DÉCRYPTAGE - Frenchnerd et la production de Webséries

Frenchnerd, c’est au départ un blog mis en ligne par des potes pour diffuser des webséries originales et décalées sur le net. Aujourd’hui, alors que le phénomène des séries estampillées « web » prend de l’ampleur, la bande de François Descraques, emmenée cette fois-ci par le réalisateur et scénariste Slimane-Baptiste Berhoun, nous dévoile leur dernière création : J’ai jamais su dire non !, une sitcom bien rythmée sur la confiance en soi. Rencontre avec une nouvelle génération d’auteurs déterminés à bousculer les canons de la fiction française.

écrit le 15/06/2010 à 01:00
par Martin Clément

Difficile de définir Frenchnerd, dont le logo apparaît avant chaque épisode de la websérie J’ai jamais su dire non !, diffusée depuis quelques semaines sur Dailymotion. Boîte de production ? Collectif d’artistes ? Canal de diffusion dans l’esprit de Nolife ? Le créateur de Frenchnerd, François Descraques (que nous avions déjà rencontré en début d’année, et dont la websérie Le Visiteur du futur a déjà été chroniquée ici) a lui-même du mal à définir son site. « C’est un blog que j’ai créé en 2008 pour poster les premières vidéos du Visiteur du futur. Avec le succès de la série, les spectateurs ont naturellement assimilé mes créations à mon blog, jusqu’à considérer ce dernier comme une sorte de label. »

La nouveauté aujourd’hui, c’est que le blog Frenchnerd met en avant pour la première fois une série dont Descraques n’est pas le concepteur : J’ai jamais su dire non ! est en effet écrite, réalisée et interprétée par Slimane-Baptise Berhoun, déjà acteur occasionnel dans Le Visiteur du futur et dans d’autres vidéos du blog.

Le pitch
Cette nouvelle série, qui lorgne du côté de la sitcom, narre les déboires de Tom (Slimane-Baptiste Berhoun), jeune actif plein d’avenir qui souffre d’un mal assez commun : il ne refuse rien de peur d’offenser les autres. L’histoire commence lorsque Tom, fraîchement largué par sa copine pour avoir fricoté avec sa boss, doit vivre en colocation avec Mitch (Mathieu Poggi), vague ami au chômage et adepte de la musculation. Un choc des cultures s’ensuit, surtout lorsque Mitch décide de coacher Tom pour l’aider à s’affirmer, en lui inculquant les préceptes d’une philosophie de vie plutôt… spéciale !

Les sept premiers épisodes de cette nouvelle websérie (qui a cumulé environ 130 000 vues en six semaines !) sont en ligne sur Dailymotion. Un huitième épisode est prévu pour bientôt avant une coupure cet été, afin de laisser à l’auteur le temps de peaufiner les prochains épisodes.

Face à un tel succès, Scénaristes.biz s’est demandé quels étaient les secrets de l’écriture des productions diffusées sur Frenchnerd ? Lors d’une rencontre avec François Descraques et Slimane-Baptiste Berhoun, nous leur avons posé quelques questions sur leur méthode de travail et sur la production des séries sur internet.


De la contrainte naît un concept
Quand on crée une websérie, tous les scénaristes vous le diront, le gros problème, c’est le manque de moyens ! C’est d’ailleurs un effet repoussoir pour beaucoup d’auteurs, anxieux de savoir comment ils pourront créer sans disposer d’un quelconque budget.

Ces contraintes, Descraques et Berhoun les considèrent paradoxalement comme un atout créatif. « L’idée, c’est d’utiliser les petites choses du quotidien qui nous amusent en les transformant en fiction », indique Descraques. Par exemple sur J’ai jamais su dire non !, les codes de la sictom se sont imposés d’eux-mêmes, puisque Berhoun dit habiter dans un appartement décoré comme un plateau de sitcom et passer beaucoup de temps sur son lieu de travail, qui est souvent un décor récurrent dans ce genre de série. Au fur et à mesure, en s’inspirant de ce qui l’entoure et des acteurs à sa disposition, l’auteur a élaboré une galerie de personnages attachants qui font le sel de cette série qui n’a rien à envier aux productions télévisuelles actuelles.

L’interactivité et l’écriture
Le succès est tel, que des centaines d’internautes laissent des commentaires après la diffusion des épisodes le dimanche. Encouragements, désaveux, spéculations,… Il y a de tout dans ces commentaires, dont le système permet une véritable proximité avec les fans de la série. Certains encouragent les auteurs, les stimulent et les poussent à se dépasser. Et même si d’autres émettent parfois des critiques (pour la plupart constructives), la satisfaction provient surtout de savoir que la narration est suivie, génère des débats intelligents et surtout, qu’elle ne laisse pas indifférent !

Certains internautes vont même jusqu’à parier sur le déroulement de l’intrigue dans les futurs épisodes. À ce sujet, Descraques se souvient de certains épisodes du Visiteur… où le jeune auteur, désarmé face à des internautes qui avaient deviné la chute de certains épisodes, avait dû rapidement changer son fusil d’épaule pour proposer des cliffs qui surprendraient tout le monde. « Au final, ça n’était pas une mauvaise chose, même si c’était parfois stressant ! Cela m’a obligé à me dépasser dans la construction de l’intrigue. La fin du Visiteur… m’a même été inspirée par des discussions de fans de la série ! ».

Cette proximité avec les spectateurs peut néanmoins se révéler déstabilisante pour les auteurs. « Sur le Visiteur, certains internautes cherchaient presque à prendre le contrôle de l’histoire en faisant des remarques acerbes et en imposant une ligne directrice propre à leur goût. C’est là que le tempérament de l’auteur – qui est seul à savoir où il veut aller – doit prendre le dessus. Les internautes ont le droit de critiquer, mais l’échange se fait dans les deux sens, et ils doivent aussi respecter les choix des auteurs et leur faire confiance ».

On observe donc sur la toile, une passionnante redistribution des rôles entre spectateurs et auteurs. Mais cette nouvelle donne est à double-tranchant, même si objectivement, Descraques et Berhoun n’ont jamais envisagé de désactiver les commentaires, qu’ils ont fini par intégrer à leur mode de fonctionnement et qui les stimule plus qu’autre chose…


La production sur le web
Avoir un concept, c’est bien. Encore faut-il produire la série ! Et c’est ce qui pose bien souvent problème aux auteurs et réalisateurs qui envisagent de se lancer dans la websérie. Et il semblerait que le prix à payer pour accéder à cet espace de liberté et de créativité soit de mettre tout désir vénal de côté. « Nous, le seul argent qu’on investit, c’est pour la nourriture sur le plateau. Le reste est fait bénévolement pour se faire une bande-démo et pour le plaisir de raconter une histoire », explique Slimane-Baptiste Berhoun.

Il existe pourtant un modèle économique balbutiant de production des webséries. Certaines sont produites par des grandes marques qui veulent créer un buzz (les internautes assimilent la fiction qu’ils apprécient à la marque qui produit). Des sites internet comme lemonde.fr se disent intéressés par ce genre de production, pour attirer de nouveaux lecteurs. On peut aussi se tourner vers le placement de produit, technique largement utilisée aux Etats-Unis et qui commence à s’imposer en France.

Ou bien, on peut adopter la méthode Frenchnerd, une équipe réduite, motivée et bénévole, qui connaît malgré tout les affres de la production, car il faut porter un regard réaliste sur la faisabilité d’un projet. Oubliez donc les séries historiques avec quantité de figurants et les plans ultra-léchés à la David LaChapelle, et misez plutôt sur une mise-en-scène efficace et propre. Mais quand on a l’envie et qu’on voit le résultat du Visiteur… ou de J’ai jamais su…, on est heureux de se dire que « fauché » n’est pas incompatible avec « qualité ».

Le but des webséries
Même si l’art pour l’art est un but très noble, beaucoup d’auteurs auront envie de se lancer dans l’aventure pour se faire un nom et accéder à des projets qui assiéront leur crédibilité en tant qu’auteurs. Est-ce possible lorsqu’on fait de la websérie ?

François Descraques ne s’en cache pas, Frenchnerd lui a permis de se faire de nombreux contacts et de travailler par la suite sur des projets à la télévision. Mais ces projets se sont révélés frustrants puisqu’ils ont rarement abouti.

« Et puis, il existe en ce moment un clivage entre télévision et internet qui n’est pas très propice à l’adaptation des webséries pour une diffusion télé. Les chaînes voient internet comme un concurrent direct et essaient naturellement de discréditer les séries qui y sont diffusées. Alors que la vraie révolution arrivera lorsque les deux pôles se mettront à travailler ensemble et à rassembler tous les publics (télévision et internet), qui voudraient voir un autre type de fiction à la télé. La bonne formule : commencer un projet sur le web et l’adapter ensuite en fonction des exigences du format télévisuel, en essayant de ne pas perdre l’esprit de la série en route ! »

« L’intérêt des webséries, c’est aussi d’avoir la possibilité de faire quelque chose qui te ressemble », s’enthousiasme Descraques.

Et Berhoun d’ajouter : « C’est aussi un formidable moyen pour se former à l’écriture. Faire court, aller à l’essentiel dans ses scénarii, et recommencer chaque semaine. C’est un challenge qui t’apprend beaucoup plus que de faire un court-métrage par an, ce qui est le modèle courant en France ! »

Les futurs projets de Frenchnerd
Face à tant d’enthousiasme (et de bon sens !) on a tout de suite envie de connaître les prochains projets des deux compères. Il y aura déjà la suite de la première saison de J’ai jamais…, qui devrait être en ligne à la rentrée. Berhoun avoue avoir besoin de peaufiner son écriture et de ralentir légèrement le rythme des tournages pour continuer de faire une fiction cohérente et agréable à regarder. « La crédibilité de ton histoire passe aussi par l’image, il faut soigner la réalisation. » C’est en partie là que réside la force de ces webséries, elles prennent les attentes des internautes au sérieux et croient fermement que la réussite passe par une écriture soignée. Là encore, ces révélations semblent tomber sous le coup du bon sens. Mais lorsqu’on voit l’état de certaines séries actuelles, rappeler cette règle d’or n’est finalement pas un luxe.

François Descraques sera quant à lui à la Japan Expo le 3 juillet pour parler du Visiteur… et pour présenter quelques surprises aux fans. L’auteur est aussi en pourparlers avec certaines productions pour des projets à la télévision, mais comme cela reste incertain, nous n’en dirons pas plus.

Enfin, si ces séries vous intéressent, vous pouvez toujours vous connecter sur le blog de Frenchnerd et visionner les autres fictions du collectif. Vous y découvrirez notamment Scred TV, parodie bien troussée des émissions de télévision qui flirte avec le « mockumentary », Frenchman une série entièrement réalisée et produite par Descraques lui-même, et des vidéos humoristiques comme Le grand débat.

Quant à moi, une fois ce papier terminé, je m’en vais prendre ma plume, mes potes et ma caméra pour échapper à la morosité qui règne dans le monde de la fiction française. Je ne sais pas pour vous, mais moi, Frenchnerd, ça me donne furieusement envie de faire des films. C’est plutôt une bonne nouvelle, non ?


Quelques liens :

Frenchnerd – Le blog de François Descraques
http://www.frenchnerd.com/

J’ai jamais su dire non ! (Épisode 1)

Nolife – La télé pour les geeks
http://www.nolife-tv.com/


commentaires

2010-06-15 11:21:38

C'est sûr que le phénomène des web séries prend de l'ampleur. Certaines s'envolent d'ailleurs ! Il y a eu Hello geekette fut un temps. Aujourd'hui je suis fan de "mes colocs" diffusé sur dailymotion qui décolle vraiment ! D'ailleurs pour tous les fans : le 8è épisode devrait sortir aujourd'hui !

2010-06-29 17:33:45

À propos des web série et de leur avenir

Un article tout chaud sur le sujet du model économique des web séries : http://www.lepost.fr/article/2010/06/29/2134379_web-series-mes-colocs-buzz-et-modele-economique.html

On y cite d'ailleurs le visiteur du futur !

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