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CINÉMA - Pierre Guffroy : décès d'un monument du décor
Pierre Guffroy, chef décorateur à la filmographie impressionnante est décédé ce dimanche. Pierre Guffroy était méconnu du grand public, mais son oeuvre, bien présente perdurera, lui qui a tant apporté à son art, en artisan et en poète de grand talent.
Vous me pardonnerez aisément, je pense, de rendre cet hommage à la première personne du singulier, puisque je connaissais Pierre, je ne me cacherai pas derrière une neutralité que je ne peux avoir.
Pierre Guffroy a étudié la sculpture au Beaux-arts avant d'intégrer l'ENSAD (Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs) puis l'IDHEC (l'ancêtre de la Fémis). il commence comme assistant décorateur en 1957, puis ce sera le début d'une longue et fructueuse carrière qui démarre par Orfeu Negru de Marcel Camus, puis Le Testament d'Orphée de Jean Cocteau.
A partir de 1965, il travaille sur deux films de Godard : Alphaville et Pierrot le Fou. La Nouvelle Vague fait son nid et modernise le cinéma français, il ne suivera pas le mouvement mais fera parti de ceux qui réinventent leur métier, en toute humilité : « J’étais très critique sur le cinéma classique, sans imagination. La Nouvelle vague a secoué le cocotier. Avant, le scénario n’était pas écrit de la même façon, c’était presque du théâtre filmé, et on ne sortait jamais du studio, on ne s’intéressait pas à la psychologie humaine. De ce fait la conception du travail de décorateur a évolué. J’étais très intéressé par la vérité, et la Nouvelle Vague permettait cette approche là. Il fallait savoir comment c’était dans la vraie vie, repérer avant de faire les décors. Les films de la Nouvelle Vague étaient certes désargentés, mais de ce manque de financement naissent l’imagination et la création. »
PIerre n'était pas avare d'anecdotes et aimait illustrer ce qu'il disait par l'exemple. le plus frappant sur ce manque de moyen concernait Pierrot Le Fou, la fin telle qu'elle était écrite dans le scénario, nécéssitait un décor, en l'occurence une cabane de pêcheur, mais il n'avait pas les moyens. Soit, il n'y avait pas assez de fric pour construire un décor, mais suffisament pour une ceinture d'explosifs.
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La Nouvelle vague, sous l’impulsion de réalisateurs tels que Godard, Varda, Chabrol, modernisera considérablement l’écriture cinématographique en s’attachant à une réalité moins signifiante. Pour le décorateur, il s’agissait donc de conserver ou de rétablir cette réalité en se basant essentiellement sur la psychologie des personnages. Le décor doit épouser le personnage, transmettre des informations sur lui, comme un gardien de son intimité.
En sortant des studios, le scénario se libère de son carcan, il devient un objet vivant, soumis aux aléas du tournage, ouvert à toutes les interprétations et à une réécriture constante où le décor tient une place de choix.
Il existe alors un lien intime entre l’écriture et le décor. Le scénario semble murmurer au décorateur ce qu’il faut faire. L’imaginaire du décorateur vient se greffer sur l’imaginaire du scénariste, qui par ses mots, sa façon de raconter l’histoire, suggère. Il appartient au décorateur de matérialiser l’imaginaire des deux auteurs que sont le scénariste et le réalisateur. Ce que Pierre savait faire avec talent. Un talent reconnu par ses pairs et honoré par trois Césars et un Oscar.
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Tout au long de sa carrière, Pierre n'aura de cesse de créer des relations complices avec des réalisateurs tels que Robert Bresson, Luis Bunuel, Claude Sautet. Mais sa collaboration la plus riche est celle avec Roman Polanski riche de Cinq films dont Tess, Le Locataire, Frantic. Il se glissait avec un malin plaisir dans l'univers de Polanski, faisant resurgir dans les décors ce qu'il y a d'inquiétant et de mystérieux. Pierre avait une acuité, une intelligence dans la création. Quand je lui posais la question sur son impressionnante filmographie, si c'était le fruit de la chance, du hasard, de la coîncidence, il me répondait simplement qu'il savait lire. Autrement dit, ses choix se sont faits à la lecture du seul scénario dont il défendait la juste place dans la fabrication (et la réussite) d'un film.
Je me souviens d'une visite dans une grange où il entreposait des éléments de décors comme l'ascenceur du Locataire, des pans de décors comme des morceaux choisis. Dans cette grande pièce, toute la magie du cinéma était là, renvoyant des images. Pierre avait l'habitude de dire "qu'un bon décors sait se faire oublier".
J'espère qu'il n'en est pas des décors comme des hommes.
A voir : "Pierre Guffroy, l'envers du décors" de Pierre Salis
Filmographie sélective de Pierre Guffroy :
Le Testament d'Orphée, de Jean Cocteau
Paris brûle-t-il? de René Clément
La Mariée était en noir, de François Truffaut
Mouchette, de Robert Bresson
La Voie lactée, de Luis Bunuel
Le Passager de la pluie, de René Clément
Max et les ferrailleurs, de Claude Sautet
Bof!, de Claude Faraldo
Le mur de l'Atlantique, de Marcel Camus
César et Rosalie, de Claude Sautet
Le Charme discret de la bourgeoisie, de Luis Bunuel
Le Fantôme de la liberté, de Luis Bunuel
Que la fête commence, de Bertrand Tavernier (César du meilleur décor)
La Gifle, de Claude Pinoteau
Le Locataire, de Roman Polanski
Cet obscur objet du désir, de Luis Bunuel
Mado, de Claude Sautet
Confidences pour confidences de Pascal Thomas
Tess, de Roman Polanski (Oscar du meilleur décor)
La nuit de Varennes, de Ettore Scola
L'argent, de Robert Bresson
Pirates, de Roman Polanski (César du meilleur décor)
Hanna K., de Costa Gavras
Max, mon amour de Nagisa Oshima
Twist again à Moscou, de Jean-Marie Poiré
Frantic, de Roman Polanski
L'insoutenable légèreté de l'être, de Philip Kauffmann
Valmont, de Milos Forman (César du meilleur décor)
Mayrig, 588 rue paradis d'Henri Verneuil
La jeune fille et la mort, de Roman Polanski
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