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critique
écrit le 26/02/2010 à 13:00
par Martin Clément
La période est plutôt favorable aux réussites cinématographiques des géants. Après Coppola et son envoûtant Tetro en décembre dernier, Martin Scorsese livre à son tour une œuvre fascinante adaptée d’un polar culte signé Dennis Lehane. Marty n’a pas perdu la main : son film est un thriller léché et original (oui, c’est encore possible !) jouissant d’une structure narrative diabolique.
On attendait ce film de pied ferme. En effet, étant l’adaptation de l’un des meilleurs polars de la décennie par un réalisateur qu’on ne présente plus tant il a marqué l’histoire du cinéma avec son style et son langage inimitables, le projet Shutter Island avait de la gueule même avant qu’on ait pu voir une seule photo du tournage ! Mais bon, comme certains films récents de Scorsese avaient déçu (Gangs of New York et The Aviator, par exemple) et que les romans réussis font rarement de bons mariages à Hollywood (l’expérience Lovely Bones en est la preuve à mon sens), le pari restait quand même loin d’être gagné…

Shutter Island est un roman de l’écrivain américain Dennis Lehane publié en France en 2003. Il relate l’expédition en 1954 du Marshal Teddy Daniels (Leonardo DiCaprio dans le film de Scorsese) et de son adjoint, le Marshal Chuck Aule (Mark Ruffalo) sur « Shutter Island », une île abritant l’un des hôpitaux psychiatriques les plus dangereux des Etats-Unis. Teddy a pour mission de retrouver une patiente s’étant échappée et qui se cache maintenant quelque part sur l’île. Cette affaire serait des plus banales si Teddy n’était pas, dès son arrivée dans l’enceinte de l’hôpital, assailli par les durs souvenirs de son propre passé en tant qu’officier américain débarqué en Europe durant la Seconde Guerre Mondiale…
Les romans de Lehane n’en sont pas à leur première adaptation, puisque Clint Eastwood et Ben Affleck s’y étaient déjà attaqués : avec Mystic River (2003) pour le premier et avec Gone Baby Gone (2007) pour le second. Par ailleurs, Shutter Island avait déjà fait l’objet d’une adaptation (par Lehane lui-même en collaboration avec le dessinateur Christian De Metter) lors de l’élaboration d’une série de bandes-dessinées parues en 2008.
Dans son adaptation au cinéma, le roman a été scénarisé par Laeta Kalogridis, à qui l’on doit quelques épisodes de Bionic Woman (remake plutôt raté de Super Jaimie) et le scénario du pas vraiment plus réussi Alexandre d’Oliver Stone. Autant dire que l’identité de la scénariste aux commandes n’avait pas de quoi rassurer les fans anxieux du roman de Lehane…
Dès son démarrage pourtant, Shutter Island présente un rythme très soutenu qui invite le spectateur à ne pas détourner les yeux de l’écran, sous peine de rater des éléments-clés de l’intrigue. La première image, celle d’un petit ferry qui sort de la brume des côtes bostoniennes nous rappelle avec délectation l’ouverture de Taxi Driver et l’on ose espérer une réussite aussi intense que celle du film pour lequel Scorsese avait reçu une palme d’or en 1976.
La comparaison avec Taxi Driver s’arrête pourtant là. Bien que des thèmes se recoupent entre les deux films (les deux héros sont hantés par les horreurs de la guerre et doivent apprendre à gérer la détresse émotionnelle et la violence qui ont germés en eux) Shutter Island refuse toute forme de réalisme et lorgne plus vers les terres du divertissement de l’âge d’or d’Hollywood. Ce qui intéresse Scorsese ici, c’est de rendre hommage aux films noirs des années 1940, comme certains films de Tourneur. On pense à La griffe du passé (1947) ou bien encore à La féline (1942). L’histoire se prête parfaitement à cet exercice, car elle se déroule au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale (les costumes et les décors font donc directement référence aux films noirs classiques) mais surtout, parce que le scénario semble adopter un rythme volontairement désuet avec une exposition classique et des dialogues qui fleurent bon l’argot d’antan. Le coup de génie de Scorsese se traduit dans le fait qu’il compense ce traitement académique par un montage très vif qui donne au film un aspect moderne, plus accessible pour le spectateur d’aujourd’hui et qui le prépare aussi à découvrir ce qui va suivre.
En effet, le scénario de Shutter Island est particulièrement retors, et à l’image des patients qui peuplent Ashecliffe (le nom de l’hôpital dans le film), l’histoire est aussi tortueuse que les délires des prisonniers. Les rebondissements sont légion et malgré quelques scènes parfois trop dialoguées, il est agréable de se faire surprendre par les virements de la machine narrative menée par le cinéaste. Il serait criminel de dévoiler trop d’éléments de l’intrigue dans cette critique, mais on peut quand même dire que les amateurs de polars poisseux et anxiogènes en seront pour leurs frais !
L’autre grand atout du film réside dans la construction savante de ses personnages. La caractérisation de Teddy Daniels, dont la psyché est particulièrement mise à l’épreuve par les traumatismes qu’il a endurés, est très juste et judicieusement renforcée par les très beaux flash-backs et passages oniriques orchestrés par Scorsese. L’interprétation impressionnante de Leonardo DiCaprio (qui nous avait déjà dévoilé une partie de sa palette d’acteur dans Les Infiltrés) apporte aussi beaucoup à la réussite de la transition de ce personnage, du roman au grand écran.

Les autres personnages ne sont pas en reste. En franchissant les portes de cet hôpital de cauchemar, on croise notamment Ben Kingsley en médecin britannique plutôt affable mais dérangeant, Max Von Sydow en ancien médecin nazi pas vraiment repenti et Michelle Williams en fantôme à la sensualité de « cendre » (comprendrons ceux qui iront voir le film).

D’un point de vue plus scénaristique, on peut aussi saluer la dextérité des auteurs (Lehane et Kalogridis) lorsqu’ils mêlent les drames humains de Teddy (drames qui hantent toute une génération de soldats revenus du front après avoir libéré les camps de concentration) et la trame générale de l’histoire : l’imbrication des intrigues fait penser au tissage méticuleux d’une tapisserie dont l’imagerie serait, bien évidemment, gothique. Car sous ses aspects de train fantôme à la sauce cinéma bis, Shutter Island raconte l’histoire d’un traumatise, celui d’un monde en mutation qui fait perdre la tête à ses habitants. La scène finale, empreinte d’une émotion forte, en est la plus belle illustration et c’est principalement cet aspect du sous-texte qui touche le spectateur lorsque l’écran devient noir et que le générique apparaît.
Il serait donc dommage de passer à côté d’un thriller à contre-courant du cinéma actuel et qui réinvente les codes d’un genre souvent trop balisé. Une histoire captivante, des acteurs au sommet et un réalisateur toujours aussi habile lorsqu’il tient une caméra : franchement, que demander de plus ?