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critique
écrit le 10/03/2010 à 08:00
par Frédéric Davoust
Dernier opus des réalisateurs de Jeanne et le Garçon Formidable, Drôle de Félix ou encore Coquillages et Crustacés, qui nous plonge au coeur de l'intimité d'un homme, d'une famille. Un "petit film" qu'il faut assurément défendre !
Frédérick fait pousser des arbres et, depuis près de soixante ans, cultive un secret. Autour de lui, seuls sa femme et son fils aîné savent la vérité sur son histoire. La mort de ce fils, avec qui il entretenait des rapports conflictuels, le conduit à révéler enfin à ses proches ce qu’il n’avait jamais pu dire. Que cache cette homme, taciturne original qui écoute du Wagner dès potron-minet, quitte à réveiller toute la maisonnée?

Des racines
L'absence de ce père, de ce grand-père et mari à l'enterrement de son fils déclenche une tempête chez chaque membre de la famille. Pour Guillaume, le second fils, ce père se montre enfin au grand-jour : un salopard qui n'a jamais eu la moindre affection, le moindre intérêt pour ses enfants. Tout ce qui l'intéresse ce sont ses arbres (surtout son tilleul) et ses bois. Ce fils alcoolique, raté, marié à une femme rigide et père de trois enfants rend responsable son père de tous ses maux.
Sa belle-fille, jouée par Catherine Mouchet, prend les choses avec plus de distance, quitte à être un peu sarcastique.
La fille du défunt, Delphine, est désarçonnée, elle n'accable pas son grand-père. Elle a même honte de ressentir de l'indifférence pour la mort de son père.
Pourtant Frédérick n'explique pas son geste. Seule Marianne, sa femme, le défend et le protège comme elle ferait pour un de ses fils, telle une mère attentive et aimante.
Le secret que Frédérick finit par dévoiler, autant pour se libérer que par amour des siens, n'est pas si important dans la construction dramaturgique. Bien sûr il est un poids non négligeable mais ce qui importe les deux auteurs-réalisateurs, ce sont les conséquences. Tout ce que ce secret a engendré, malgré tout. Frédérick n'a pas été emprisonné au camp de Schirmeck pour ses convictions politiques comme il l'a si longtemps fait croire à tout le monde, mais à cause de son homosexualité. Là nous sommes au coeur du sujet. Frédérick, en dévoilant ce mystère qui l'entoure, fait aussi son coming out. Là encore, cela importe peu aux réalisateurs, ils errent dans les tranchées de la psychée humaine, filmant tout ce que cette situation a fait naître chez les uns et chez les autres comme émotions et ressentiments. En levant le voile, ils découvrent la réalité des émotions, des sentiments complexes qui animent les uns et les autres. Ils s'attardent sur sa petite fille, prise de compassion qui ne comprend pas le comportement de son père. Ce dernier avant de mourir avait découvert le pot-aux roses. Il avait alors humilié et rejeté son père, lui demandant de ne pas venir à son enterrement. Mais elle dans tout cela, sera-t-elle capable d'aimer sans trahir ? De faire des enfants sans les accabler de ses blessures ?
Guillaume, le second fils, n'a aucune compassion, uniquement du dégoût pour son père. Les deux hommes se sont perdus de vue depuis trop longtemps, chacun ne regardant que ses propres plaies, incapables de communiquer, de se dire les choses. Derrière cette relation père/fils houleuse, il est question d'héritage. Bien malgré lui Frédérick a transmis à ses enfants ses plaies et ses blessures. On pourrait presque parler de Psychogénéalogie telle qu'elle est expliquée par Anne Ancelin Schützenberger. L'arbre ne fait pas simplement référence à celui que Frédérick a planté à son retour du camp, il est aussi la référence à l'arbre généalogique, à sa sève qui transporte d'une branche à l'autre les informations vitales. Ce qui est en jeu n'est pas la vie de Frédérick, mais la vie de son fils et de ses petits-enfants qui n'auront pas à porter ce secret.

Le mal et la résistance
En quittant le camp de Schirmeck, Frédérick a quitté l'Alsace définitivement. Il a rencontré Marianne, l'a épousée, et a tu son passé. Mais l'oubli est une mémoire passive. Frédérick ne dira rien de plus, des exactions et des tortures qu'il a subi. Il les porte en lui, le rendant insensible à toute chose, notamment à l'amour. Tout à ses blessures, ses douleurs, il est incapable d'aimer. Il sait qu'il a passé son temps à mentir, à tricher, sans même voir les conséquences que cela engendrait sur ses fils. Seule Marianne, sa femme, avait connaissance de ce passé. Ils se sont quittés, puis ils se sont retrouvés, car rien n'était simple. Frédérick a porté le poids de la honte pendant trop de temps pour se libérer de ce fardeau et vivre sa vie. Son existence, il l'a passé enfermé en lui-même. Marianne devient alors telle une résistante, une juste cachant et protégeant tous ceux et celles qui furent traqués par les nazis. Elle dévoile une force, une intégrité et un amour infini pour son mari.

Un beau film
L'Arbre et la Forêt est un beau film, pudique, sensible, humain. Le premier film qui traite de la déportation des homosexuels sous l'occupation mais sans en faire des tonnes. Les réalisateurs mettent toutes leurs intentions dans les à-côtés, les blessures, les douleurs qui se transmettent, les racines qui courent sous terre pour créer un réseau souterrain. L'une des grandes qualités du film est dans son casting et sa direction d'acteur. Guy Marchand est Frédérick, renfermé, blessé, taciturne... tout en subtilité, et en profondeur. Un rôle inattendu pour un acteur qui révèle tout l'ampleur de son talent. Françoise Fabian, Marianne, est tout simplement impressionnante de justesse et trouve ici son plus beau rôle (enfin un rôle à la mesure de son talent!). François Négret, Catherine Mouchet, Sabrina Seyvecou, Yannick Rénier et Pierre-Lou rajot, complètent le casting.
L'Arbre et la forêt écrit et réalisé par Jacques Martineau et Olivier Ducastel
Avec : Guy Marchand, Françoise Fabian, Catherine Mouchet, François Nevet, Sabrina Seyvecou, Yannick Rénier et Pierre-Lou Rajot.