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CINÉMA - Claude Chabrol : la cuisine des mots
Eloges et hommages se sucèdent depuis le décès de Claude Chabrol, qui, infatigable, préparait son prochain film, une adaptation de Simenon, L'escalier de fer. Tant de choses ont déjà été dites sur son rapport à la vie, au cinéma, à la bouffe, ses films, son humour... Mais s'il était l'un des Pères fondateurs de la Nouvelle Vague, il a toujours eu l'art de s'attabler avec les scénaristes.
Claude Chabrol, c'est avant tout une vie consacrée au cinéma, à la littérature, à la bouffe, les trois étant intimement liés. Claude Chabrol, tout droit sorti des Cahiers du Cinéma, a pu produire son premier film, Le Beau Serge, grâce à un héritage (avec lequel il produira aussi le premier film de Rivette, son camarade des Cahiers). Moins théoricien que ses compères, Truffaut et Godard en tête, ce premier film sera l'élément fondateur de la Nouvelle Vague. Pour cette première, Chabrol est seul au scénario, une exception dans sa carrière.
Chabrol, lecteur compulsif a toujours revendiqué l'importance du scénario. il avait une façon bien à lui de l'aborder et de construire les histoires non pas sous l'angle de l'action mais toujours sous l'angle des personnages. Ce qui l'intéressait avant tout c'était la façon dont les personnnages agissaient et ce qui les poussaient à agir, montrer comment l'environnement extérieur, leur éducation, leur culture, leurs croyances parfois, venait les heurter et les actionner. La trahison, les secrets, les meurtres servaient alors de révélateur et dévoilaient souvent la noirceur de l'âme humaine.
Paul Gégauff : le cuistot des mots
Dès son second film, les Cousins, Chabrol fait appel au talent de scénariste de Paul Gégauff, qui avait déjà commis deux scénarios pour Rohmer (Journal d'un Scélérat et le Signe Lion). L'homme est romancier, vaguement acteur, et circule dans le milieu de la nouvelle vague depuis quelques temps sans trop savoir quoi y faire. C'est le début d'une longue collaboration riche d'une douzaine d'oeuvres, et pas des moindres : Les Bonnes Femmes, A double tour, Les Godelureaux, L'Oeil du Malin, Ophélia, L'Homme qui vendit la Tour Eiffel (segment du film Les Plus Belles Escroqueries du monde), La Ligne de Démarcation, Le Scandale, Les biches, Que la Bête Meure, La Décade Prodigieuse, Docteur Popaul, Une partie de Plaisir, Les Magiciens, et enfin Le Système du Docteur Goudron et du Professeur Plume, adaptation pour la télé d'une nouvelle d'Edgar Allan Poe.
Paul Gégauff fut un complice de Chabrol, partageant le même style d'humour et la même passion pour la bouffe. L'homme était fin cuisinier, avait le sens du dialogue et la répartie facile. Il est l'un des rares à avoir critiquer la place du scénariste dans la Nouvelle vague, revendiquant l'importance de ce dernier et fustigeant les films montés par les seuls réalisateurs. Gégauff a beaucoup apporté à Chabrol, notamment sur les dialogues, le sens et le rythme des mots, leur musicalité. C'est d'ailleurs comme dialoguiste qu'il est intervenu sur leurs premières collaboration. A Chabrol l'univers, les personnages, à Gégauff la structure et les dialogues.
Que la bête meure 1969, Claude Chabrol
Odile Barski : Sociologie des criminels
Visiblement Claude Chabrol a su se montrer fidèle à ses scénaristes comme à ses principaux collaborateurs. Odile Barski a collaboré avec Chabrol sur 7 films. Leur première collaboration remonte à Violette Nozière, suivront , Masques, Le Cri du Hibou, Docteur M, Au coeur du Mensonge, L'Ivresse du Pouvoir et ce qui sera leur dernier film : Bellamy.
Avec son diplôme, et donc son savoir, en sociologie, leur passion commune pour le polar, et le même plaisir des mots, la collaboration entre Odile Barski et Chabrol ne pouvait être que fructueuse. Leur première oeuvre commune : Violette Nozière, portrait d'une jeune empoisonneuse paricide qui défraye la chronique dans les années 30. A ce moment de sa carrière, quelques échecs, quelques films qu'il juge lui-même moyen, Claude Chabrol se recentre sur ses thèmes de prédilections et il trouve en Odile Barski une complice pour brôder des intrigues de polars bien ficelées (ils ne feront qu'une seule adaptation : Le Cri du Hibou adapté de Patricia Hingsmith) où les interrogations de l'auteur sur les sentiments humains (la jalousie, la haine, le rapport souvent malsain à l'argent) viennent se confronter à la pensée bourgeoise. Cette fameuse bourgeoisie qu'il fustige d'habitude passe souvent au second plan voir disparaît dans son évolution. Les députés-maires, notaires, avocats... ont laissé place à de nouveaux riches cyniques venus de la télévision, du milieu culturel ou du monde des affaires pas toujours propres.
Caroline Elliacheff : sur la psychanalyse
Voilà une collaboration à première vue étonnante que celle de Chabrol avec une psychanalyste qui n'est en rien scénariste. Trois films sont le fruit de cette collaboration : La Cérémonie, Merci pour le Chocolat et La fleur du Mal.
On peut comprendre l'intérêt du réalisateur de s'allier à une fine fleur de la psychologie humaine pour un film comme Merci pour le Chocolat, pour sonder l'incompréhensible comportement de cette femme monstrueuse qui tisse sa toile pour mieux empoisonner tout le monde. Avec l'aide de Caroline Eliacheff, Chabrol a pu aller au coeur de ce qui l'a toujours fasciné : la noirceur de l'âme humaine. Dans ces trois films, dont La Cérémonie est le chef d'oeuvre (une adaptation de l'Analphabète de Ruth Rendell), Chabrol prend un plaisir non dissimulé à aller au coeur du mal, là où il naît, où il couve et filme son accouchement et son oeuvre dévastatrice. Il arrive a mettre à nu conscience et inconscience en projettant les deux dans la lutte des classes qui gouverne les liens entre les individus dans la société moderne.
Les collaborations passagères
Que ce soit avec Daniel Boulanger (par ailleurs auteur de polars), Françoise Sagan (Landru) ou Cécile Maistre, sa belle-fille (La Fille Coupée en Deux), Claude Chabrol a su varier les plaisirs et les expériences. Il le confessait lui-même, il n'y a guère que quand il adaptait Simenon (et Madame Bovary de Flaubert) qu'il se passait de coscénariste, pour la bonne raison que la place était déjà prise par Simenon lui-même. Ce fut le cas pour Betty et Les Fantômes du Chapelier. Mais il ne faut pas lui ôter ses fabuleuses qualités de scénariste : Le Boucher, La Femme Infidèle.
Si Claude Chabrol aimait travailler avec les scénaristes, ce n'était pas pour se délester d'une partie de la tâche ardue de l'écriture (toujours sur les mêmes cahiers avec un stylo bic noir, comme les écoliers parce qu'il connaissait le temps d'une page) c'était aussi pour se laisser du champs, prendre du recul. il aimait se nourrir de ce que les autres pouvaient lui apporter. Les scénaristes finissaient par passer les plats, et Chabrol de les assaisonner et de les servir.
Là où l'oeuvre de Chabrol est intéressante c'est qu'elle est à la fois évidente et complexe. Evidente car il ne s'est jamais trop éloigné de ses thèmes de prédilection, de ses interrogations profondes, de son arène favorite qu'était l'univers de la bourgeoisie de province. Complexe par sa densité et la variété des sentiments humains qu'il a observé, examiné, quasiment ausculté et en premier lieu la bêtise qui, sans limite, conduit à tous les drames.
En cela il était un moraliste, mais en aucun cas un moralisateur. Il n'aura eu de cesse d'observer la société avec le recul nécéssaire à son cynisme et à son ironie. Et la source de ce cynisme est probablement la clé de tout le cinéma de Chabrol.
Le bonhomme est de son siècle, de son temps et son oeuvre une empreinte sur celluloïd.
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