écrit le 28/08/2010 à 01:00
par Caroline Pochon

TÉLÉVISION - Rencontre avec Baya Kasmi : "Travailler sur des séries m'a donné l'envie d'écritures plus personnelles."

Baya Kasmi, scénariste du film Ceux qui aiment la France, -dont nous avons déja parlé ici-, réalisé par Ariane Ascaride et diffusé le 29 aout sur France 2, a accepté d'évoquer ses désirs d'auteur avec Scénaristes.biz.

Comment est né le scénario de Ceux qui aiment la France ?
J'écris depuis de nombreuses années pour des séries télévisées, notamment des séries jeunesse ("âge sensible", "coeur océan", "le cocon" qui se passe à l'hôpital, et un épisode de "fais pas ci, fais pas ça" en prime time...). J'avais écrit une nouvelle, au sein d'un recueil édité par Thierry Magnier (Actes Sud). La nouvelle s'appelait "Cher Dieu", c'était une lettre où une petite fille appelait à Dieu, elle n'avait personne d'autre à qui parler. Cette nouvelle parlait de mixité, des relations entre filles et garçons. Quand j'ai entendu parler de l'appel d'offre "Identité" de France 2, j'ai eu envie de partir de l'idée d'une petite qui se déteste. Et j'ai amalgamé cette idée à celle des sans-papiers, qui me préoccupait à l'époque. J'ai voulu faire le portrait d'une petite fille qui n'est pas française, mais qui aime la France de manière fantasmatique (récemment, j'ai rencontré une haïtienne qui m'a parlé de sa fille de 7 ans. Je lui ai demandé si elle voulait du Saint-Nectaire. Elle en voulait - pour sa fille, qui déteste les Haïtiens et n'a que des amis français !- ). Je ressentais cela fortement aussi, quand j'étais petite. C'est quelque chose que les enfants vivent. Quand on va à l'école française, on fantasme sur la France.

Dans son amitié avec une petite française "parfaite", cela rappelle peut-être un peu L'effrontée de Claude Miller ?
Oui. Elle fantasme sur cette autre fille qu'elle trouve merveilleuse. Je voulais aussi montrer la vie des enfants qui ne se rendent pas vraiment compte qu'ils ont de la chance, d'avoir accès à la culture et au voyage. Le voyage, c'est important. Le principe du manque de papiers fait qu'on a pas le droit de visiter. Le monde vous est interdit. C'est une des plus grandes souffrances pour ceux qui sont sans papiers. Au-delà de la misère, du besoin de travailler pour survivre, il existe le besoin de voyage.

Comment s'est passé la relation avec Ariane Ascaride, qui a signé la réalisation ?
J'avais un synopsis adapté de la nouvelle, qui était sur dix pages. Il n'y avait pas encore d'histoire. Il fallait la construire. Je n'avais rien réalisé, donc cela aurait été compliqué de prétendre réaliser le film. L'agent d'Ariane Ascaride a parlé à la productrice du film, Catherine Ruault, de Caminando production (avec qui le travail a été vraiment chouette : elle pose les bonnes questions et laisse une grande liberté). Ariane a aimé. A France 2, Hélène Saillon a suivi la collection et cela s'est très bien passé. On a donc avancé toutes ensemble. Ariane Ascaride a vu dans mon texte des choses de sa propre enfance, même si elle une immigrée italienne. Sur la manière dont se déroulent les rapports filles-garçons, elle m'a raconté une anecdote. Elle s'était achetée des chaussures à talons et son frère avait limé les talons de ses nouvelles chaussures ! Ariane lisait les versions, en restant très respectueuse de l'écriture. Puis, quand elle a réalisé, je ne m'en suis plus trop mêlée. Je suis contente de ce qu'elle a fait (je n'aurais pas fait le même film mais c'est l'histoire de tout auteur). Il y a des choses qui n'étaient pas dans le scénario et qui sont dans le film et inversement. Dans ce que le film dit, il y a des choses qui lui appartiennent entièrement.
 

Peut-on considérer qu'il s'agit d'une écriture personnelle ?
C'est sûr. J'ai travaillé sur des séries. On met des choses de soi dans l'écriture, mais on est pris dans de multiples contraintes : forme de narration de la série, désir de la chaîne, désir du spectateur que la chaîne tente de prévenir pour le rendre heureux (...), et cible ("vous écrivez pour tel âge"). Pour ce film, rien de tout cela n'est entré en ligne de compte. La chaîne a respecté la forme narrative que je proposais. On est sur un ton qui pourrait plus être celui d'un film de cinéma. C'est un scénario inspiré de souvenirs de mon enfance, de mes souvenirs, de mon père. J'ai écrit comme je voulais.

 

Parfois, quand on travaille pour la télévision, on peut se déprimer ; mais ce qu'on fait n'est pas nul, c'est juste que ce n'est pas forcément désiré par l'autre !

Vous avez aussi écrit un long-métrage de cinéma ?
Le long-métrage "Le nom des gens" réalisé par Michel Leclerc, sort le 24 novembre. Il aborde les thèmes de ceux qui aiment la France, mais c'est vraiment une comédie. C'est une histoire d'amour entre deux personnages : Sarah Forestier et Jacques Gamblin. Elle couche avec ses ennemis politiques pour les convertir à gauche ! On découvre aussi l'histoire de leur famille, l'identité, le rapport à la France. L'histoire se passe entre l'élection où Le Pen passe au deuxième tour et l'élection de Sarkozy.
 

Quelle est la différence entre écrire pour la télévision et écrire pour le cinéma ?
Le désir de faire ce film a longtemps préexisté. C'était un projet personnel, pour nous deux. On a commencé à l'écrire, à faire des scènes dialoguées, un synopsis et là, on a cherché un producteur. Souvent, on ne sait pas ce que la télévision attend. Elle demande un synopsis. Il faut d'emblée entrer dans des contraintes. Là, on a été libres. Le projet pour la télévision était plus sécurisant : on avait signé 20 pages et on était déjà sûrs de tourner, avec 400 000 euros d'emblée (les producteurs ont dû batailler pour produire le film correctement). Je travaille sur une série pour la télévision en ce moment, on est dans ce processus où à chaque étape, on attend l'avis de la chaîne. On cherche à plaire. La chaîne a des attentes. En cinéma, on est libre. Même si les producteurs étaient exigeants sur la forme narrative du long-métrage. Il y a eu deux ans d'attente. On a eu le prix Sopadin, qui nous a aidé à faire le film, comme premier tremplin.
 

Comment passe-t-on de l'écriture pour la télévision à l'écriture pour le cinéma ?
Je prends plaisir à écrire pour la télévision, on peut suivre des personnages pendant longtemps. Financièrement, cela amène un équilibre. Le cinéma, cela prend du temps, il faut mûrir. J'ai deux projets de long-métrage en tête, j'attends. C'est long. La télévision est une espèce de machine de guerre. C'est un rouleau compresseur, il faut bien le gérer. Et on y apprend aussi énormément de choses. J'ai eu la chance de ne jamais travailler sur ce que je n'aimais pas. Mais travailler sur des séries, cela m'a donné l'envie d'écritures plus personnelles. On apprend aussi les obsessions qu'on a, quand on écrit beaucoup pour la télévision. Plus on les écrit, plus on les comprend, et mieux on sait ce qu'on veut écrire. Mais au fur et à mesure, cela devient plus dur de revenir vers la télévision et d'accepter les critiques. On veut bien entendre : "ça ne marche pas encore bien, on va améliorer". Mais en télévision, on vous impose parfois un thème ou une manière de l'aborder. Plus on a un désir d'auteur nourri, moins on accepte d'entrer dans le désir de l'autre - que cela soit celui du producteur ou de la chaîne de télévision - . Parfois, quand on travaille pour la télévision, on peut se déprimer ; mais ce qu'on fait n'est pas nul, c'est juste que ce n'est pas forcément désiré par l'autre ! En cinéma, c'est dangereux, car on peut rester seul pendant des années. Mais c'est la vraie liberté artistique : le désir de l'autre n'entre pas en ligne de compte. Chacun a ce qu'il a à dire. Mais je crois qu’il y a un écueil à ne jamais penser au public. D'où l'intérêt d'avoir aussi une expérience d'écriture en télévision.


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