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critique
écrit le 27/01/2010 à 00:01
par Frédéric Brouquère
The Sky Crawlers - L’Armée du Ciel est l’adaptation en animation d’une série de romans d’Hiroshi Mori et conte l’histoire d’ados immortels engagés dans une drôle de guerre aérienne. Aux commandes : Mamoru Oshii, réalisateur des deux opus de Ghost in the Shell. Rappelant à la fois la Bataille d’Angleterre et Battle Royale, cet anime revisite le mythe de Sisyphe cher à Camus, mais peine à décoller.
Le film débute par un dogfight, un combat aérien ébouriffant de réalisme : dans un ciel bleu parsemé de nuages plus blancs que blanc, plusieurs avions à hélice tentent désespérément de semer un attaquant redoutable, le mystérieux Professeur. Les acrobaties et les feintes des pilotes n’y font rien : ils se font hacher menu par les mitrailleuses et les canons du bandit.
Une fois ce combat achevé, on entre dans l’histoire de Yuichi, un jeune pilote qui atterrit aux commandes de son chasseur sur base de Rostock pour en intégrer l’escadron. La base comporte trois autres pilotes et leur Commanding Officer : Suito, une jeune fille mutique.

Pitch
Yuichi décide alors d’enquêter à la fois sur Jinroh, sa supérieure Suito, et leur redoutable ennemi, le Professeur. Ce faisant, Yuichi s’interrogera sur sa propre identité et sur la réalité.
Premièrement, Yuichi sait que lui et ses camarades pilotes sont des kildren : ils ne vieilliront jamais et auront éternellement l’apparence d’ados qui auraient des cheveux leur tombant dans les yeux, un peu comme des fans de Tokio Hôtel en panne de gel capillaire.
Deuxièmement, ils combattent pour la Fédération Européenne, leur ennemi étant le Lautern. Troisièmement, Yuichi est loin d’être un rookie : lorsqu’il arrive sur la base de Rostock, Yuichi a un tableau de chasse fourni. Dès son premier vol, Yuichi remporte deux autres victoires, et prouve ainsi à ses coéquipiers qu’il n’est pas un bleu mais un as. En dehors de ces trois faits, Yuichi ne sait pas grand chose.

The Sky Crawlers comporte une partie animation qui ravira les fans de Top Gun. Evoluant dans des décors en 2D traditionnelle, tous les types d’avions ont été modélisés en 3D. Les références à des avions à hélice de la deuxième guerre mondiale sont nombreuses. Par exemple, les numéros d’identification de l’escadron de Yuichi (les avions sont siglés 262-1, 262-2, 262-3…), sont un rappel évident du Messerschmitt 262, le premier avion à réaction.
Avec ses ailes courtes, son train d'atterrissage tricycle et son moteur à hélice placé derrière le pilote, l’avion de Yuichi rappelle fortement le rare et étonnant Dornier Do 335. La verrière blindée en triangle rectangle rappelle celle d’un Messerschmitt BF 109.
Les phases de roulage au sol, décollage, vol et atterrissage sont de toute beauté. Les acrobaties du combat aérien sont reproduites avec un soin maniaque du détail. Côté image, les dogfights se déroulent sous des angles de vue efficaces qui ne se limitent pas à montrer la proie virevoltant dans le viseur du chasseur. Lorsqu’un pilote est poursuivi par un assaillant, une vue en contre-plongée montre le pilote scrutant le ciel en tous sens, avec en arrière-plan, la vision fugace du bandit tentant d’ajuster son tir. Côté son, les sifflements du vent, les voix des pilotes criant à la radio ou haletant dans leur masque à oxygène sous l’effet des G, les changements de régime moteur, les détonations et explosions contribuent à asseoir le spectateur dans le cockpit.

Pourtant, The Sky Crawlers n’est pas La Bataille d’Angleterre : les combats sont rares et espacés de plusieurs jours : on est loin des pilotes de la RAF carburant aux amphétamines pour mener plusieurs interceptions par jour au-dessus de la Manche et des falaises de Douvres.
Les kildren ne sont pas des Têtes brûlées, joyeux larrons qui feraient une bringue effrénée entre deux missions périlleuses pour échapper au stress de la guerre. A l’exception d’un pilote qui a la descente facile, Yuichi et ses frères d’armes boivent des bières avec modération au mess de la base, à la verdure digne d’un cottage anglais. Quand ils quittent Rostock, les pilotes squattent un diner qu’on dirait échappé d’American Graffiti, ou partent occasionnellement en virée avec des prostituées dans une décapotable rose bonbon qui pourrait appartenir à Thelma et Louise. Leur Commanding Officer, l’énigmatique Suito, laisse traîner sur son bureau un Walther PPK créé dans les années 30, mais conduit une Porsche 911 Targa apparue à la fin des années 60.
On est clairement dans une réalité « alternative » qui emprunte et détourne certains des codes du film de guerre, et comporte en outre certains anachronismes. Plus déroutant, certaines scènes manquent de cohérence et le potentiel de la 3D n’est pas exploité à fond.
A l’exception des pilotes, de Suito et d’une femme chef mécano, la base est quasi vide. Ce n’est que lorsqu’arrive une grande offensive que la base se peuple un peu et qu’apparaissent enfin le ground staff (personnel au sol) et les riggers (les mécanos).

Suite à une attaque surprise de la base de Rostock, la Fédération Européenne décide d’exercer un bombardement de représailles à l’encontre du Lautern. Avec plusieurs autres escadrons, Yuichi et ses camarades sont chargés d’escorter d’immenses bombardiers à six moteurs, dont la silhouette en forme de boomerang rappelle à la fois le mythique chasseur Horten Ho 229 et l’aile volante sur laquelle Indiana Jones se bat dans le premier opus des Aventuriers de l’Arche Perdue.
Alors forcément, à ce moment du film, tout fana d’avions à pistons et hélices salive d’avance : cela rappelle la lutte épique entre Bomber Barons et Fighter Glamour Boys. Certes, intercepteurs, chasseurs d’escorte et bombardiers s’affrontent, mais cela dure peu et certains promesses de scènes à faire ne sont pas tenues. On voit l’escadron de Yuichi rouler et décoller de la base de Rostock pour rejoindre d’autres formations déjà en vol vers l'objectif. Lorsque d’autres chasseurs décollent à partir d’un porte-avions, on n’a droit à quasiment aucune image de leur envol.
Autre exemple, on voit parfaitement que des hommes d’équipage sont placés dans le nez des bombardiers pour viser et déclencher les bombardements, tandis que d’autres occupent des tourelles équipées de mitrailleuses. Il n’y a pourtant quasiment aucune image des dégâts causés par les bombes, et aucun plan pris de l’intérieur des tourelles (comme le Faucon Millénium se défendant contre les chasseurs Tie dans StarWars).
Comble de surprise, la stratégie est tout simplement annoncée à la télévision et l’offensive est retransmise en direct. Lorsque Yuichi et les autres pilotes escortant les bombardiers reçoivent l’ordre de rompre le contact avec l’ennemi et de retourner à la base, le spectateur est aussi étonné que le protagoniste, et se demande s’il y a un scénariste dans l’avion.
La vraie intrigue de The Sky Crawlers est ailleurs : ce sont les interrogations existentielles de Yuichi. La vérité que le pilote finit par apprendre de la bouche de sa supérieure Suito est que les kildren sont des sortes d’« enfants tueurs » (contraction en anglais des deux mots kill « tuer » et children « enfants ») créés par manipulation génétique. Comme un Highlander, un kildren ne peut mourir qu’au combat. Comme un réplicant qui se croirait humain, les seuls souvenirs de Yuichi se révèlent être des souvenirs implantés. A l’inverse de Peter Pan, les kildren ne restent pas adolescents par choix mais par obligation : ils ont été créés pour mener cette guerre aérienne et distraire des adultes en manque d’émotion fortes. Quelle connerie, la guerre…
Cela rappelle un autre film : Battle Royale, adaptation à l’écran en 2000 d’un roman éponyme de Kōshun Takami, qui a également donné lieu à des mangas. Ce film reposait sur un principe édicté en préambule : chaque année, une classe d’élèves de troisième était envoyée sur une île truffée de pièges, avec pour but de s’entretuer jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un survivant. Mais là où Battle Royale regorgeait de scènes d’action, de violence, de cynisme et d’humour, The Sky Crawlers repose sur un rythme lent, des répétitions et la résolution de plusieurs mystères.
Alors que Yuichi est censé ne jamais avoir mis les pieds à la base de Rostock auparavant, plusieurs évènements se répètent et se mettent à avoir un net parfum de déjà vu. La résolution du mystère, la révélation de l’identité de Yuichi et de celle de l’invisible et invincible Professeur, coïncideront avec un ultime combat, climax du film…
Libres de sortir de la base pour se distraire, pas vraiment préoccupés par le fait de mourir, les kildren ne sont pas à proprement parler des gladiateurs. A l’exception de Yuichi, aucun d’entre eux n’a de velléité de jouer les Spartacus. Les adultes ressemblent plus à des zombies qu’à des téléspectateurs voyeurs assoiffés de sang. Lorsqu’un groupe de touristes visite la base de Rostock, la rencontre entre adultes et kildren se déroule sans animosité : obéissant à leur cheftaine, les ados pilotes répondent sagement aux questions de leurs fans et recueillent poliment encouragements et félicitations.
Chose étonnante, si l’on regarde le film en V.O., les kildren s’expriment en japonais en temps normal, mais en anglais lors des combats aériens et aussi lorsqu’ils parlent à des adultes… Mayday, mayday !
D’autre part, on ne voit jamais aucun visage des adversaires de Yuichi, le Professeur y compris. Comme Lautern signifie « eaux limpides » en allemand, il y a manifestement un humour qui échappera à qui ne maitrise pas la langue de Goethe.
En revanche, une clé est fournie dès le début pour comprendre que le film tourne autour du suicide, de la révolte et de l’absurde chers à Camus, thèmes qui collent bien à la mélancolie et au sentiment d’aliénation, récurrents dans l’œuvre de Mamoru Oshii. Lorsque Yuichi se présente à la base de Rostock en retard, il se justifie en disant qu’il y avait une lumière aveuglante. Sa supérieure Suito lui demande alors si Yuichi lit Camus…
Hermétique et finalement pauvre en combats aériens, cet anime étrange confirme ce que Camus a écrit dans Le Mythe de Sisyphe : « Il n'y a qu'un problème philosophique vraiment sérieux : c'est le suicide. ». A trop vouloir revisiter ce mythe en brouillant le message, The Sky Crawlers risque de faire décrocher le spectateur lambda (non philosophe ou non otaku), et de finir en kamikaze…
Les amateurs de dogfights seront heureux d’apprendre que l’adaptation en jeu de simulation de combat aérien de The Sky Crawlers, Innocent Aces (Les As Innocents) pour Nintendo Wii, parue au Japon en 2008, sera bientôt disponible chez nous. Banzaï !

Bonus
Le film s’accompagne d’une galerie de dessins des personnages et des principaux modèles d’avions, croqués sous tous les angles.
Plusieurs petits documentaires passionnants permettent de découvrir la philosophie et les choix de Mamoru Oshii en matière d’animation, de son (mise au point des bruitages au Skywalker Ranch de George Lucas en Californie) de voix des personnages (à partir d’un casting de stars nippones) et de musique (composée une fois de plus par Kenji Kawai, collaborateur régulier de Oshii).
The Sky Crawlers - l’Armée du Ciel
Sortie le : 27 janvier
Réalisation : Mamoru Oshii
Scenario : Chihiro Ito, d’après une adaptation d’un roman de Hiroshi Mori
Animation : Production I.G
Design des personnages : Tetsuya Nishio
Musique : Kenji Kawai