écrit le 09/08/2010 à 01:00
par Frédéric Davoust

CINÉMA - Un Poison Violent de Katell Quillévéré : L'esprit et la chair(e)

Depuis quelques années, la production française s'est fait une spécialité des premiers films. Rares sont les réalisateurs, en l'occurence une jeune réalisatrice, qui touchent et à qui l'on peut promettre un avenir certain. Remarqué à Cannes, auréolé du prix Jean Vigo, Un Poison Violent est sorti mercredi dans les salles, coincé entre deux blockbusters.

Cet été-là, tout change pour Anna. A son retour de l’internat, elle découvre que son père a quitté la maison.
Sa mère, effondrée par cet abandon, trouve refuge auprès du jeune prêtre du village.
Anna se raccroche à son grand-père, tendre et fantaisiste. Elle prépare aussi sa confirmation, dernière étape dans sa vie de croyante. Mais la naissance de son désir pour Pierre, un garçon libre et solaire, la fait vaciller.
Une part secrète d’elle même cherche à se donner corps et âme, à Dieu ou à quelque chose d’autre…

un_poison_violent_photo_3[1]" />

 

Les premieres minutes du film montrent à elles seules toute l'ambition de la jeune réalisatrice : un long travelling de l'auditoire d'une église bondée (il n'y a guère que dans un film que les églises sont aussi remplies). La caméra se pose sur Anna et sa mère. En un plan nous sommes au coeur du film : l'église, la foi, une fille et sa mère, la première qui s'éveille au monde, l'autre fatiguée d'en avoir fait le tour.
Une mère et sa fille liées l'une à l'autre par leur attachement à la foi, et par une blessure commune : le départ du mari et du père subi comme une trahison.

Entre les deux, ou plutôt devrais-je dire au dessus des deux, il y a le grand-père, jouisseur et blasphémateur,  qui attend presque sagement la mort, enfermé dans sa chambre, se délectant des menus plaisirs que la vie veut bien lui laisser.
Si ces deux femmes sont étrangement la même, ce qui les sépare c'est leur relation à la sexualité, au désir. La mère est meurtrie du départ de son mari, se sent vieille, moche, et jalouse la fraîcheur et l'innocence de sa fille.
Anna, elle, apprivoise comme elle peut l'éveil de son corps et la naissance des désirs qui viennent se confronter à ses croyances et la faire douter dans sa foi. Le poison devient multiple : il y a la religion qui empêche l'individu de s'épanouir sans culpabilité, le désir amoureux qui ronge et détruit l'individu qui le refoule, et le doute, fruit du combat intérieur entre le désir et l'interdit.

un_poison_violent_photo_6[1]" />

L'intelligence du scénario, et de la réalisatrice, est de fonctionner par petites touches subtiles, de courtes séquences, parfois anodines, qui viennent créer un tout un peu à la manière d'un vitrail. Chaque personnage secondaire vient nourrir les réflexions intérieures et les tourments d'Anna : le grand-père et son absence totale de croyance lui montre la voie du plaisir. Le jeune prêtre l'aide à appréhender le doute. Le jeune amoureux, Pierre, représente l'enfance des sentiments, le temps des premiers émois. Quant au père, il est l'homme des premières fois : première trahison, premier abandon, première désillusion, il signe la fin de la naïveté et le passage à l'âge adulte. On n'est pas très loin de Pialat et de Bresson, un héritage qui pourrait être lourd à porter mais dont la réalisatrice se dégage assez aisément. Ce qui l'intéresse c'est cette confrontation des genres : l'âme et sa transposition physique, le désir qui monte, sa confrontation à l'interdit qui entraîne le doute, bref elle embrasse la Vie. 

Je veux revoir d'où je viens!

Katell Quillévéré ose, provoque, choque et dérange au détour de deux séquences particulièrement réussies. Elle parvient ce tour de force d'émouvoir et de déranger en même temps, comme cette séquence au cours de la cérémonie de confirmation où l'Evêque lit l'Epître de Saint Jean aux Galates où il est question du combat entre l'esprit et la chair. A la rigidité de l'Evêque, la réalisatrice nous offre en contrechamps un pano sur les visages des croyants, jeunes et moins jeunes, tous ont succombés ou succomberont à la chair, comme un ultime contrepied à la religion.

Le sens de la révélation

Ce premier film se révèle être une vraie réussite à bien des égards : il révèle une jeune réalisatrice talentueuse, une jeune comédienne, Clara Augarde, qui l'est tout autant, et des comédiens qu'on avait pas vu à une telle fête depuis longtemps. Lio incarne parfaitement la mère en mal d'amour, n'hésitant pas à se mettre à nu, à se laisser filmer sans apparats, dévoilant ainsi ses rides (ce qui n'est pas sans rappeler ce premier plan sur Melissa Léo dans Frozen River). Michel Galabru se délecte de ce rôle de grand-père fantaisiste, l'un de ses plus beaux rôles depuis Le Juge et l'Assassin. Autre bonne idée, si ce n'est la meilleure tant elle apporte un vent de fraîcheur et d'enfance : Youen Leboulanger-Gourvil, qui incarne le jeune amoureux d'Anna. On le dirait tout droit sorti d'un film de Ken Loach, un gamin tout juste sorti de l'enfance où rien n'est affirmé mais qui dégage une belle présence.

unpoisonviolent1" />

Un Poison Violent est une première fois, parfois timide, maladroit, naïf, mais touchant et sincère. Ce qui détone dans cette première oeuvre, c'est la maturité de sa réalisatrice qui parvient à s'extirper de certains clichés et d'une grande partie des références pour nous livrer une vision personnelle de l'histoire. On peut bien sûr lui reprocher deux ou trois choses : le curé un peu trop beau - Stefano Accorsi -  est presque fantasmatique, l'intemporalité ou plutôt le manque de modernité de la campagne... Mais tout cela n'est que du détail et ne pèse pas bien lourd face aux innombrables qualités du film.

Pour arriver à cela, il ne faut pas seulement du talent mais être bien accompagné tant dans l'écriture que dans la réalisation et c'est ce que le producteur, Justin Taurand, a su faire. La jeune réalisatrice s'est entourée de techniciens avec lesquels elle avait déjà travaillé sur ses courts-métrages : Tom Harari à l'image et Thomas Marchand au montage. Noter aussi le travail sur la musique d'Olivier Milano (avec comme conseiller à la musique Franck Beauvais dont les courts-métrages sont produits par Justin Taurand)  à qui la réalisation fait la part belle par l'usage de chants religieux ou non (Creep de Radiohead), interprétés par une chorale.

 


partenaires

Contactez-nous
Copyright 2009-2010 - Tous droits réservés