais, je m'octroyais une pause en regardant la fin de Ben-Hur sur le lecteur de DVD de Bethsabée. La fois où j'ai eu une page de retard, vers 18 heures, lorsque j'ai failli ne pas parvenir, à cause de la fatigue, à laisser le premier baiser tel qu’il était, tellement ça me paraissait vulgaire et invraisemblable, j'ai détruit la paille qui me reliait au Cosmo géant en guise de punition.
Dans la soirée, je suis arrivé à une productivité exceptionnelle, proprement stupéfiante : j'ai réussi à tenir une moyenne d’un peu plus de cinq pages de l’heure, et ce en modifiant quand même le scénario çà et là, d’une façon certes technique mais au fond presque agréable. Pendant ces heures terriblement intenses sur un plan psychique, je me suis senti traversé par le scénario de l'Amour des Autres comme ça ne m'était jamais arrivé dans toute ma carrière. Peut-être était-ce le fait que ce soit impossible d’aller aussi vite et de quand même arriver à le faire, peut-être était-ce l’ivresse de se sentir à la fois le maître, celui qui crée l’univers en appuyant sur les touches du clavier, et le plus humble des esclaves, celui qui par essence ne peut pas être lui-même, puisque je ne faisais que recopier. Peut-être aussi cette sensation presque mystique de faire comme corps avec le texte a-t-elle été renforcée par la fatigue et le bruit de martèlement qu’ont fait mes doigts entre dimanche midi et l’heure de la remise du scénario, lundi sept heures trente.

J'ai calculé qu’au cours de ces quelque vingt heures j'ai frappé le clavier environ cent mille fois, cent mille, trois fois plus de frappes sur le clavier que le nombre de jours de ma vie, cette pensée m’a rendu presque ivre mais n’a pas affecté ma productivité. Vers deux heures du matin, je suis devenu capable de réfléchir à ce que je tapais tout en tapant, et je me suis dit : qu’il y a t-il de plus fort, de plus intense dans nos métiers que de sentir aussi violemment, que d’entendre aussi nettement la création en train de s’accomplir? N’est-ce pas la perception par l’artiste de ce moment créatif qui compte, au-delà de la valeur de l’objet d’art créé? Vers cinq heures du matin, j'ai atteint une sorte de sérénité psychique presque parfaite, grâce à laquelle j'ai pu continuer à penser le sens de son scénario tout en le tapant. L’idéal, ai-je pensé vers six heures, serait de retaper exactement le texte du scénario original, mot pour mot, lettre pour lettre, signe pour signe, non pas parce que je serais une dactylo mais parce que je l’aurais choisi ainsi, j’aurais choisi en mon âme et conscience d’auteur de reproduire mot pour mot, lettre pour lettre, signe pour signe, le scénario déjà écrit par un autre.
Mais pour celà il eût fallu disposer du scénario original comme modèle et si cela avait été le cas, J**** le producteur n’eût pas eu besoin que je fasse ce travail. Ainsi, sans complètement occulter le fait que le film dont j'ai récrit le scénario, entre dimanche midi et lundi sept heures trente du matin, avait déjà été tourné voici un an avec un autre scénario, un scénario certes proche mais différent, j'ai pris des moments de plaisir intense à taper sinon écrire ce scénario, à le taper et retaper complètement et à toute vitesse, et j'ai commencé à comprendre, sans doute, le plaisir qu'on pouvait avoir à travailler pour la télévision. C'était certes fort différent du cinéma, mais cela comportait d'importantes gratifications narcissiques, pour peu qu'on soit capable de faire preuve d'un peu d'imagination, ce qui se trouve précisément être ce pourquoi on nous paie.
Et puis à exactement sept heures trente minutes, j'étais au milieu de la page 98, j'avais donc deux pages d’avance sur l’horaire, quelqu'un a sonné à la porte de façon impromptue puisqu’une heure avant l’heure.
J'ai ouvert, c'était J****. Il tenait dans sa main droite son iPhone, sur lequel il tapait un SMS, et serrait un document relié sous son bras gauche, sans doute un scénario.
Il m'a salué d’un très léger signe de tête et m'a dit doucement :
— Un perchman stagiaire m’a appelé il y a une heure sur mon portable. Il a retrouvé le scénario qui lui servait à caler la commode de sa grand-mère. »
J'ai baissé les yeux sur le document relié que tenait J**** et j'ai effectivement vu une trace ronde d’environ cinq centimètres de diamètre sur le carton gris qui faisait office de quatrième de couverture.
— Je peux le voir? ai-je demandé.
J**** a baissé les yeux sur le scénario qu’il tenait fermement sous son bras, comme s’il réfléchissait gravement à la question, puis il a sorti de sa poche une enveloppe bistre de format A5 :
— Voici les vingt mille euros que je vous dois, en billets de cinq cents. Vous voudrez bien me donner une clé USB avec votre version du scénario : je la paye, elle est donc à moi.
J'ai hésité un court instant, j'ai sérieusement envisagé d’insister pour pouvoir regarder le scénario authentique de l'Amour des Autres puis j'y ai renoncé.
Je ne ressentais aucune fatigue.
Je me suis assis à la table de travail, ai copié le fichier du scénario sur une clé USB, éjecté la clé de l’ordinateur et je l'ai tendue à J****. Il l'a contemplée un instant, tandis que que je jetais le fichier dans la corbeille informatique, enlevant ainsi de l'ordinateur toute trace du scénario, des scénarios, de L'Amour des Autres.
L'iPhone de J**** s'est mis à sonner, annonçant la réception d'un nouveau SMS. J**** s'est mis à lire, a laissé échapper un "au revoir" de ses lèvres minces, puis il est sorti de l'appartement, en répondant au SMS.
J'ai écouté son pas décroître puis se fondre dans l’ambiance de rue animée caractéristique du quartier de Bethsabée un lundi matin. J'ai sorti l'argent de l’enveloppe bistre, palpé les billets sans les compter, je me suis réjoui du bruit typique de froissement que font les billets entre les doigts. Je me suis mis à calculer combien de Cosmopolitan, de pots de Halva au miel de Macédoine et de livres rares sur Ben Hur j'allais pouvoir m'acheter avec cette petite fortune. Et puis soudain, avant d’arriver à un résultat chiffré, j'ai songé, moi qui n'avais pas écrit un scénario depuis plus de quarante ans, peut-être depuis toujours, qu’il s’était tout de même passé quelque chose dans ma vie entre vendredi dix-sept heures et lundi sept heures trente-cinq, et qu’il m'était éventuellement possible, avec peut-être un peu de volonté, d’en raconter à quelqu’un l’histoire.
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